Interview

La seule famille juive japonaise des camps d’internement américains, pendant la Shoah, a subi l’antisémitisme

Un nouveau livre explique comment, craignant une cinquième colonne après Pearl Harbor, le gouvernement Roosevelt avait incarcéré 120 000 personnes d'origine japonaise sur la côte Ouest

Karl Yoneda et Elaine Buchman, au mois de mars 1933. (Autorisation : Karl G. Yoneda Papers, UCLA Library Special Collections)
Au départ de Los Angeles pour Manzanar dans le même transport qu'Elaine et Tommy Yoneda, 1er avril 1942. (Autorisation : National Archives and Records Administration)
Tommy Yoneda dans le train pour Manzanar, faisant un signe d'adieu. (Autorisation : Karl G. Yoneda Papers, UCLA Library Special Collections)
Manzanar, au loin. (Aautorisation du site historique national de Manzanar et de la collection Shinjo Nagatomi)
L'intérieur de l'un des "appartements" de la caserne de Manzanar. (Autorisation : National Archives and Records Administration)

Le 29 mars 1942, Elaine Buchman Yoneda avait dû prendre une décision atrocement fatidique : elle avait reçu l’ordre d’amener dès le lendemain son fils Tommy, âgé de seulement trois ans, à un point de rassemblement à Los Angeles pour qu’il soit recensé et transféré dans un camp d’internement.

Dans les mois suivant l’attaque japonaise qui avait pris pour cible Pearl Harbor, au mois de décembre 1941, le gouvernement américain avait ordonné à son armée d’incarcérer toutes les personnes d’origine japonaise sur la côte ouest. Peu importait que Tommy ne soit qu’un tout petit enfant et que sa mère soit blanche et Juive. Tout être humain ayant ne serait-ce qu’une goutte de sang japonais, indépendamment de son âge, était alors considéré comme une menace pour la sécurité nationale des États-Unis.

Au total, environ 120 000 personnes, dont deux-tiers de citoyens américains, avaient été expulsées de chez elles et placées en détention dans dix camps grillagés et gardés par des soldats armés entre le mois de février 1942 et le mois de mars 1946.

Elaine et son époux américain d’origine japonaise, Karl Yoneda, étaient des responsables syndicaux dévoués à leur cause qui militaient en faveur de la justice sociale. Pourtant, cette fois-ci, Elaine Yoneda n’était pas parvenue à convaincre les autorités que Tommy, malade, devait rester à la maison à ses côtés, avec ses parents juifs, venus de Russie, et sa fille de 14 ans, issue d’un précédent mariage.

Anticipant l’ordre d’internement émis en direction de son fils, Karl Yoneda avait décidé de participer à la construction du camp de Manzanar, dans une région isolée et à peine habitable, au pied des montagnes de la Sierra Nevada. Il lui avait été dit qu’en se portant volontaire, il retarderait l’expulsion de sa famille. Une affirmation qui, devait-il découvrir, était mensongère.

Elaine savait que son mari avait l’intention de faire tout ce qui était en son pouvoir pour obtenir une autorisation spéciale qui lui permettrait de quitter le camp et de s’engager dans l’armée américaine, ce qui laisserait Tommy absolument seul dans un environnement hostile. Elle n’avait donc pas eu d’autre choix que de renoncer à sa liberté, laissant sa fille derrière elle. Elle avait insisté pour être envoyée à Manzanar avec son fils en date du 1er avril 1942.

« Together in Manzanar : :The True Story of a Japanese Jewish Family in an American Concentration Camp », un livre écrit par Tracy Slater. (Crédit : Chicago Review Press)

L’histoire fascinante de l’expérience traumatisante et bouleversante vécue par les Yoneda pendant huit mois à Manzanar – ainsi que son contexte historique et politique – sont au cœur d’un nouveau livre écrit par Tracy Salter, Together in Manzanar : The True Story of a Japanese Jewish Family in an American Concentration Camp.

« J’ai eu l’idée d’écrire ce livre après que mes premières recherches ont révélé que, si de nombreuses publications avaient été consacrées au rôle des Yoneda dans l’activisme de gauche, il n’était guère fait mention de leur séjour à Manzanar. Je savais donc que si je voulais connaître cette histoire, je devais la découvrir moi-même », explique Slater, qui est elle-même juive américaine. Autre point commun avec Elaine : elle a épousé un Japonais.

« Par ailleurs, l’histoire des familles mixtes qui ont été entraînées dans les déplacements forcés, avec l’incarcération de la communauté américano-japonaise de la côte Ouest, n’a pratiquement jamais été racontée, à l’exception de quelques travaux spécialisés. Je voulais en savoir davantage à ce sujet. Les historiens estiment que 2 100 membres de familles mixtes ont été incarcérés, et qu’il y a eu des milliers d’autres personnes qui n’avaient pas d’ascendance japonaise, mais qui faisaient partie de familles mixtes et qui ont été séparées des membres de leur famille, comme cela a été le cas de la fille des Yonedas », continue-t-elle.

Slater a travaillé sur Together in Manzanar pendant cinq ans, découvrant à cette occasion que le couple Yonedas était le seul couple juif-japonais incarcéré dans les camps.

L’entretien suivant avec a été édité à des fins de concision et de clarté.

Il existe des divergences et une certaine confusion concernant la nomenclature utilisée pour Manzanar et d’autres camps de ce type. Pouvez-vous nous éclairer à ce sujet ?

Les camps qui avaient été ouverts pour les Américains d’origine japonaise n’étaient pas les mêmes que les camps [qui avaient été établis par les nazis] en Europe. Dans mon livre, j’explique que les camps pour les Américains d’origine japonaise étaient des camps de concentration et que les camps pour les Juifs, en Europe, étaient des camps de travail forcé et d’extermination. Toutefois, le terme qui est utilisé par la majorité des gens – c’est aussi le cas des historiens et des personnes bien intentionnées au sein de la communauté américaine au sens large – est celui de camp d’internement. En fait, l’internement est un terme juridique qui désigne l’incarcération d’étrangers en temps de guerre. Ces camps n’étaient donc pas des camps d’internement puisque les deux-tiers des personnes qui y étaient retenues en détention étaient des citoyens américains. Ces Américains avaient été chassés de chez eux et emprisonnés dans ces camps uniquement en raison de leurs origines.

Manzanar, au loin. (Aautorisation du site historique national de Manzanar et de la collection Shinjo Nagatomi)

Avant la guerre, Karl et Elaine Yoneda étaient des militants syndicaux, ils avaient adhéré au parti communiste et ils s’étaient battus en faveur des droits civiques et des droits de l’Homme. Pourquoi avaient-ils soutenu l’expulsion et l’incarcération des Américains d’origine japonaise par le gouvernement américain ?

Elaine avait eu des difficultés face à ce dilemme, mais son point de vue correspondait tout à fait à celui de la communauté juive américaine et de la gauche de l’échiquier politique de l’époque. Le couple était de gauche, tous deux étaient des activistes connus dans leur milieu et il y avait à ce moment-là un message clair et puissant qui laissait entendre que le combat principal devait être celui de la bataille contre Hitler, contre les forces de l’Axe, et que tout le reste devait être relégué au second plan. Et si vous manifestiez pour dénoncer ce que les États-Unis faisaient subir, à ce moment-là, à leurs propres citoyens – déplacements forcés, incarcération des membres de la communauté américaine d’origine japonaise – si vous évoquiez des ‘camps de concentration’ pour décrire ces camps, si vous attiriez l’attention sur cette question, alors vous portiez atteinte à l’effort de guerre livré contre l’Axe. Je pense qu’Elaine et Karl croyaient sincèrement que la seule façon de vaincre l’Axe était de ne pas causer de problèmes. Hitler et ses alliés étaient en train de gagner la guerre à ce moment-là, et le couple était vraiment terrifié à l’idée d’une victoire de l’Axe, à l’idée de ce qu’une telle victoire signifierait pour le monde, et en particulier pour une famille comme la leur.

Elaine, Karl, Joyce et Tommy Yoneda en 1939. (Autorisation : famille Yoneda)

Elaine a été victime d’antisémitisme à Manzanar. L’animosité dont un si grand nombre d’autres détenus ont fait preuve à son égard vous a-t-elle surpris ?

J’ai trouvé vraiment fascinant de découvrir l’antisémitisme qui régnait dans les camps. Il y avait une véritable haine anti-juive, en particulier au sein de la vieille génération qui avait grandi au Japon, et il y avait beaucoup d’antisémitisme au Japon à cette époque. Mais j’ai eu l’impression qu’Elaine, Tommy et Karl ont fait l’objet de davantage de réactions négatives pour leurs opinions qui étaient ouvertement de gauche que parce qu’ils formaient une famille mixte.

Vous montrez dans votre livre qu’il existait de nombreuses différences entre les personnes vivant dans les camps. Certaines de ces différences avaient même conduit à la violence.

L’usine de filets de camouflage à Manzanar, juillet 1942. (Autorisation : National Archives and Records Administration)

Il y avait un mélange incroyable de personnes qui avaient été jetées ensemble dans ces camps. Il y avait une grande diversité de personnes, que ce soit en termes d’idéologie, de milieu, au niveau des opinions politiques, il y avait des gens de différentes générations et ethnicités. C’est important de s’en souvenir, car le mensonge sur lequel avaient été construits les camps, le mensonge qui avait justifié les déplacements forcés, c’était que la communauté japonaise était homogène. Le statut d’immigration des personnes n’avait aucune importance. S’ils avaient du sang japonais, ils représentaient une menace biologique et ils étaient considérés comme un bloc homogène qui posait un réel danger, ils n’étaient plus considérés comme des individus uniques. Il y a eu une incapacité à appréhender, à admettre que ces idées ont été un facteur déterminant de ces placements en détention.

Qu’admirez-vous chez Elaine et Karl ?

J’admire le lien incroyable qui les unit. Au fond, c’est une histoire d’amour. C’est l’histoire d’un couple qui a trouvé le moyen d’être passionnément lié l’un à l’autre, à travers des moments de bouleversement incroyable dans toute l’Histoire de la nation – et au sein de leur propre famille aussi. Ils n’ont jamais perdu le lien passionnel qu’ils entretenaient avec leurs convictions. Tout leur avait été enlevé (même s’ils ont eu plus de chance que d’autres en ayant encore, à l’extérieur, des parents du côté d’Elaine), mais ils n’ont pas abandonné le combat qu’ils menaient au plus profond d’eux-mêmes. Ils ont continué à lutter contre le fascisme et à se battre pour ce qu’ils pensaient être l’intérêt général.

Selon vous, quelle résonance l’histoire racontée dans ce livre peut-elle avoir aujourd’hui ?

Tracy Slater. (Crédit : Patricia Shinkoda)

L’histoire des Yoneda est celle d’une famille américaine prise dans la tourmente de ce qui se passait aux Etats-Unis à une époque charnière. Je pense que nous nous trouvons aujourd’hui à un autre tournant décisif où nous nous interrogeons réellement sur la nature de la démocratie américaine. Il semble également qu’il y ait beaucoup de faux récits sur qui est dangereux parmi nous, sur ce qui représenterait un danger pour nous, et ces récits sont utilisés pour servir certains objectifs et certaines personnes au pouvoir.

Il est important de se rappeler que ce qui est arrivé à la communauté américano-japonaise de la côte ouest, pendant la guerre, avait commencé comme un débat sur les immigrants – débat qui s’est transformé en incarcération de 80 000 à 90 000 citoyens qui étaient nés aux États-Unis. Nous pouvons également établir un parallèle avec la suppression des droits civils et des protections de catégories entières d’Américains aujourd’hui, comme c’est le cas pour les transgenres.

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