La Turquie ferme Halk TV, principale chaîne d’opposition et arrête 11 personnes
Un administrateur provisoire a été nommé et 17 autres personnes sont recherchées dans le cadre d’une enquête pour corruption visant le propriétaire de la chaîne
Mercredi, la police turque a pris le contrôle du siège de la principale chaîne d’opposition et interpellé onze de ses salariés, dans le cadre d’une vaste campagne du pouvoir contre les milieux médiatiques, politiques et associatifs du pays.
La chaîne et le bureau du procureur d’Istanbul ont annoncé cette information en tout début de journée.
« La police est dans le bâtiment de Halk TV. Un administrateur est désigné [pour prendre le contrôle de la chaîne, NDLR]. La diffusion en direct a été interrompue », a-t-elle affirmé sur le réseau social X.
« Des mandats d’arrêt ont été émis contre 17 personnes et 11 ont été placées en garde à vue », a annoncé de son côté le bureau du procureur d’Istanbul aux médias turcs, évoquant les chefs d’accusation de « corruption, trucage d’appels d’offres et blanchiment d’argent ».
Un mandat d’arrêt a également été émis contre le PDG de Halk TV, qui réside à Londres. Quatre autres des personnes recherchées vivent à l’étranger.
« Aujourd’hui est un jour sombre pour la Turquie. Le droit du public à l’information est bafoué pour des raisons politiques. […] Défendre Halk TV, c’est défendre la lutte pour la démocratie en Turquie », a lancé Cafer Mahiroglu dans une vidéo publiée sur X.
Halk TV Yönetim Kurulu Başkanı Cafer Mahiroğlu'ndan Halk TV'ye kayyum atanması sonrası çağrı:
"Kanalımızı mutlaka geri alacağız"
"Sizleri Halk TV'ye sahip çıkmaya davet ediyorum. Bu sınavdan başarılı bir şekilde çıkacağız" pic.twitter.com/TFerRQMWzL
— Halk TV (@halktvcomtr) October 14, 2026
Il a précisé que sept membres de sa famille, dont son frère âgé de 70 ans, avaient été interpellés. Il a également jugé « sans fondement » les accusations portées contre lui.
Tour de vis
Les journalistes et les médias d’opposition sont constamment visés par la justice turque pour une large palette d’infractions présumées, allant de la diffamation à l’insulte, en passant par la corruption ou la diffusion de fausses nouvelles.
Selon le Syndicat des journalistes de Turquie, 17 journalistes sont actuellement détenus.
La saisie de Halk TV intervient en outre deux semaines après le blocage du site d’information indépendant T24, l’un des plus importants du pays, accusé de « propagande LGBT ».
Et il y a un an quasiment jour pour jour, les autorités avaient pris le contrôle de la chaîne de télévision d’opposition Tele 1 en arrêtant son rédacteur en chef.
Le tour de vis du gouvernement islamo-conservateur du président Recep Tayyip Erdogan concerne également les milieux politiques, comme en témoigne l’arrestation de nombreux élus des partis de l’opposition.
Mi-septembre, les autorités ont ainsi lancé un vaste coup de filet dans les milieux LGBTQ+, en investissant les sièges d’organisations militantes et en bloquant leurs comptes sur les réseaux sociaux.
Un grand nombre de personnes sont sous les verrous.
« La nomination d’administrateurs à la tête de Halk TV après Tele 1, et l’attention exclusive portée par le pouvoir judiciaire aux émissions critiques, laissent présager que le journalisme indépendant en Turquie pourrait bien être en voie de disparition », a affirmé à l’AFP Erol Önderoglu, défenseur de la liberté de la presse.
Cette prise de contrôle « est loin d’être fortuite, au moment où le gouvernement est embourbé dans un scandale boursier et le jour même où le maire d’Istanbul Ekrem Imamoglu, emprisonné, doit entamer sa défense devant le tribunal », a déclaré à l’AFP Emma Sinclair-Webb, de l’ONG Human Rights Watch.
L’élu comparaît depuis de longues semaines dans un procès aux multiples ramifications. Il était considéré, avant son arrestation au début de l’année 2025, comme l’adversaire principal du chef de l’État pour la prochaine élection présidentielle.
« Nous refusons cette tyrannie »
Le bureau du procureur a ajouté que l’administration de Halk TV, première chaîne d’information du pays en termes d’audience, avait été confiée au Fonds d’assurance des dépôts d’épargne (TMSF), un organisme public.
La police a commencé sa perquisition aux alentours de 5 h 30 (2 h 30 GMT) et a empêché les employés d’entrer dans le bâtiment, a précisé la chaîne.
Ses équipements « ont été saisis. Notre chaîne est officiellement assiégée. Je ne peux toujours pas accéder au bâtiment où je travaille depuis cinq ans », a écrit sur X la journaliste Gamze Altunay.
Halk TV'ye kayyum atanması kararı, Meclis'te Plan ve Bütçe Komisyonu'nda protesto edildi.
YENİ Parti milletvekilleri siyah bant takarak karara tepki gösterdi.https://t.co/Br1T4oXLEY pic.twitter.com/5hOvVqgP7e
— Halk TV (@halktvcomtr) October 14, 2026
« Faire irruption dans une chaîne de télévision à l’aube et nommer un administrateur est une chose que seuls les dictateurs feraient. Malheureusement, c’est ce qu’ils ont fait à notre pays », a dénoncé sur X Özgür Özel, le chef du principal parti de l’opposition.
« L’arbitraire dont le pouvoir politique s’est servi ces dernières années pour régler les problèmes a une fois de plus frappé la liberté de la presse. […] Nous refusons cette tyrannie », a dénoncé de son côté le Syndicat des journalistes de Turquie.