La victoire d’El-Sayed laisse la communauté juive du Michigan divisée et sous le choc

Bien qu’ils partagent certaines de ses critiques sur Israël, de nombreux Juifs peinent à soutenir le nouveau sénateur, craignant qu’il ne cherche à rompre leurs liens avec l’État juif

Des partisans du candidat républicain au Sénat, l’ancien député Mike Rogers, suivent les résultats des élections de mi-mandat lors d’une soirée électorale organisée au Westin Book Cadillac, à Détroit, dans le Michigan, le 3 novembre 2026. (Crédit : Spencer Platt/Getty Images/AFP)

DETROIT, Michigan – Une courte majorité des Juifs du Michigan a soutenu le candidat démocrate Abdul El-Sayed, vainqueur de l’élection sénatoriale de mardi face au républicain Mike Rogers, mais la communauté juive de cet État pivot restait sous le choc mercredi matin, toutes tendances politiques confondues.

Mercredi, le démocrate a battu l’ancien député républicain Mike Rogers au terme d’une campagne acharnée pour le siège vacant du Sénat du Michigan, devenant ainsi le premier musulman élu à la chambre haute du Congrès.

« Michigan, on a réussi ! », s’est exclamé El-Sayed lors d’un discours prononcé à son quartier général électoral à Détroit.

« Je m’appelle Abdulrahman Mohamed El-Sayed », a-t-il ajouté sous les acclamations.

« Et je suis tellement fier et honoré de me tenir ici en tant que sénateur élu pour le grand État du Michigan. »

« Vous avez peut-être remarqué que jusqu’à présent, je disais ‘Inshallah’, ou ‘si Dieu le veut’… mais ce soir, nous pouvons remplacer ce Inshallah par ‘Alhamdulillah’ », a-t-il poursuivi.

« Nous voulons que nos impôts soient dépensés ici, pour les écoles d’ici, pour les soins de santé d’ici et pour les infrastructures d’ici. Nous ne voulons pas que notre argent serve à financer l’apartheid, un génocide ou une guerre », a-t-il déclaré.

« Il ne devrait pas être difficile de payer ses impôts en sachant que cet argent sera dépensé pour vous et vos enfants, plutôt que pour larguer des bombes sur d’autres personnes et leurs enfants », a-t-il ajouté.

Au cours de son discours de victoire, des slogans tels que « Libérez la Palestine » ont retenti parmi la foule.

« À l’AIPAC, qui a dépensé 42 millions de dollars contre nous, je tiens à vous remercier de m’avoir donné l’occasion de vous battre à deux reprises », a-t-il encore déclaré.

Ses positions intransigeantes sur Israël ont également fait de lui une cible pour les groupes pro-Israël, notamment l’AIPAC, qui a dépensé des sommes considérables pour faire campagne contre lui, tant lors des primaires que lors de l’élection générale. L’intervention exceptionnelle de l’AIPAC dans une élection générale visait à soutenir son adversaire républicain, Rogers.

« Ils essaient de vous traiter de haineux si vous pensez que les enfants palestiniens devraient pouvoir grandir sur la terre de leurs ancêtres sans être assassinés grâce à l’argent de nos impôts. Si vous croyez en l’égalité des droits, en la dignité et en l’autodétermination, ce n’est pas de la haine, c’est de l’amour. »

Durant sa campagne, El-Sayed s’est imposé comme l’un des critiques les plus virulents d’Israël, faisant de la suppression de l’aide américaine à l’État juif l’un de ses principaux thèmes de campagne.

Malgré ces prises de position, 57 % des électeurs juifs du Michigan ont voté pour lui, contre 78 % pour la démocrate Jocelyn Benson, candidate au poste de gouverneure, selon un sondage à la sortie des urnes réalisé auprès des électeurs ayant voté par anticipation.

Selon Jordan Acker, un élu démocrate de l’État, le score d’El-Sayed a probablement été porté par les électeurs juifs moins engagés, qui représentent environ la moitié des 110 000 membres de la communauté.

Les Juifs les plus investis dans la vie communautaire étaient en revanche davantage divisés, au point d’avoir peut-être même majoritairement voté pour Rogers, a estimé Acker lors d’un entretien accordé depuis son cabinet d’avocat, près de Détroit, mardi, peu avant la fermeture des bureaux de vote.

Dans sa ville de Huntington Woods, située à proximité et dont la population est majoritairement juive, Acker prévoyait un partage à peu près égal des voix entre El-Sayed et Rogers. Deux ans plus tôt, les habitants avaient pourtant soutenu la candidate démocrate à la présidentielle, Kamala Harris, face au républicain Donald Trump, à raison d’environ neuf voix contre une.

Abdul El-Sayed, candidat démocrate au Sénat du Michigan, s’exprime lors d’un événement organisé le soir des élections, à Détroit, tôt dans la matinée du 4 novembre 2026. (Crédit : Julia Demaree Nikhinson/AP)

« Les gens qui souffrent font souffrir les autres », des propos jugés impardonnables

Membre démocrate du conseil d’administration de l’université du Michigan, Acker ne savait toujours pas pour qui voter à moins d’une semaine des élections sénatoriales dans cet État, initialement considérées comme décisives pour permettre à son parti de reprendre le contrôle des deux chambres du Congrès. Les résultats de mardi soir ont toutefois rapidement montré que la défaite des républicains serait plus nette que prévu.

Acker a finalement fait son choix, mais a refusé de révéler pour qui il avait voté mardi, afin de ne pas accentuer les divisions au sein de la communauté.

Comme presque tous les Juifs du Michigan interrogés par le Times of Israel le jour du scrutin, il a expliqué que ses hésitations tenaient avant tout à la réaction d’El-Sayed à l’attentat terroriste perpétré en mars contre une synagogue réformée près de Détroit.

À cela s’ajoutait la campagne menée par El-Sayed aux côtés du streamer d’extrême gauche Hasan Piker, largement accusé d’avoir tenu des propos antisémites à l’encontre des Juifs. L’oncle de Piker, Cenk Uygur, dirige un comité d’action politique (PAC) qui a financé une publicité en faveur du candidat démocrate, attribuant la hausse des prix des produits alimentaires à l’aide américaine à Israël.

Mais ce sont surtout les propos tenus par El-Sayed à la suite de l’attentat contre la synagogue Temple Israel qui ont profondément choqué de nombreux Juifs du Michigan.

Les forces de l’ordre escortent des familles et leurs enfants hors de la synagogue Temple Israel, à West Bloomfield Township, dans le Michigan, le 12 mars 2026. (Crédit : Paul Sancya/AP)

Lors de cette attaque, un terroriste inspiré par le groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah, soutenu par l’Iran, avait foncé avec un camion chargé d’explosifs contre le bâtiment, alors que des enfants de maternelle s’y trouvaient. Il avait ensuite échangé des tirs avec les agents de sécurité avant de se donner la mort.

Si le candidat démocrate a souligné que rien ne pouvait justifier cet attentat, il a néanmoins évoqué le chagrin et la colère de son auteur, Ayman Ghazali, dont plusieurs proches avaient été tués lors d’une frappe aérienne israélienne au Liban, peu avant l’attaque.

« Les gens qui souffrent font souffrir les autres », a-t-il déclaré au lendemain de l’attentat, des propos qui ont été perçus par certains comme une forme de justification du geste du terroriste.

« Pour beaucoup de Juifs du Michigan [c’était] une façon impardonnable de parler de nous », a déclaré Acker.

Pourtant, voter pour Rogers n’était pas une décision facile pour les Juifs du Michigan, traditionnellement favorables aux démocrates, en raison des liens étroits du candidat républicain avec Trump.

Acker a établi un parallèle entre la montée de l’extrême gauche anti-Israël, parfois antisémite, au sein du Parti démocrate et celle de l’extrême droite dans le camp républicain, estimant que Rogers avait lui aussi contribué à cette radicalisation.

« Sous la présidence de Joe Biden, le ‘Squad’ (groupe de démocrates progressistes) a perdu de son influence. Sous celle de Donald Trump, il s’est renforcé à deux reprises. Ce n’est pas une coïncidence », a déclaré Acker. « L’extrémisme de droite alimente celui de gauche, et ceux d’entre nous qui se situent au centre, c’est-à-dire la plupart des Juifs de cette communauté, se retrouvent sans repères politiques. »

Jordan Acker, membre du conseil d’administration de l’université du Michigan, qui brigue un nouveau mandat, observant le déroulement de la convention d’investiture du Parti démocrate de l’État du Michigan, à Détroit, le 19 avril 2026. (Crédit : Jose Juarez/AP)

« Après cette élection, je ne pourrai plus regarder les électeurs juifs d’Abdul comme avant »

Certains Juifs ont toutefois choisi de soutenir Rogers, qu’ils jugent bien plus modéré que ne le prétendent ses détracteurs, soulignant notamment l’indépendance dont il a fait preuve lors de certains votes pendant son dernier mandat au Congrès, il y a plus de dix ans.

« C’est un républicain conservateur. Sur une échelle de 1 à 10, où MAGA correspond à 10 et Abdul à 1, je me situe entre 4,5 et 5. Rogers est à 6,5. Je peux m’en accommoder », a déclaré Benji Rosenzweig.

Cet agent immobilier de 44 ans faisait partie d’une poignée de Juifs du Michigan qui avaient installé un quartier général de campagne improvisé dans un petit cabinet d’avocats de Southfield afin de mobiliser l’électorat juif en faveur de Rogers.

Parmi eux figurait également l’entrepreneur à la double nationalité israélienne et américaine Shimon Levy, qui se montrait moins indulgent envers les membres de sa communauté ayant voté pour El-Sayed mardi.

« Je ne pourrai plus regarder les électeurs juifs d’Abdul de la même manière après cette élection, qu’il gagne ou qu’il perde », avait déclaré Levy avant l’annonce des résultats.

« J’ai eu énormément de mal à échanger avec des proches qui ont ouvertement soutenu Abdul sur Internet. Aujourd’hui, je ne sais plus quoi leur dire. De quoi pourrions-nous bien parler ? De la pluie et du beau temps ? De mes enfants ? », s’est interrogé cet homme de 41 ans.

Des partisans juifs de Mike Rogers gérant une cellule de crise électorale improvisée pour le compte de ce dernier, à Southfield, dans le Michigan, le 3 novembre 2026. (Crédit : Jacob Magid/Times of Israel)

Il a ensuite adouci le ton et souligné l’importance de trouver un moyen d’unifier la communauté après l’élection.

Le petit groupe réuni dans la salle de conférence n’avait rien du portrait habituel des bénévoles de campagne. Ses membres, trentenaires et quadragénaires aux carrières bien établies, n’étaient ni des retraités ni des étudiants. Tous avaient par ailleurs soutenu Haley Stevens lors de la primaire démocrate, dans l’espoir de faire barrage à Rogers.

Levy a reconnu que cet engagement politique leur coûtait cher.

« Vous croyez qu’on se fait des amis dès qu’on exprime ses opinions et qu’on se lance dans le militantisme ? », a-t-il demandé.

« J’y perds du temps, des affaires et de l’argent, mais c’est l’une de ces situations où, si vous ne le faites pas, personne d’autre ne le fera », a déclaré Levy.

Mike Rogers, candidat républicain au Sénat du Michigan, s’exprime lors d’un meeting électoral, à Détroit, le 4 novembre 2026. (Crédit : Paul Sancya/AP)

Au-delà des divergences sur Israël

Les inquiétudes exprimées par Levy rejoignaient celles de Steve Gold, rencontré plus tôt dans la journée devant un bureau de vote de Huntington Woods, une banlieue voisine.

À une différence près, Gold faisait campagne pour El-Sayed et mettait en garde contre les dangers qu’une victoire de Rogers ferait peser sur les Juifs comme sur l’ensemble des électeurs américains.

Il brandissait une pancarte portant cette inscription sarcastique, accompagnée de photos de Trump et du dictateur nazi Adolf Hitler : « Votez MAGA Mike. Parce que les fascistes protègent bel et bien les Juifs ».

Gold, 79 ans, a reconnu que ses opinions étaient peut-être moins répandues parmi les Juifs de sa génération, mais affirmait qu’une écrasante majorité des jeunes Juifs soutenait le candidat démocrate progressiste.

« Leurs parents et grands-parents ont connu la Shoah de plus près et grandi avec Israël. Ils ont beaucoup de mal à dissocier le sionisme, qu’ils ont considéré toute leur vie comme un bien incontestable, du judaïsme lui-même », a-t-il déclaré.

« C’est une fracture générationnelle, mais aussi une différence dans la capacité à s’affranchir de cette façon de penser qui consiste à soutenir ‘Israël à tout prix’ », a ajouté Gold, cofondateur de l’association Jews for Abdul, liée à la campagne d’El-Sayed.

Steve Gold, co-fondateur de « Jews for Abdul », tenant une pancarte contre le président américain Donald Trump devant un bureau de vote à Huntington Woods, dans le Michigan, le 3 novembre 2026. (Crédit : Jacob Magid/Times of Israel)

De son côté, Acker a estimé que les divergences entre El-Sayed et la communauté juive du Michigan sur la politique israélienne étaient, au fond, moins importantes qu’il n’y paraissait.

Tous partageaient un certain malaise face au traitement des Palestiniens par Israël, à l’extrémisme perçu du gouvernement israélien sortant et aux violences incontrôlées des résidents d’implantations en Cisjordanie.

« Pour la plupart des Juifs, la distinction entre armes défensives et offensives destinées à Israël n’est pas nécessairement une préoccupation majeure. Ce qui inquiète surtout la communauté, c’est qu’Abdul et ses alliés semblent vouloir rompre le lien qui unit la grande majorité des Juifs à la Terre d’Israël », a déclaré Acker.

Le membre du conseil d’administration de l’université du Michigan a évoqué une formule qu’El-Sayed emploie pour affirmer son attachement à la sécurité des Juifs.

« Il répète sans cesse : ‘Personne ne doit être victime de discrimination en raison de la manière dont il prie’ », a rapporté Acker.

« Si des agents de sécurité sont présents à l’extérieur des offices de Yom Kippour, ce n’est pas à cause de la direction dans laquelle je prie, mais parce que nous prions pour l’État d’Israël », a-t-il expliqué, soulignant que c’était précisément ce qu’El-Sayed avait le plus de mal à comprendre et à accepter.

Des personnes arrivant avant l’arrivée d’Abdul El-Sayed, candidat démocrate au Sénat du Michigan, lors d’un événement organisé par le Parti démocrate du Michigan le soir des élections, à Détroit, le 3 novembre 2026. (Crédit : Julia Demaree Nikhinson/AP)

« Nous ne pouvons pas nous rejeter mutuellement la responsabilité de cette élection »

Devant le bureau de vote installé dans l’église luthérienne de Huntington Woods, Gold a pour sa part estimé que la sécurité des Juifs dépendait davantage de la solidité de la démocratie américaine que de la politique à l’égard d’Israël.

Il a cité les propos de la procureure générale du Michigan, Dana Nessel, qui avait déclaré aux Juifs de l’État qu’ils avaient « l’impératif moral de faire passer les besoins du monde avant nos propres intérêts et, oui, même avant notre propre survie ».

Un message qui ne devrait guère convaincre les nombreux électeurs juifs qui n’ont pas réussi à se rallier à El-Sayed lors du scrutin de mardi.

Ces derniers ont probablement été encore davantage déçus d’entendre El-Sayed réaffirmer ses positions anti-Israël dans son discours de victoire tôt mercredi matin.

« Nous ne voulons pas que notre argent serve à financer l’apartheid, le génocide ou la guerre », a-t-il déclaré.

El-Sayed a toutefois insisté sur le fait que son message ne visait pas à diviser.

Abdul El-Sayed, candidat démocrate au Sénat du Michigan, prenant la parole lors d’un événement organisé le soir des élections, à Détroit, dans la nuit du 4 novembre 2026. (Crédit : Julia Demaree Nikhinson/AP)

« Ils vous accusent de haine si vous estimez que les enfants palestiniens devraient pouvoir grandir sur la terre de leurs ancêtres sans être tués avec l’argent de nos impôts. Si vous croyez à l’égalité des droits, à la dignité et à l’autodétermination, ce n’est pas de la haine, c’est de l’amour », a déclaré celui qui deviendra bientôt le premier musulman à siéger au Sénat américain.

Au terme de cette campagne qui a profondément divisé la communauté juive, Acker a appelé les partisans des deux camps à faire preuve de bienveillance mutuelle.

« Les membres de la communauté juive qui se brouillent à cause de cette élection font en réalité le jeu de ceux qui nous haïssent, car nos communautés souffrent de ces divisions », a-t-il déclaré.

« Nous ne pouvons pas nous accuser mutuellement d’être responsables de cette élection. Ce n’est pas nous qui avons choisi ces candidats », a poursuivi Acker, rappelant que la grande majorité des électeurs juifs avaient soutenu d’autres candidats qu’El-Sayed lors de la primaire démocrate.

« Mais demain, nous devrons nous réveiller avec la ferme volonté de surmonter ces divisions. Le chemin sera long, mais nous devons y parvenir », a-t-il conclu.

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