Analyse

Le succès des Démocrates précipite la fin de la guerre en Iran et menace Israël

Donald Trump et JD Vance semblent moins enclins à défendre l’État hébreu face au Congrès ; la Maison Blanche conserve son droit de veto, mais les Démocrates disposent de l’arme budgétaire

Des partisans réagissent aux premiers résultats électoraux favorables au sénateur américain Jon Ossoff lors d’une soirée électorale organisée par le Parti démocrate de Géorgie après les élections de mi-mandat à Atlanta, en Géorgie, le 3 novembre 2026. (Crédit : Erik S. Lesser/AFP)

Les résultats des élections américaines de mi-mandat de mardi annoncent une crise majeure dans les relations entre Israël et les États-Unis, surtout si Jérusalem poursuit sur sa lancée actuelle sous la direction du Premier ministre Benjamin Netanyahu, que de nombreux Démocrates vouent ouvertement aux gémonies.

Les signes avant-coureurs d’une telle crise étaient visibles depuis longtemps, mais il y a encore quelques jours, les relations apparemment étroites entre Netanyahu et le président américain Donald Trump permettaient d’en minimiser la gravité. Trump reste en effet maître de la Maison Blanche et conserve ainsi la haute main sur la politique étrangère américaine. Il dispose notamment du pouvoir d’opposer son veto à toute législation hostile à Israël adoptée par le Congrès.

Or mardi, la journée électorale a commencé par l’annonce de Trump selon laquelle l’aide américaine à Israël prendrait brutalement fin dès la fin de l’année, pour s’achever sur un « tsunami bleu » de victoires démocrates. Le président a rapidement attribué cette déferlante à l’opposition massive des Américains aux conséquences de la guerre contre l’Iran qu’il a déclenchée conjointement avec Israël, notamment à la flambée des prix provoquée par le conflit.

Le vice-président américain JD Vance a été plus direct encore, citant la guerre contre l’Iran, mais aussi les relations étroites avec Israël, parmi les quatre raisons avancées par les électeurs pour expliquer pourquoi ils avaient confié aux Démocrates le contrôle de la Chambre des représentants et du Sénat.

Trump a indiqué partager l’analyse de Vance, tout en assurant qu’il n’aurait rien fait différemment, la guerre ayant selon lui été nécessaire pour empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire.

Quoi qu’il en soit, ni Trump ni Vance ne semblent particulièrement disposés à faire barrage aux initiatives d’un Congrès dominé par des Démocrates exaspérés par la politique israélienne.

Le vice-président américain JD Vance arrive à bord d’Air Force Two à la base militaire d’Andrews, dans le Maryland, le 2 novembre 2026. (Crédit : Tom Brenner/AP)

Comment mettre fin à la guerre en Iran

Avant de présenter un projet de loi déjà rédigé visant à sanctionner Israël pour sa politique en Cisjordanie ou à Gaza, les Démocrates veulent avant tout mettre fin à la guerre contre la République islamique d’Iran.

Le sénateur Chuck Schumer, pressenti pour devenir le prochain chef de file de la majorité au Sénat, a déclaré que son parti entendait atteindre cet objectif en faisant jouer le « pouvoir budgétaire » du Congrès.

Les Démocrates pourraient reprendre la stratégie utilisée par le Congrès pour mettre fin à la guerre du Vietnam, en introduisant dans la prochaine résolution de financement provisoire du gouvernement fédéral une disposition interdisant le financement des opérations militaires américaines au large des côtes iraniennes.

Trump pourrait refuser de signer ce texte, mais cela provoquerait alors une paralysie des services fédéraux dont il serait probablement tenu pour responsable.

Les victoires des Démocrates mardi pourraient ainsi avoir déclenché un compte à rebours, poussant Trump à mettre lui-même fin à la guerre avant l’entrée en fonction du nouveau Congrès, le 3 janvier.

Seulement, alors que les Démocrates souhaitent une issue diplomatique au conflit, les résultats des élections de mi-mandat risquent paradoxalement de rendre tout accord plus difficile à obtenir. Conscient de l’ampleur du rejet de la guerre par l’opinion publique américaine, l’Iran pourrait en effet se montrer moins disposé à faire des concessions.

Trump affirme envisager une nouvelle offensive militaire de grande envergure, mais rien n’indique qu’elle serait plus efficace pour contraindre Téhéran à renoncer à son programme d’enrichissement nucléaire que les six semaines de bombardements menés par les États-Unis et Israël plus tôt cette année.

Des ouvriers saluent depuis une plateforme surélevée alors qu’ils installent un panneau d’affichage représentant, de gauche à droite, l’envoyé spécial américain au Moyen-Orient Steve Witkoff, le président américain Donald Trump, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et le vice-président américain JD Vance, tous représentés avec des blessures apparentes et des vêtements déchirés, dans le centre de Téhéran, en Iran, le 3 novembre 2026. (Crédit : Vahid Salemi/AP)

Réduire l’aide à Israël… et à Gaza

La Chambre des représentants et le Sénat peuvent tenter d’adopter des lois visant à infléchir directement la politique israélienne, mais celles-ci risquent de se heurter au veto de Trump. Le pouvoir du Congrès sur les dépenses publiques pourrait donc se révéler un levier plus efficace.

Si Trump s’est mal exprimé, volontairement ou non, sur le calendrier convenu avec Netanyahu pour mettre fin à l’aide militaire américaine à Israël, et que le mémorandum d’entente actuel reste en vigueur jusqu’à fin 2028, comme prévu, le Congrès dispose toujours du pouvoir de mettre un terme à cette aide dès cette année.

Bien que le protocole d’accord prévoie le versement de 3,8 milliards de dollars par an à Israël pendant dix ans, ces fonds doivent être approuvés chaque année par le Congrès. Or, les Démocrates disposent désormais d’un argument supplémentaire pour refuser, en 2027, de soutenir cette aide impopulaire : le président républicain lui-même a déclaré qu’il n’y était pas favorable.

Joel Braunold, ancien directeur général du Center Project, a évoqué la possibilité que le Congrès augmente plutôt le financement du Bureau du Coordinateur sécuritaire des États-Unis à Jérusalem, qui contribue à renforcer la coopération entre Israël et l’Autorité palestinienne et les aide à lutter contre les violences commises par les résidents d’implantations, un problème qui préoccupe les deux parties.

Le Congrès dispose d’un autre levier financier : le Conseil de Paix présidé par Trump, chargé de superviser la gestion de Gaza après la guerre.

« Je pense que le Congrès aura du mal à financer le Conseil de Paix et que de nombreuses voix réclameront l’ouverture d’une enquête sur ses activités », a déclaré Braunold, rappelant que des parlementaires démocrates promettent depuis des mois d’enquêter sur Jared Kushner, l’un des principaux architectes du Conseil, au sujet de ses liens d’affaires avec les pays impliqués dans ses efforts diplomatiques.

De telles enquêtes pourraient compromettre le financement de cet organisme contrôlé par les États-Unis et dissuader d’autres pays d’y contribuer, condamnant ainsi l’une des principales initiatives de Trump au Moyen-Orient avant même le lancement de la reconstruction de Gaza qu’il est chargé de superviser.

Jared Kushner s’exprime lors d’une réunion du Conseil de Paix organisée dans le cadre du Forum économique mondial (FEM), à Davos, en Suisse, le 22 janvier 2026. (Crédit : Fabrice Coffrini/AFP)

Les Démocrates ne veulent pas d’une tournée de meetings électoraux

À l’annonce des résultats des élections de mardi, le chef de l’opposition, Yaïr Lapid, a présenté son plan pour enrayer l’érosion du soutien américain à Israël.

« Nous revenons à la règle qui a fonctionné pendant soixante-dix ans et qui a été enfreinte en 2015, lorsque [le Premier ministre Benjamin] Netanyahu est allé prononcer un discours devant le Congrès contre [l’accord sur le nucléaire iranien] de [l’ancien président américain Barack] Obama », a écrit Lapid mercredi sur le réseau social X.

« Israël ne prend pas parti aux États-Unis. Nous travaillons avec tout le monde », a déclaré Lapid, proposant que des représentants du prochain gouvernement israélien sillonnent les États-Unis pour aller à la rencontre de responsables politiques et de dirigeants communautaires de tous horizons, afin de renouer avec eux et de renforcer les alliances existantes.

Lapid a fait valoir que nombre de ceux qui critiquent désormais Israël ne sont pas pour autant hostiles à l’État hébreu.

« Ils sont contre la violence des habitants des implantations. Ils sont contre un gouvernement dont ils ne comprennent pas les agissements. Mais surtout, ils sont contre Netanyahu. À leurs yeux, tout ce qui porte son empreinte est toxique. »

« L’Amérique n’est pas perdue. Elle attend simplement qu’on rétablisse le dialogue », a-t-il déclaré.

Cette publication a attiré l’attention de Brad Lander, l’un des quelque six nouveaux élus juifs démocrates au Congrès. Sa réponse à Lapid a montré à quel point de nombreux parlementaires américains attendent d’Israël des changements qui vont bien au-delà des personnalités politiques ou de la manière de communiquer.

Brad Lander, candidat au Congrès américain, à la suite de son interpellation alors qu’il participait à la récolte des olives à Nahalin, en Cisjordanie, le 21 octobre 2026. (Crédit : Brad Lander/X)

« Monsieur le ministre Lapid, en tant que nouvel élu au Congrès qui se soucie d’Israël, je peux vous dire une chose : vous n’entendez pas ce que vous disent les électeurs américains, qu’ils soient juifs ou non. Ce n’est pas d’une grande tournée politique dont nous rêvons. Ce que nous voulons, c’est qu’Israël respecte le droit international et les droits de l’Homme », a déclaré Lander.

Il a ensuite réclamé la libération d’Abed Abou Shahadeh, un journaliste arabe israélien de premier plan interpellé cette semaine sans mandat par la police israélienne, apparemment pour avoir interviewé au Qatar Azmi Bishara. Cet ancien élu du parti Balad avait fui Israël en 2007, soupçonné d’avoir aidé le groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah, soutenu par l’Iran, pendant la guerre du Liban de 2006.

Lapid a ensuite laissé entendre que Lander, qui se définit comme un sioniste libéral, mais a accusé Israël de « génocide », faisait partie de ceux avec qui il était inutile de chercher à dialoguer, car il « nous haïra quoi qu’il arrive ».

Le futur député de New York s’était rendu le mois précédent en Cisjordanie, où il avait été brièvement interpellé par les troupes israéliennes, aux côtés de militants venus aider des Palestiniens à récolter leurs olives malgré les attaques répétées des habitants des implantations.

Cette nouvelle génération d’élus juifs démocrates, dont fait partie Lander, se montre bien plus critique envers Israël que les générations précédentes du parti. Ses membres affirment néanmoins rester profondément attachés au bien-être de l’État hébreu, se distinguant ainsi radicalement d’une frange d’extrême gauche de plus en plus importante au sein du parti, qui rejette purement et simplement l’existence d’Israël en tant qu’État juif.

Un nombre important de Démocrates aux positions plus modérées sur Israël ont également remporté leur scrutin mardi. Toutefois, ceux qui s’opposent à des mesures punitives contre les habitants des implantations extrémistes se comptent probablement sur les doigts d’une main, a déclaré un collaborateur parlementaire démocrate au Times of Israel.

« Les Israéliens sous-estiment considérablement l’angoisse et la colère des électeurs ordinaires face à ce qu’ils perçoivent comme les mauvais traitements infligés aux Palestiniens par Israël », a déclaré Jordan Acker, un élu juif démocrate du Michigan.

« Ils risquent de tomber de haut en découvrant que les choses ne changeront pas forcément, même avec un autre Premier ministre. Mais quand on se retrouve dans un trou, la première chose à faire est d’arrêter de creuser », a déclaré Acker.

Abdul El-Sayed, candidat démocrate au Sénat du Michigan, prenant la parole lors d’un événement organisé le soir des élections, à Détroit, dans la nuit du 4 novembre 2026. (Crédit : Julia Demaree Nikhinson/AP)

Écarter Netanyahu ou rien

Pour l’ancien ambassadeur américain en Israël, Dan Shapiro, cela signifie qu’Israël doit écarter Netanyahu du pouvoir s’il veut avoir la moindre chance de repartir sur de nouvelles bases avec les Démocrates.

Compte tenu des résultats indécis des élections à la Knesset du 27 octobre, Shapiro a rejeté l’idée qu’un gouvernement d’union nationale puisse résoudre les difficultés d’Israël à Washington.

« Un gouvernement d’union nationale maintiendrait Netanyahu au centre du jeu. Il est un poison, non seulement pour les Démocrates, mais aussi pour de nombreux Républicains. Il faudra modifier en profondeur plusieurs aspects de la politique israélienne pour prendre un nouveau départ, mais la première étape, et la plus importante, consiste à donner un nouveau visage à Israël », a déclaré Shapiro.

Un homme passant devant une publicité télévisée mettant en scène le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à droite) et son principal rival, le candidat de l’opposition Gadi Eisenkot, à l’approche des élections législatives israéliennes, à Ramat Gan, le 23 septembre 2026. (Crédit : Oded Balilty/AP)

La formation d’un gouvernement minoritaire par le chef de Yashar, Gadi Eisenkot, avec le parti Raam de Mansour Abbas, pourrait constituer une première étape efficace pour gagner le soutien des Démocrates. Certains d’entre eux ont en effet été choqués par les promesses de campagne de responsables politiques juifs israéliens de tous bords de ne pas s’allier à des partis dirigés par des Arabes.

Eisenkot a toutefois déjà fait savoir qu’il n’était pas prêt à s’engager sur cette voie, préférant chercher à former une coalition avec au moins l’un des partis ultra-orthodoxes, alors même que ceux-ci s’opposent à la conscription des étudiants des yeshivot, une question au cœur de la campagne de Yashar.

Les Démocrates veulent savoir ce que défend Israël ; Vance ne veut pas être importuné

Si les dirigeants israéliens ne parviennent pas à prendre des mesures significatives pour apaiser les Démocrates progressistes, l’ampleur de la victoire remportée mardi par le parti pourrait néanmoins leur offrir une lueur d’espoir.

Une femme suit les résultats électoraux avant l’arrivée d’Abdul El-Sayed, candidat démocrate au Sénat du Michigan, lors d’un événement organisé par le Parti démocrate du Michigan le soir des élections, le 3 novembre 2026, à Détroit. (Crédit : Julia Demaree Nikhinson/AP)

En effet, une majorité trop étroite à la Chambre des représentants ou au Sénat aurait permis à chacune des ailes du parti d’imposer ses conditions et de bloquer son programme législatif.

Or, les Démocrates devraient désormais disposer d’environ 250 sièges à la Chambre des représentants, bien au-delà des 218 nécessaires pour obtenir la majorité. Les progressistes auront donc davantage de mal à imposer au parti une ligne résolument à gauche sur Israël, et celui-ci devra probablement adopter une position plus proche de son aile centriste, même si cette dernière est elle aussi devenue plus critique envers l’État hébreu.

Quoi qu’il en soit, s’il veut regagner le soutien de l’un ou l’autre des deux grands partis américains, Israël devra changer d’approche.

« Le sentiment général, non seulement chez les Démocrates, mais aussi chez le vice-président et celui qui apparaît comme le futur chef de file du Parti républicain, est qu’Israël était l’un des enjeux de ce scrutin et que la situation dans ce pays doit changer radicalement », a déclaré Braunold.

Selon un ancien responsable américain, Vance a confié à ses collaborateurs qu’il tenait Netanyahu en partie pour responsable de l’impasse dans laquelle se trouvent actuellement les États-Unis face à l’Iran. Le Premier ministre israélien avait en effet encouragé Trump à déclencher la guerre en février, en lui présentant des prévisions optimistes sur le déroulement des opérations qui ne se sont pas concrétisées.

« ‘Dites-nous ce que vous défendez et montrez-nous que vous pouvez adhérer à nos valeurs’, voilà en substance ce que les Démocrates demandent à Israël », a expliqué Braunold.

Selon lui, JD Vance accorde moins d’importance à ces considérations, mais souhaite qu’Israël cesse de jouer les « éléments perturbateurs » dans la politique américaine au Moyen-Orient, que ce soit en Iran, au Liban, en Syrie, à Gaza ou en Cisjordanie.

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