L’âge d’or du tourisme juif américain en Israël est-il révolu ?
Tarifs exorbitants, vols annulés et tensions géopolitiques font des séjours sur la Terre promise un parcours du combattant, au grand dam des jeunes, qui les boudent
Pendant des dizaines d’années, les plus grandes organisations et les principaux donateurs de la communauté juive américaine ont considéré les voyages en Israël comme un remède miracle. D’ailleurs, camps d’été, écoles juives et mouvements de jeunesse y organisent depuis longtemps des séjours.
L’organisation Birthright (Taglit), fondée il y a plus d’un quart de siècle, a dépassé la barre des 900 000 participants à ses voyages gratuits et a inspiré une multitude de programmes semblables, de Momentum (« Birthright pour les mamans juives ») à Honeymoon Israel (« Birthright pour les couples mariés »), en passant par des dispositifs facilitant les stages ou les séjours de longue durée pour les lycéens.
La logique de ces voyages était simple : un Juif américain qui s’était rendu en Israël, affirmaient les financiers et organisateurs, était plus susceptible de rester impliqué dans la vie juive, d’épouser un ou une juive et de soutenir l’État hébreu que s’il n’y avait jamais mis les pieds.
Face à la hausse des mariages mixtes et au recul du soutien à Israël chez les jeunes, les prestataires de voyages ont continué, étude après étude, à présenter ces séjours comme la meilleure défense qui soit. Et à remplir des avions : en 2020, une enquête du Pew Research Center a révélé que près de la moitié des adultes juifs américains s’étaient rendus en Israël au moins une fois dans leur vie et qu’un sur quatre y était allé à plusieurs reprises. A tel point qu’en 2019, le chiffre record de 4,5 millions de touristes a été établi.
C’était le bon temps.
Les années qui ont suivi ont rendu l’accès à Israël particulièrement difficile, de plus en plus coûteux, quand il n’était pas purement et simplement impossible. Dans un premier temps, c’est la COVID-19 qui a quasiment interdit l’entrée sur le territoire. Et ensuite, les compagnies aériennes ont été fort nombreuses à annuler leur desserte d’Israël suite au pogrom commis par le Hamas le 7 octobre 2023 et le début de la guerre à Gaza. De nouvelles vagues d’annulations ont suivi les attaques des Houthis au Yémen et les deux cycles d’hostilités, l’an dernier, entre Israël et l’Iran.
En 2024, Israël a accueilli moins d’un million de touristes et l’année dernière, les chiffres sont très légèrement remontés pour atteindre 1,3 million d’entrées sur le territoire. Les vols se faisant plus rares et le shekel plus fort, le prix des billets a grimpé en flèche. Selon une étude récente des Jewish Federations of North America, les prestataires de voyages éducatifs paient aujourd’hui 55 % de plus qu’avant la pandémie et le 7-Octobre.
D’ailleurs, une fois arrivé à destination, tout n’est pas gagné. Un séjour en Terre sainte s’avère beaucoup moins séduisant lorsque l’on prend le risque de passer une partie de son temps dans des abris anti-aériens, les conflits en cours continuant de provoquer des tirs intermittents de missiles depuis l’Iran, le Liban ou le Yémen.
« Tout le monde demeure très favorable à ces voyages et souhaite que les adolescents vivent ces expériences tellement riches », explique Randi Charles, directrice générale de RootOne, qui distribue des bons de réduction pour des dizaines de voyages en Israël. Elle nuance aussitôt : « RootOne a organisé ses premiers voyages d’été en 2021. Mais entre la COVID, l’après-7-Octobre et l’Iran, nous n’avons pas encore connu un été complet, à plein régime. »
Le calme finira sans doute par revenir, cette semaine ou plus tard. Mais il est légitime de se demander si, entre le chaos environnant et la flambée des prix, l’âge d’or du tourisme juif américain en Israël n’est pas révolu.
Malgré l’accord provisoire annoncé il y a peu entre les États-Unis et l’Iran, il est quasi-impossible de dire quand la vie quotidienne sera de nouveau assez tranquille pour que les voyageurs et les compagnies aériennes retrouvent leurs niveaux d’il y a sept ans.
Au-delà de la question de la sécurité, le pays a été tellement stigmatisé par la guerre contre le Hamas à Gaza qu’on ignore combien de personnes auront encore envie d’y aller, et encore moins de débourser des milliers de dollars pour un billet aller-retour.
Instabilité chronique et désaffection
Parmi les Juifs américains âgés de 18 à 34 ans — la première cible de Birthright et des autres initiatives —, le pays souffre d’un sérieux déficit d’image. Un sondage récent indique que la majorité d’entre eux ne ressentent aucun attachement envers Israël, que plus de 70 % désapprouvent sa conduite durant la guerre à Gaza et que près des trois quarts sont contre la guerre avec l’Iran.
Quand l’espace aérien reviendra à la normale, combien d’entre eux accepteront de reprendre l’avion ?
L’imprévisibilité ambiante a trouvé, une fois de plus, à s’illustrer le 9 juin : les 24h de poussée de fièvre entre Israël et l’Iran ont de nouveau précipité les Israéliens aux abris — y compris au sein même de l’aéroport Ben Gurion. L’échange de tirs a cessé plutôt rapidement et Israël n’a pas fermé son espace aérien, mais le choc a suffi pour que deux compagnies aériennes européennes suspendent temporairement leur desserte d’Israël. Et cette semaine a charrié son lot de craintes d’escalade, juste avant l’annonce de l’accord de paix temporaire.
Ce nouveau statu quo pourrait être à l’origine d’un véritable cercle vicieux. Faute de voyages, les jeunes adultes ne découvrent plus Israël de leurs propres yeux et développent de facto moins d’affinité avec le pays, ce qui émousse leur envie d’y aller un jour ou d’y envoyer leurs enfants, le moment venu.
Après quasiment trois années de conflit depuis le 7-Octobre, le cofondateur de Honeymoon Israel, Avi Rubel, constate que les candidats redoutent désormais le « coût social » d’un voyage en Israël.
« On nous rapporte souvent que les gens sont nerveux à l’idée de dire à leurs amis ou à d’autres personnes où ils se rendent », confie-t-il au Times of Israel. « C’est très inquiétant et difficile. Tout cela parce qu’Israël a changé d’image aux yeux d’un grand nombre de personnes, après ces années de guerre. »
Malgré l’accord temporaire, nombre de grandes compagnies américaines n’envisagent pas de revenir à Ben Gurion de sitôt. United Airlines et Delta ont annulé leurs vols jusqu’en septembre prochain et American Airlines ne desservira pas Tel Aviv avant 2027.
Redistribution des itinéraires et nouvelles destinations
Face à ces incertitudes, certaines organisations regardent au-delà d’Israël. L’an dernier, RootOne a proposé des bons pour des circuits destinés aux jeunes Juifs en Europe, en Amérique latine et d’autres destinations. Ce même été, la Foundation for Jewish Camp a débloqué 2 millions de dollars pour aider les structures confrontées aux annulations en Israël, permettant à certaines d’envoyer leurs membres en Amérique du Sud ou en Europe. Honeymoon Israel propose désormais des séjours en Argentine, bien que son cofondateur, Avi Rubel, qualifie cette solution de « palliatif ».
« L’intérêt pour Israël demeure », nuance-t-il. « Chaque fois que les conditions de sécurité s’y prêtent, nous constatons un bond très net des inscriptions. »
Pourtant, Honeymoon Israel — à l’instar de RootOne et Birthright — a dû revoir ses ambitions à la baisse. Avant la pandémie, l’organisation organisait 40 voyages en Israël chaque année. En 2025, seule une poignée de départs a pu être maintenue, et pour 2027, Rubel table sur 20. De son côté Birthright espère attirer 10 000 participants cet été, bien loin des 20 000 projetés.
L’argument de vente traditionnel semble lui aussi s’essouffler. Plutôt que de conquérir des adolescents éloignés de la communauté, nombre de voyages se remplissent grâce à des jeunes qui se sentent déjà très proches d’Israël.
« Sans surprise, ces derniers étés, ce sont les adolescents les plus engagés et les plus connectés qui se sont rendus en Israël », constate Randi Charles.
Avi Rubel dresse le même constat : « Les couples qui viennent à nous sont un peu plus impliqués dans la vie juive qu’avant le 7-Octobre. Ce qui nous fait dire que nous attirons un public qui se situe déjà bien plus près du cœur de la communauté. »
Si cette période de perturbations du tourisme est l’une des plus longues de l’histoire d’Israël, ce n’est certes pas la première. Du temps de la seconde Intifada, au début des années 2000, les circuits pour adolescents avaient dû revoir leurs itinéraires de façon à éviter les zones les plus denses, les plus exposées aux attentats-suicides, et limiter la liberté de mouvement des participants dans les villes de Jérusalem et Tel Aviv.
Pendant la pandémie de COVID, il était si difficile de pénétrer en Israël que des militants avaient pressé le gouvernement de faire une exception pour les Juifs de la diaspora. Cet appel avait été relayé par le ministre des Affaires de la diaspora, Nachman Shai, qui regrettait qu’« Israël ferme ses portes de manière répétée au peuple juif, sans mesurer les conséquences de cette politique sur le tissu de nos relations et notre avenir. »
« Ils ne vont probablement pas s’inscrire »
La différence, aujourd’hui, réside dans le fait qu’en plus de la pénurie de sièges à bord des vols, la valeur du shekel a grimpé, ce qui alourdit la facture.
« Si cela dure, le secteur risque de perdre en diversité des formats, ce qui permet aux voyages éducatifs de toucher différents profils de participants », explique dans un communiqué lié à l’étude faisant état d’une hausse des coûts de 55 % Anna Langer, directrice de l’alliance pour les voyages éducatifs en Israël au sein des Jewish Federations. Pour sauver ces séjours, il va falloir « proposer des solutions pratiques pour que ces opportunités de voyage unique et de qualité restent viables sur le plan opérationnel. »
Les organisations s’attaquent aussi au fameux « coût social », prenant des dispositions pour gérer le malaise des participants face à Israël ou aux sujets pesants qu’ils vont immanquablement croiser à leur arrivée.
Honeymoon Israel met ainsi un point d’honneur à confronter son public à une grande diversité de points de vue, à commencer par les Arabes israéliens et les Palestiniens, et a formé son personnel à l’animation de groupe lorsque les discussions se tendent.
Mais si Avi Rubel assure que son association dispose toujours d’assez de candidats pour remplir ses sessions, il concède : « Il y a probablement une tranche de la population qui est perdue pour le moment. Israël est devenu trop toxique pour eux, et ils ne vont probablement pas s’inscrire. »
Bien sûr, rien ne garantit qu’un voyage en Israël (ou dans les territoires sous son contrôle) pousse les visiteurs à soutenir ou apprécier le pays. Selon l’itinéraire ou l’angle choisi, il est tout à fait possible de montrer un visage d’Israël qui valide les critiques les plus sévères.
L’auteur Ta-Nehisi Coates, dont le dernier ouvrage dresse un réquisitoire très dur contre le traitement infligé aux Palestiniens par Israël, a puisé son inspiration lors d’un séjour en Israël et en Cisjordanie. Il y était guidé par des écrivains du Festival palestinien de littérature et des militants de l’organisation de gauche anti-occupation Breaking the Silence.
De même, la candidate démocrate au Congrès de New York, Effie Phillips-Staley, qui accuse Israël de génocide, expliquait récemment lors d’une intervention en ligne que ses critiques découlaient directement d’un voyage sur place.
« Venez voir par vous-même, sur le terrain, et devenez un relais, à votre retour, en disant ce que vous avez vu, de manière formelle ou informelle », peut-on lire sur le site de l’organisation Palestine Solidarity Campaign. Cette formule ne ferait pas tâche pas dans la brochure d’une organisation juive de voyage.
Reste qu’au moment où Israël avance à tâtons vers une paix fragile, après des années sanglantes, la question n’est plus tellement de savoir ce que les gens veulent voir, mais s’ils ont encore l’envie de venir.