L’avertissement prémonitoire de Netanyahu sur les « décisions fatidiques »
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Opinion

L’avertissement prémonitoire de Netanyahu sur les « décisions fatidiques »

Il avait exhorté Olmert à démissionner car les procès gênent le jugement d'un Premier ministre ; aujourd'hui, il insiste sur l'annexion malgré les craintes des experts et alliés

David Horovitz

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Benjamin Netanyahu (à gauche) et Ehud Olmert lors d'une cérémonie de passation des pouvoirs du Premier ministre, à la Résidence du Président à Jérusalem, le 1er avril 2009. (Daniel Bar On/Pool/Flash90)
Benjamin Netanyahu (à gauche) et Ehud Olmert lors d'une cérémonie de passation des pouvoirs du Premier ministre, à la Résidence du Président à Jérusalem, le 1er avril 2009. (Daniel Bar On/Pool/Flash90)

Le 1er juillet appartient au passé et, à ce jour, le Premier ministre Benjamin Netanyahu n’a toujours pas annoncé son projet d’annexion unilatérale des 30 % de la Cisjordanie – les 132 implantations israéliennes, qui abritent quelque 450 000 Israéliens, et la vallée stratégique du Jourdain – alloués à Israël dans la proposition de l’administration Trump pour « une solution réaliste à deux États » au conflit israélo-palestinien.

Selon les termes de son accord de coalition avec son rival, Benny Gantz, mercredi était le jour où le Premier ministre pouvait commencer à faire avancer le mouvement d’annexion – par un vote du gouvernement ou de la Knesset – et il a presque certainement le soutien de la majorité dans les deux cas. Mais la formulation dense de la clause 29 de cet accord de coalition conditionne également une telle démarche à un « accord à conclure avec les États-Unis sur l’application de la souveraineté », et il n’est pas clair que Netanyahu ait obtenu un tel accord des États-Unis.

Présentant sa vision de « la paix à la prospérité » à la Maison Blanche le 28 janvier, le président américain Donald Trump a promis que la reconnaissance par son administration de la souveraineté israélienne dans les 30 % serait « immédiatement réalisée » dès qu’un « rendu plus détaillé et calibré » des cartes conceptuelles du plan serait achevé. M. Netanyahu a conclu et déclaré que cela signifiait qu’il pouvait commencer l’annexion dans les jours qui suivaient ; le conseiller principal de M. Trump, Jared Kushner, l’a rapidement écarté de cette idée ; le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, a depuis déclaré à plusieurs reprises que la décision d’annexion appartenait à Israël ; les discussions impliquant les principaux acteurs américains à la Maison Blanche la semaine dernière n’ont pas abouti à une annonce définitive ; et il y a eu beaucoup de spéculations sur le fait que les États-Unis soient réticents à donner leur feu vert à la décision de Netanyahu tant que Gantz n’est pas à ses côtés.

De gauche à droite : Le ministre de la Défense Benny Gantz, le chef de cabinet du Premier ministre Asher Hayoun, et le Premier ministre Benjamin Netanyahu lors de la réunion hebdomadaire du cabinet, au ministère des Affaires étrangères à Jérusalem, le 28 juin 2020. (Olivier Fitoussi/Flash90)

Et Gantz n’est pas à bord : Bien qu’il ait déclaré qu’Israël n’attendra pas éternellement les Palestiniens, il a également fait savoir cette semaine qu’il pensait qu’une action unilatérale était prématurée. Le plan Trump doit être avancé « correctement, en amenant à cette discussion le plus grand nombre possible de partenaires des pays de la région, avec un soutien international », a déclaré mardi M. Gantz. « [Nous devons] faire tous les efforts possibles pour nous connecter avec eux et seulement ensuite continuer. Et je pense que tous les moyens pour faire venir les acteurs n’ont pas encore été épuisés. »

L’envoyé de paix américain Avi Berkowitz (à gauche) avec l’ambassadeur américain en Israël David Friedman à Jérusalem, le 29 juin 2020. (Avi Berkowitz/Twitter)

Toutes sortes de rapports spéculatifs ont émergé des discussions en cours sur l’annexion entre les dirigeants israéliens et américains – qui se sont poursuivies toute la semaine à Jérusalem, avec l’arrivée en avion de l’envoyé spécial Avi Berkowitz et de Scott Leith du Conseil national de sécurité des États-Unis, un membre clé de l’équipe de cartographie. Les Etats-Unis veulent qu’Israël offre aux Palestiniens une sorte de geste dans le cadre de toute démarche d’annexion ; les Etats-Unis sont enclins à donner leur feu vert à l’annexion uniquement des principaux blocs d’implantation ; Netanyahu insiste pour refaire les cartes afin de désenclaver les implantations relativement isolées…

Toute cette confusion et cette spéculation sont inévitables dans la situation surréaliste et impardonnable actuelle qui voit le Premier ministre et le Premier ministre d’alternance rencontrer séparément les Américains – c’est-à-dire qu’ils font du lobbying séparément et se contredisent mutuellement, sur l’approche que notre allié vital devrait approuver, sur ce qui constitue vraiment l’intérêt national israélien.

Le projet d’annexion du Premier ministre a déclenché une avalanche de critiques, y compris de la part de certains des experts israéliens les plus crédibles en matière de sécurité, qui s’inquiètent des difficultés que rencontreront l’armée israélienne et d’autres organes de sécurité dans leurs relations avec les Palestiniens, ainsi que de la diversion de l’attention portée à la lutte contre l’Iran nucléaire – depuis longtemps une préoccupation centrale de Netanyahu. Pendant ce temps, de nombreux alliés internationaux plus proches d’Israël avertissent que l’extension unilatérale et contestée de la souveraineté à la Cisjordanie privera Israël d’une position morale élevée en matière de recherche de la paix et aliénera l’État juif – et ce même selon nombre de ses partisans et défenseurs de longue date. Le mouvement planifié a galvanisé sans surprise nos détracteurs et nos ennemis – qui cherchent sans relâche la faiblesse israélienne et se réjouissent à l’idée de comparer Israël à l’Afrique du Sud de l’époque de l’apartheid.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (au centre gauche) et le président du Conseil de Yesha, David Elhayani, vus lors d’une plantation d’arbres pour la fête juive de Tou Bichvat, dans l’implantation de Mevohot Yericho en Cisjordanie, dans la vallée du Jourdain, le 10 février 2020. (Flash90)

Malgré tout cela, et en dépit du fait que les États-Unis pourraient avoir une direction différente dans quelques mois, qui s’opposera à toute initiative unilatérale et reviendra sur toute reconnaissance, Netanyahu donne toujours tous les signes de son intention d’aller de l’avant. « Nous continuerons à travailler sur la question de la souveraineté », a-t-il déclaré après les discussions avec les envoyés américains mardi. Mercredi, son bureau a promis des « discussions supplémentaires » dans les « jours à venir ».

De toute évidence, Netanyahu avait espéré faire au moins une sorte de déclaration spectaculaire le 1er juillet, même si l’avancement de l’annexion nécessite son acceptation totale du plan américain – avec son approbation conditionnelle d’un État palestinien, et avec ses dispositions largement négligées pour que des zones substantielles de l’Israël souverain actuel soient remises à la domination palestinienne en échange de cette domination israélienne étendue. Il avait espéré aller de l’avant dès mercredi, même si le travail de cartographie n’est pas terminé et même s’il n’a pas informé l’armée et les services de sécurité – ni, semble-t-il, le ministère de la Justice et le ministère des Affaires étrangères – de ce qu’il prévoit exactement.

Des irritations généralisées

Son incapacité à aller de l’avant jusqu’à présent l’a laissé ouvertement frustré. Et ce n’est pas la seule source de sa frustration.

Netanyahu est profondément irrité par le fait que Gantz, qui s’efface rapidement dans les sondages mais qui est représenté à égalité dans son gouvernement, parvienne à marcher sur la corde raide de l’opposition à l’annexion tout en soutenant le plan Trump.

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu (à gauche) s’entretient avec le secrétaire du cabinet de l’époque, Avichai Mandelblit, lors de la réunion hebdomadaire du cabinet à Jérusalem, le dimanche 21 septembre 2014. (AP Photo/Menahem Kahana, Pool)

Nous voyons également la frustration du Premier ministre se manifester dans l’intensification de ses attaques contre son propre procureur général, Avichai Mandelblit, qu’il a accusé mardi d’avoir mis au point « un plan » pour l’évincer du pouvoir. Ceci après que Mandelblit se soit opposé à la demande de Netanyahu de recevoir quelque 10 millions de shekels (2,5 millions d’euros) de financement extérieur pour sa défense juridique dans son procès pour corruption, déclarant que ce don était équivalent à un cadeau illicite. (Une des trois affaires contre Netanyahu tourne autour de prétendus cadeaux illicites.)

Et puis il y a la recrudescence du COVID-19.

Parallèlement à ses efforts pour faire avancer l’annexion et aux exigences de son procès pour corruption, Netanyahu est principalement occupé à superviser la lutte d’Israël contre la pandémie, qui va de plus en plus mal après des premiers mois au cours desquels Israël a limité la contagion de manière relativement efficace. Non seulement le nombre de nouveaux cas quotidiens dépasse maintenant les niveaux les plus élevés enregistrés début avril, mais les retombées économiques s’aggravent.

Le taux de chômage est toujours supérieur à 20 % et l’inadéquation des politiques gouvernementales d’indemnisation de la main-d’œuvre a été mise en évidence la semaine dernière lorsque la grande chaîne de mode Fox, qui s’était vu attribuer une aide gouvernementale estimée à 13-18 millions de shekels, a annoncé qu’elle versait à ses actionnaires un dividende deux à trois fois supérieur à ce montant. Cette annonce de dividende est intervenue alors même que les petites entreprises et presque tous les autres secteurs de la population active ont désespérément fait appel à l’aide du gouvernement, en vain ou presque. (Sous le feu des critiques, Fox, dont le propriétaire Harel Wiesel avait réclamé agressivement, et c’est maintenant clair, hypocritement, l’aide du gouvernement, a déclaré honteusement qu’elle rendrait les millions qu’elle avait arrachés au Trésor.)

Des travailleuses sociales israéliennes protestent contre leurs conditions de travail et les violences dont elles sont victimes, devant la Knesset, le 25 juin 2020. (Yonatan Sindel/Flash90)

Les manifestations de cette semaine ont vu tout le monde, des indépendants et des petites entreprises aux travailleurs sociaux en passant par les guides touristiques, demander une aide financière. Rami Beja, promoteur des manifestations, a résumé l’état d’esprit de cette partie importante de la nation qui pense que le Premier ministre se trompe dans ses priorités, en implorant Netanyahu dans une interview télévisée : « Annexez-moi ! Appliquez-moi la souveraineté ! »

Lorsque son prédécesseur Ehud Olmert faisait l’objet d’une enquête pour corruption – bien avant que l’enquête n’ait atteint le stade du procès où se trouve maintenant le Premier ministre – le chef de l’opposition de l’époque, Netanyahu, avait exigé la démission d’Olmert. « Un Premier ministre jusqu’au cou dans les enquêtes n’a aucun mandat moral ou public pour prendre des décisions fatidiques pour l’Etat d’Israël », avait déclaré Netanyahu à propos d’Olmert en 2008. « Il y a une crainte, je dois dire, réelle et non infondée, qu’il prenne ses décisions en fonction de son intérêt personnel pour la survie politique, et non de l’intérêt national. »

Avec son scénario d’annexion à haut risque, ses critiques cinglantes à l’égard du procureur général qui a eu la témérité de l’inculper et les critiques croissantes de la population concernant sa gestion de la pandémie, Netanyahu a rarement manifesté une telle irritation et une telle frustration. Et la crainte qu’il a exprimée avec tant d’éloquence en 2008 a rarement semblé aussi bien fondée.

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Une version antérieure de ce billet de la rédaction a été envoyée mercredi dans la newsletter hebdomadaire du « ToI » aux membres de la communauté du « Times of Israel ». Pour recevoir ces notes de la rédaction au fur et à mesure de leur publication, rejoignez la communauté du « ToI » ici.

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