Le biopic sur Michael Jackson ressuscite la légende du magnat juif de la musique Walter Yetnikoff

Le film revient sur le directeur de CBS Records qui a convaincu MTV de diffuser « Billie Jean », ce qui selon les héritiers de Jackson, a « ouvert la porte à son succès extraordinaire et à toute une génération d'artistes noirs »

Walter Yetnikoff, président de CBS Records (à droite), et Michael Jackson lors de la soirée du Livre Guinness des records en l'honneur de Michael Jackson et de son album solo, le plus vendu de toute l'histoire, au Museum of Natural History, le 8 février 1984. (Crédit : Sonia Moskowitz/Getty Images, via JTA)

JTA — À peu près au milieu de « Michael », le nouveau biopic à succès consacré à Michael Jackson, il y a une scène dans laquelle Jackson (interprété par son neveu Jafaar) et son avocat, John Branca (Miles Teller), se trouvent avec le président de son label. C’est peu de temps après la sortie de l’album « Thriller » : le titre « Billie Jean » est sorti sous forme de single et le clip de « Thriller » a été tourné, ce qui nous situe donc en 1983.

Assis devant plusieurs disques d’or, le grand patron de CBS Records, Walter Yetnikoff (interprété sous une bonne couche de maquillage par Mike Myers), félicite Jackson et lui demande ce qu’il peut faire pour lui. Jackson et Branca disent à Yetnikoff qu’ils veulent une chose : que Jackson passe sur MTV, toute nouvelle chaîne qui diffuse des clips musicaux.

Yetnikoff leur dit que ce n’est « pas possible » car MTV ne passe que très rarement des artistes noirs. Jackson lui rétorque qu’il est un « artiste noir et fier de l’être », qui fait sa musique pour tout le monde, et qu’il « ne se laissera pas relégué par MTV ou qui que ce soit d’autre. »

Yetnikoff lui dit qu’il a bien essayé, ce à quoi Jackson répond : « S’il te plaît, essaie encore. » Yetnikoff demande alors à sa secrétaire d’appeler Bob Pittman, fondateur et cadre de MTV. On entend alors Yetnikoff menacer, avec force, de retirer tous les artistes de CBS de MTV à moins que Pittman n’accepte de diffuser « Billie Jean » dans les dix minutes suivantes et, ensuite, de passer le clip en boucle.

Dans la scène suivante, on voit que la menace a porté ses fruits. Jackson sera après cela un pilier de MTV, pendant de nombreuses années.

Qui, exactement, est Walter Yetnikoff ? Et les choses se sont-elles vraiment passées comme « Michael » le dit ?

Michael Jackson se produit lors du spectacle de la mi-temps du Super Bowl à Pasadena, en Californie, le 1er février 1993. (Photo AP/Rusty Kennedy, dossier)

Yetnikoff fut l’une des figures les plus hautes en couleurs de l’industrie musicale. Né dans une famille juive de New York en 1933, Yetnikoff est devenu président-directeur général de CBS Records en 1975, après avoir passé la première moitié des années 1970 à diriger la division internationale de l’entreprise.

A une période charnière pour l’industrie musicale, il accompagne des artistes tels que Billy Joel, Bruce Springsteen ou encore Gloria Estefan, en plus de Jackson, avec qui il a commencé à travailler au début de sa carrière solo, à la fin des années 1970. Yetnikoff n’est pas réputé pour son flair musical, mais il excelle dans le domaine des affaires de l’industrie musicale et dans la défense de ses artistes.

Yetnikoff a fait l’objet de deux ouvrages bien connus : « Hit Men : Power Brokers and Fast Money Inside the Music » de Frederic Dannen, publié en 1990, et ses mémoires, publiés en 2004, « Howling at the Moon : The True Story of the Mad Genius of the Music World », écrites avec David Ritz. Par ailleurs, un film sorti en 1980, intitulé « One Trick Pony », avec Paul Simon et l’acteur Rip Torn, mettent en scène une version fictive de Yetnikoff, du nom de « Walter Fox ».

Tel qu’il apparait dans le biopic « Michael », Yetnikoff traite le cadre de MTV de « schmuck » — un terme yiddish tout à fait raccord avec ce que les deux livres consacrés à Yetnikoff montrent clairement, à savoir une identité juive brandie haut et fort.

« Le cœur de la personnalité de Yetnikoff était son identité de Juif de Brooklyn. Un très très grand nombre de patrons de labels étaient des Juifs de Brooklyn, mais Walter portait son origine ethnique à la façon d’un imper » écrit Dannen dans « Hit Men. »

Plus tard, Dannen ajoute : « Il restait jusque tard dans la nuit, tapant sur le téléphone, criant en yiddish. Il brisait des verres, s’égosillait en yiddish et hurlait des insultes de palefrenier, faisait expulser des gens du bâtiment. »

Les fans israéliens de Michael Jackson organisent un hommage au chanteur à Tel Aviv, le 27 juin 2009. (Roni Schutzer/Flash90)

Le portrait que lui a consacré le magazine New York, en 1990, après sa disgrâce et son sevrage de l’alcool, qui lui avait occasionné bien des problèmes personnels et professionnels, multiplie les références au judaïsme.

« Pour se donner une apparence appropriée, dans le monde du rock, bruyant et sale, le timide Juif de Brooklyn s’est inventé une caricature indélébile, savant mélange de magasin pas cher d’Orchard Street, de super-héros de la musique, de Mel Brooks mâtiné de Jackie Mason, et de touches de Meir Kahane et du capitaine Lou Albaniano », pouvait-on lire sous la plume d’Eric Pooley. « Il pouvait aussi bien être un homme chaleureux, attentionné et généreux qu’un monstre. »

Alors, Yetnikoff s’est-il vraiment servi de cette fameuse rage pour faire céder la barrière raciale sur MTV ? Et est-ce que cela s’est passé comme le montre le film « Michael » ?

D’après le témoignage de Yetnikoff lui-même, la réponse est oui.

Dans « Howling at the Moon », il écrit « J’ai hurlé à mort quand MTV a refusé de diffuser les vidéos [de Michael Jackson]. Ils soutenaient que leur ligne, celle du rock blanc, excluait la musique de Michael. Je leur ai dit qu’ils étaient des connards racistes et que je le dirais au monde entier s’ils ne cédaient pas. »

Il ajoute que, « sous la pression de Quincy Jones, ils ont cédé, et ce faisant, cette politique de MTV a disparu. » (Jones, le célèbre producteur, apparait à d’autres moments dans « Michael » mais il ne fait pas partie de la scène dans laquelle Yetnikoff appelle MTV.)

Dans son livre, Yetnikoff évoque Jacqueline Kennedy Onassis, qui aurait tenté de le convaincre d’écrire son livre avec elle, chez Doubleday, et parlait de lui comme de « celui qui avait poussé MTV à briser la barrière raciale et passer des clips d’artistes noirs ».

« Je ne sais pas vraiment si Walter se vantait ou si c’était vrai », explique à la JTA David Ritz, son co-auteur de « Howling at the Moon ». « J’ai l’impression que c’était vrai, mais je ne peux pas le prouver. »

Michael Jackson se produit dans le cadre du « Victory Tour » aux États-Unis, en juillet 1984. (Photo AP)

Le clan Jackson et ses héritiers attribuent à Yetnikoff le mérite d’avoir fait passer les titres de Jackson sur MTV.

« Il est difficile aujourd’hui d’imaginer le niveau d’apartheid culturel qui régnait sur les chaînes musicales en 1983, lorsque MTV a refusé de diffuser le clip de Michael Jackson ‘Billie Jean’. Mais Yetnikoff a défendu Michael avec férocité et n’a pas hésité à menacer la puissante chaîne musicale », a déclaré la succession Jackson dans un communiqué de presse suite à la mort de Yetnikoff, à l’âge de 87 ans, en 2021.

« Très vite, ‘Billie Jean’ est passé en boucle sur MTV, ce qui a ouvert la voie au succès extraordinaire de Michael et aussi à toute une génération d’artistes noirs. C’est à Walter qu’on le doit : grâce à lui, le mur s’est effondré. »

Le clan Jackson et ses ayant-droits se sont fortement impliqués dans la production du film. Mais il ne semble pas y avoir beaucoup de preuves des circonstances exactes de la scène que relate le film — l’appel de Yetnikoff à MTV, avec Jackson et Branca assis dans son bureau à New York.

Dannen a déclaré à la JTA, dans une interview, que « l’histoire lui semble louche », mais qu’il a le souvenir d’un incident — mentionné dans « Howling at the Moon » — lors duquel Yetnikoff « a forcé Jann Wenner à mettre Jackson en couverture » de Rolling Stone, une autre institution de l’industrie musicale réticente à mettre en avant des artistes noirs.

Certaines personnes, du côté de MTV, mettent en doute cette version des faits. « Cela n’a jamais eu lieu », estime Les Garland, alors cadre chez MTV, cité par le New York Times. « C’est du folklore, mec, juste du folklore. »

Garland, dans une lettre de 2017 adressée à Digital Music News, a déclaré : « Non, MTV n’a PAS refusé de passer des musiciens noirs. » Et en effet, la chaîne avait diffusé quelques artistes noirs, mais peu, lors de ses premières années d’exploitation. Mais Jackson n’était pas le seul artiste en faveur d’une plus grande inclusion raciale sur MTV.

Michael Jackson rafle six des huit prix lors de la 26e cérémonie annuelle des Grammy Awards à Los Angeles, le 28 février 1984. (Photo AP)

Le chanteur de « Superfreak », Rick James, avait milité en faveur des clips vidéo des artistes noirs dans les années 80 : « MTV ne passe pas Rick James, ne passe pas Michael Jackson, ne passe pas les Commodores, ne passe pas Earth, Wind et Fire, ne passe pas Stevie Wonder », allant jusqu’à utiliser le terme de « relégation » que l’on prête ä Jackson dans le film.

En 1983, David Bowie lui-même a, en direct à l’antenne, critiqué MTV sur cette question — ce qui lui a valu une réponse peu convaincante de Mark Goodman, qui était juif, sur la façon dont la chaîne faisait de « son mieux pour passer ce qui plairait non seulement à New York ou Los Angeles mais aussi à Poughkeepsie ou à une ville du Midwest terrifiée par Prince », que nous passons pourtant, comme d’autres artistes noirs et représentants de la musique noire. Nous devons passer ce que tout le pays aime. »

Bob Pittman, le cadre de MTV cité dans le film comme étant le destinataire de l’appel téléphonique de Yetnikoff, n’a pas répondu à un courriel de la JTA lui demandant de commenter la question.

Les industries artistiques regorgent d’exemples de cadres et d’artistes juifs qui ont pris fait et cause pour l’inclusion des Noirs. George Gershwin, par exemple, a insisté pour que les personnages de « Porgy and Bess » soient joués par des acteurs noirs et non par des acteurs blancs avec une blackface, et le créateur juif de sitcom Norman Lear est à l’origine de l’une des premières sitcoms consacrées à une famille noire, « The Jeffersons ». Les deux hommes avaient lié leur plaidoyer à leur expérience et à leurs valeurs d’hommes juifs.

Des relations juives et israéliennes

Si Yetnikoff a pris ainsi la Défense de Jackson en raison de son identité juive ou de son sens de la justice, les livres qui lui ont été consacrés, à commencer par les siens, ne le disent pas. Dannen souligne que Yetnikoff aidait ainsi tous ses artistes, Jackson y compris.

« Aux Grammys, quand Jackson a remporté le Grammy pour… l’album de l’année, il a fait venir Yetnikoff sur scène, ce qui a été très remarqué. » explique Dannen à la JTA. La nécrologie de Yetnikoff dans The Guardian souligne que lors de ces Grammys, Jackson avait qualifié le patron du label de « meilleur président de toutes les maisons de disques ».

Jackson a ensuite travaillé avec d’autres producteurs et cadres juifs tout au long de sa carrière.

Il s’est produit en Israël lors de la tournée « Dangerous », en 1993, visitant une base militaire israélienne et portant même un uniforme de l’armée israélienne.

En 1995, il a été accusé d’antisémitisme après avoir sorti la chanson « They Don’t Care About Us » et ses paroles “Jew me, sue me, everybody do me/ Kick me, kike me, don’t you black or white me.” Sous le feu de la critique, il avait nié toute forme d’antisémitisme et accepté de modifier les paroles. Il s’était par ailleurs engouffré dans la mode qui faisait florès, au début des années 2000, et avait conduit des célébrités non juives à se rapprocher de la Kabbale, allant même jusqu’à porter un fil rouge lors de son procès pénal en 2005.

Yetnikoff avait lui aussi un côté spirituel. Dans sa biographie, il fait de fréquentes références à Dieu, qu’il appelle « Heshie ». Pourquoi ?

« Je ne sais pas trop pourquoi. Peut-être parce que Heshie est un prénom juif familier que je pourrais facilement prononcer », écrit-il. « Quand un rabbin m’a fait remarquer que je voulais peut-être dire Hachem, je me suis demandé si mon inconscient ne jouait pas avec moi. En tout cas, j’ai essayé de me connecter à cet aspect des choses. »

Walter Yetnikoff à New York le 17 janvier 1978. (AP/Carlos Rene Perez)

Cette biographie était supposée être une sorte de mea culpa suite à une carrière marquée par cette colère qui explose dans cette scène de « Michael ». Yetnikoff s’était fait des ennemis en chemin. Mais selon Dannen, le film, qui a battu des records au box-office pour sa première semaine, laisse par ailleurs entrevoir un aspect plus discret de sa personnalité.

Il révèle que le tout premier album solo de Jackson, « Off the Wall », avait été nommé pour un prix dans la catégorie R&B, alors qu’il ne s’agissait pas vraiment de R&B —, ce qui « est le signe d’un racisme résiduel au sein de l’industrie musicale » pour laquelle tout artiste noir faisait forcement de la musique traditionnellement noire. Mais au moment de la sortie de « Thriller », Jackson était repris dans la catégorie pop.

« J’aime penser que Yetnikoff a eu une certaine influence sur la question », conclut Dannon. En effet, dans la scène « Michael », Yetnikoff affirme que « Thriller » est en tête des charts, aussi bien R&B que pop.

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