Le défi posé par Barghouti donnera-t-il l’avantage au Hamas ?
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Analyse

Le défi posé par Barghouti donnera-t-il l’avantage au Hamas ?

Les observateurs avaient initialement vu comme une ruse le décret électoral du président Abbas de l'AP - mais intentionnellement ou pas, il ouvre la voie à un défi à sa gouvernance

L'ancien responsable du Fatah Nasser al-Kidwa, au centre gauche, et l'épouse de  Marwan Barghouti, au centre à droite, quittent les bureaux de la Commission centrale électorale palestinienne après l'enregistrement de leur liste conjointe pour le prochain scrutin parlementaire de Ramallah, le 31 mars 2021. (Crédit : AP/Nasser Nasser)
L'ancien responsable du Fatah Nasser al-Kidwa, au centre gauche, et l'épouse de Marwan Barghouti, au centre à droite, quittent les bureaux de la Commission centrale électorale palestinienne après l'enregistrement de leur liste conjointe pour le prochain scrutin parlementaire de Ramallah, le 31 mars 2021. (Crédit : AP/Nasser Nasser)

Lorsque le président de l’Autorité palestinienne (AP) Mahmoud Abbas a promulgué un décret formel appelant aux premières élections palestiniennes depuis 15 ans, la plupart des commentateurs l’ont rejeté comme étant un stratagème de la part d’un dirigeant impopulaire essayant de conserver une légitimité.

Les dirigeants palestiniens avaient promis des élections à de nombreuses reprises depuis le dernier vote en 2006. Cette même élection, qui a donné lieu à la victoire du groupe terroriste Hamas sur le Fatah d’Abbas, a sonné le glas du jeu démocratique palestinien.

La méfiance entre les deux parties a, depuis 2006, torpillé chaque velléité électorale, avec des promesses sans fin de retour aux urnes allant en s’évanouissant. Beaucoup s’attendaient à ce que cette fois-ci ne fasse pas exception.

Mais deux mois et demi plus tard, Abbas n’a pas encore annulé le décret, et la poussée électorale a généré un certain mouvement sur la scène politique palestinienne rarement vu depuis le dernier vote parlementaire.

« Ces élections visaient initialement simplement à perpétuer le statu
quo », a déclaré l’ancien ministre de l’Information de l’Autorité palestinienne, Ghassan Khatib, lors d’un appel téléphonique. « Mais, vous savez, les événements peuvent parfois devenir incontrôlables ».

A présent, cependant, un défi très médiatisé au sein du Fatah opposant deux personnalités palestiniennes populaires – le défi le plus sérieux lancé à la direction actuelle de l’AP depuis des années – fait craindre qu’Abbas n’annule à nouveau le vote pour éviter une défaite embarrassante.

Le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas montre son doigt taché d’encre après avoir voté lors des élections locales dans un bureau de vote de la ville de Ramallah, en Cisjordanie, le 20 octobre 2012. (AP / Majdi Mohammed)

Mercredi 31 mars, qui était le dernier jour pour déposer les listes de partis pour les élections, 30 partis palestiniens, dont certains indépendants nouvellement formés, avaient déposé 36 listes de candidats pour briguer des postes à l’Assemblée législative palestinienne. Le vote parlementaire du 22 mai est le premier volet d’un processus en plusieurs étapes qui devrait également inclure une élection présidentielle en juillet.

Des membres de l’équipe de terrain de la commission électorale centrale de Gaza inscrivent une femme locale sur la liste électorale, sur la route principale de la ville de Gaza, le 10 février 2021. (Crédit : AP Photo / Adel Hana)

Le processus était loin d’être sans entraves. Les dirigeants palestiniens ont imposé des exigences onéreuses et des restrictions aux candidats – y compris des frais d’inscription de
10 000 dollars et un dépôt supplémentaire de 10 000 dollars – dans ce que les critiques ont considéré comme une tentative de limiter la participation politique.

« Pourquoi me prennent [ils] 10 000 dollars ? C’est un droit démocratique. De nombreuses listes n’ont pas tenu et leurs membres ont rejoint d’autres listes ou se sont retirés parce qu’ils ne pouvaient pas payer », a accusé Abd al-Aziz Ghawazneh, un avocat de la périphérie de Jérusalem qui a participé à la formation d’une liste parlementaire indépendante.

Mais Khatib a déclaré qu’étant donné le nombre de nouvelles listes qui sont arrivées au bout du processus, il prévoyait que les élections – si elles avaient lieu – apporteraient toujours du changement, plutôt que de simplement donner un nouveau vernis de légitimité au statu quo.

« Je ne sais pas à quel point ce changement sera fondamental et important. Mais les résultats sont susceptibles de constituer un changement au sein de la direction [parlementaire] », a déclaré Khatib.

Fatah contre Fatah

Ramallah a été secoué mercredi par un tournant théâtral dans la campagne législative : Marwan Barghouti, un terroriste extrêmement populaire qui purge une peine pour des crimes terroristes dans une prison israélienne, s’est associé au critique de longue date d’Abbas Nasser al-Kidwa pour concurrencer la liste officielle du Fatah avec sa propre liste de candidats portant le nom de Liberté.

Al-Kidwa prendra la première place, tandis que l’épouse de Barghouti, Fadwa, occupera la deuxième place. Selon la rumeur, Barghouti prévoit de se présenter officiellement aux élections présidentielles de l’Autorité palestinienne, qui devraient avoir lieu en juillet.

Nasser al-Kidwa, membre du Comité central du Fatah et neveu du défunt dirigeant palestinien Yasser Arafat, s’adresse aux journalistes lors une conférence de presse à Ramallah, en Cisjordanie, le 23 janvier 2019. (Crédit : ABBAS MOMANI / AFP)

Le défi a un peu plus divisé le mouvement d’Abbas, qui contrôle la Cisjordanie. Le Fatah était déjà divisé en son sein, l’ancien chef de la sécurité du Fatah et l’amer rival d’Abbas, Mohammad Dahlan, ayant assemblé un groupe de candidats depuis son exil aux Émirats arabes unis.

Un drapeau portant un dessin de Marwan Barghouti est aperçu lors d’un rassemblement à Bethléem le mardi 22 décembre 2009. (Crédit : AP / Tara Todras-Whitehill)

Al-Kidwa et Barghouti forment une paire intéressante. Le premier, un haut responsable du Fatah, est respecté en tant qu’homme politique sérieux et efficace. Neveu du défunt président de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), Yasser Arafat, al-Kidwa était auparavant ministre des affaires étrangères de l’Autorité palestinienne et envoyé de Ramallah aux Nations unies.

S’il bénéficie d’un certain soutien dans les cercles des élites palestiniennes, cependant, Al-Kidwa semble n’avoir qu’une faible base électorale sur le terrain. Une enquête récente a révélé que seulement 7 % des Palestiniens voteraient pour la liste d’al-Kidwa seul, tandis que 30 % ont déclaré qu’ils voteraient pour la liste officielle du Fatah.

Barghouti, en revanche, est considéré par les Palestiniens comme la figure de la résistance par excellence et un symbole de leadership non souillé par la corruption. Un responsable palestinien l’a décrit comme « un homme de discours dans le cercle de Manara de Ramallah, un homme d’une énorme popularité ».

C’est également un terroriste condamné, purgeant cinq peines d’emprisonnement à perpétuité pour avoir dirigé des attaques meurtrières contre des Israéliens pendant la deuxième Intifada. Depuis la prison, il a continué d’exercer une influence sur le Fatah.

Le terroriste palestinien du Fatah Marwan Barghouti est escorté par la police israélienne vers le tribunal de première instance de Jérusalem pour témoigner dans le cadre d’un procès civil américain contre les dirigeants palestiniens, en janvier 2012. (Crédit : Flash90)

Un sondage récent a déterminé que si Barghouti devait fonder une faction politique autonome et dissidente au sein du Fatah, ses candidats l’emporteraient face au bloc d’Abbas : 28 % des personnes interrogées se sont prononcées en faveur de la liste de Barghouti contre 22 % en faveur de la liste d’Abbas.

Barghouti et al-Kidwa ont tous deux prôné une politique palestinienne plus agressive à l’encontre d’Israël. Barghouti, ancien leader de l’aile armée du Fatah, défend la lutte armée ; la faction d’Al-Kidwa, pour sa part, a réclamé que des politiques largement impopulaires – comme la coordination sécuritaire avec Israël – soient abandonnées.

« La politique actuelle à l’égard d’Israël est relativement tranquille. La pensée politique de Barghouti et d’al-Kidwa s’oriente davantage vers la confrontation, elle laisse moins de place à la conciliation », explique Khatib.

Jibril Rajoub, haut-responsable du Fatah qui occupe la 3e place sur la liste du Fatah, a cherché à rejeter les inquiétudes portant sur des divisions internes en s’exprimant à Ramallah devant les journalistes.

« Même avec notre prophète Mahomet, il y avait des apostats », a dit Rajoub mercredi, invoquant les combats entre factions qui avaient divisé l’islam à ses débuts. « Le Fatah est fort ».

Le haut-responsable du Fatah Jibril Rajoub, au centre, arrive à la Commission centrale électorale pour inscrire la liste officielle du parti en vue des élections parlementaires du mois de mai dans la ville de Ramallah, en Cisjordanie, le 31 mars 2021. (Crédit : AP/Nasser Nasser)

Azzam Al-Ahmad, éminent officiel au sein du Fatah, a reconnu que la décision prise par Barghouti d’entrer dans la course « nous a pris par surprise ». Selon al-Ahmad, Barghouti avait informé les autorités du Fatah qu’il ne défierait pas l’AP.

« Nous avions passé un accord avec Marwan. Il nous en avait informé officiellement, à travers des réunions avec Hussein al-Sheikh et des communiqués qu’il avait lui-même rédigés », note al-Ahmad qui siège au comité central du Fatah.

« J’avais personnellement communiqué avec Marwan à travers son épouse, Fadwa. Il m’avait dit la même chose, qu’il ne pensait pas former une liste », confie al-Ahmad au Times of Israel.

FILE: Fadwa Barghouti, épouse de Marwan, au centre, avec d’autres femmes palestiniennes à Ramallah, en Cisjordanie, au cours d’un rassemblement marquant la fin d’une grève de la faim des prisonniers Palestiniens, le 27 mai 2017. (Crédit : Flash90)

Selon al-Ahmad, les responsables du Fatah avaient tenté, à la dernière minute, de convaincre Barghouti de renoncer à sa décision – seulement 15 heures avant l’échéance du dépôt des listes. Mais Israël n’avait pas émis l’autorisation appropriée nécessaire pour qu’al-Sheikh puisse aller rendre visite au politicien palestinien emprisonné ou même pour simplement pouvoir s’entretenir avec lui au téléphone, affirme al-Ahmad.

Le bureau chargé des affaires civiles palestiniennes au sein du ministère israélien de la Défense a refusé de commenter publiquement cette information.

Elle a toutefois été démentie par des officiels israéliens qui se sont exprimés sous couvert d’anonymat, et qui n’ont pas voulu donner de détail.

De « diviser pour mieux régner » à « s’unir ou mourir »

Suite aux annonces faites par Barghouti et al-Kidwa, de nombreuses spéculations ont laissé entendre qu’Abbas – qui craindrait une défaite potentielle face à ces deux adversaires ou qui craindrait de voir le Hamas renforcé par les divisions internes du Fatah – pourrait chercher à reporter, voire à annuler, le vote.

Des femmes portent le masque en attendant de s’inscrire au bureau de la commission centre électorale sur les listes électorales à Gaza City, le 10 février 2021. (Crédit : Adel Hana/AP)

Le moyen le plus facile de reporter le vote, pour Abbas, serait de blâmer l’État juif pour son refus de permettre aux Palestiniens d’organiser des élections à Jérusalem-Est. Les responsables palestiniens ont régulièrement insisté sur le fait qu’il n’y aurait pas de scrutin sans participation des résidents palestiniens de la partie orientale de la ville.

Mais alors que la population soutient la perspective de ce vote, Abbas pourrait payer un prix élevé pour un tel report s’il ne trouve pas une raison suffisamment convaincante pour le justifier.

« Cela ne sera pas facile de reporter les élections – il va falloir qu’il y ait une justification convaincante. Il est impossible de reporter les élections simplement parce que les résultats risquent de ne pas être à leur goût », dit Khatib.

Il souligne qu’Israël pourrait tout autant faire en sorte d’empêcher le scrutin – en arrêtant par exemple des membres du Hamas en Cisjordanie ou en ne laissant pas la possibilité aux Palestiniens de Jérusalem-Est de se rendre aux urnes.

« Nous refusons d’ajourner les élections, quel qu’en soit le prétexte », a commenté pour sa part un haut-responsable du Hamas, Mousa Abu Marzouq, mardi soir, après la révélation de la participation de Barghouti au scrutin, ce qui fait planer le spectre d’une répétition de la victoire du Hamas en 2006 avec un Fatah divisé lors des précédentes élections législatives.

Toutefois, un changement discret survenu dans la loi électorale palestinienne, qui a été peu signalé dans la presse israélienne, pourrait réduire les chances du Hamas de connaître la même réussite.

Le système de vote s’était joué district par district. Les candidats du Fatah, populaire mais profondément divisé, s’étaient querellé les uns avec les autres tandis que la discipline interne avait été stricte au sein du Hamas.

Si le Hamas l’avait emporté face au Fatah de seulement 3 % dans l’ensemble du vote populaire, le mouvement islamiste avait arraché 74 sièges sur 132 au parlement législatif palestinien, contre 45 sièges pour le Fatah.

Mais dans une lettre écrite au mois de décembre et destinée à Abbas, le chef du bureau politique du Hamas, Ismail Haniyeh, a accepté de participer au scrutin conformément à un système de vote pleinement proportionnel. Les Palestiniens voteront ainsi pour une seule liste nationale – comme dans le système de vote israélien – plutôt que pour une liste basée sur la représentation géographique.

Le chef du Hamas Ismail Haniyeh à une réunion avec des journalistes étrangers à l’hôtel al-Mat’haf à Gaza, le 20 juin 2019. (Crédit: AP Photo / Adel Hana)

Les responsables, à Ramallah, affirment peu craindre un coup d’État du Hamas car ils considèrent que le groupe terroriste ne bénéficiera très probablement pas d’une majorité absolue au parlement par le biais de cette nouvelle loi.

« La nouvelle loi électorale empêche les parties d’obtenir la majorité dans le scrutin législatif. Toutes les factions auront besoin de passer des alliances – que ce soit dans le cadre du scrutin ou après », avait dit l’officiel de l’OLP Ahmad Majdalani au Times of Israel au mois de février.

Ghawazneh, l’avocat d’al-Ram, ne partage pas cet optimisme. Selon lui, les élections pourraient ne pas avoir lieu. Mais si elles se tiennent, dit Ghawazneh, elles contribueront probablement à diviser encore davantage les Palestiniens.

« Ce qui arrive aujourd’hui dans les affaires palestiniennes est si inquiétant… Les choses ne vont pas bien », estime-t-il. « Que Dieu nous protège de ce qui pourra survenir à l’avenir, quoi qu’il nous réserve ».

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