Le faux drame des élections anticipées et les calculs de Netanyahu
Derrière la crise avec les partis ultra-orthodoxes, le Premier ministre israélien pourrait voir un intérêt politique à avancer légèrement le calendrier électoral
Ces dernières vingt-quatre heures ont été marquées par une forte agitation politique autour de l’annonce du parti ultra-orthodoxe Yahadout HaTorah, qui a affirmé ne plus faire partie du « bloc » du Premier ministre Benjamin Netanyahu et qui a dit soutenir une dissolution de la Knesset, ouvrant la voie à des élections « anticipées ».
Des responsables du Likud de Netanyahu ainsi que des officiels du parti d’extrême droite Otzma Yehudit d’Itamar Ben Gvir ont exhorté Yahadout HaTorah à revenir sur sa décision. Tous attendent désormais avec nervosité de voir si l’autre formation ultra-orthodoxe, Shas, dirigée par Aryeh Deri, choisira de rejoindre Yahadout HaTorah et les partis anti-Netanyahu afin de former une majorité capable de faire tomber le gouvernement dans les prochaines semaines, voire dans les prochains jours.
Mais tout ce tumulte autour des « élections anticipées » est en réalité assez ordinaire. De même, la rupture affichée par Yahadout HaTorah avec Netanyahu, qui a été présentée comme une perte de confiance et comme la fin d’une coopération politique, est largement exagérée et trompeuse.
Le calendrier électoral
Sur le plan du calendrier électoral, Israël est de toute façon légalement tenu d’organiser des élections d’ici au 27 octobre, et la loi impose une campagne électorale d’au moins 90 jours. Cela signifie que même si la Knesset devait être dissoute ce mois-ci, les élections ne pourraient pas avoir lieu avant la fin du mois d’août.
Or, Israël n’organise presque jamais d’élections en août – 1961 reste l’unique exception – notamment en raison d’une participation traditionnellement faible pendant l’été et en raison également des difficultés logistiques liées à l’utilisation des écoles comme bureaux de vote durant les vacances.
Autrement dit, des élections « anticipées » ne se tiendraient probablement pas avant le mois de septembre, soit à peine quelques semaines avant la date limite légale. Ce serait finalement un changement assez mineur pour une coalition qui, fait exceptionnel dans la politique israélienne récente, est parvenue à gouverner pendant presque toute la durée de son mandat de quatre ans.
Il est largement admis que les partis ultra-orthodoxes, Yahadout HaTorah et Shas, préféreraient organiser le scrutin après le retour des étudiants des yeshivot de leurs vacances d’été, vers la mi-août, et à proximité des Grandes Fêtes de septembre, une période durant laquelle la participation et la mobilisation religieuses devraient être particulièrement élevées.
Comme les élections israéliennes ont traditionnellement lieu un mardi, afin d’éviter toute profanation du shabbat liée au processus électoral, les dates possibles se limiteraient essentiellement au 1ᵉʳ ou au 15 septembre, les autres mardis du mois tombant trop près des Grandes Fêtes et de Souccot.
Netanyahu, lui, préférerait apparemment conserver la date légale par défaut du 27 octobre. Mais ses calculs sont plus complexes qu’il n’y paraît, et une élection plus précoce pourrait également lui offrir certains avantages.
Les calculs du Premier ministre
Repousser les élections jusqu’à la fin du mois d’octobre donnerait d’abord à la coalition de Benjamin Netanyahu davantage de temps pour faire avancer plusieurs volets centraux de son programme législatif, notamment ses réformes destinées à affaiblir les contre-pouvoirs institutionnels israéliens : médias, système judiciaire et autorités chargées de l’application de la loi.
L’un des objectifs majeurs de cette offensive législative reste la réduction drastique des pouvoirs du procureur général, une fonction que les alliés de Netanyahu considèrent depuis longtemps comme un obstacle central à leur agenda politique.
Mais les considérations électorales de Netanyahu ne se limitent pas à la politique intérieure.
Plus le scrutin sera repoussé, plus il pourra espérer se présenter devant les électeurs avec des résultats stratégiques plus convaincants face à la République islamique d’Iran.
À défaut de provoquer l’effondrement du régime iranien, qu’il considère comme potentiellement génocidaire, Netanyahu voudrait au moins pouvoir affirmer qu’Israël est parvenu à ralentir durablement la progression de Téhéran vers l’arme nucléaire, notamment en neutralisant son stock de 440 kilogrammes d’uranium enrichi à 60 % – et idéalement aussi une partie substantielle de ses réserves d’uranium enrichi à des niveaux inférieurs.
Dans le même temps, il chercherait également à convaincre les Israéliens qu’Israël a encore davantage affaibli le groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah, soutenu par le régime iranien, malgré un cessez-le-feu qui, dans les faits, continue d’être régulièrement violé par des attaques contre Israël.
Netanyahu hésite aussi à retourner devant les électeurs alors que le groupe terroriste palestinien du Hamas a réussi à se reconstituer à Gaza, en partie parce qu’Israël a dû limiter certaines opérations sous les pressions des Américains et parce que des forces militaires déjà épuisées ont été redéployées vers les fronts iranien et libanais.
Malgré plusieurs succès militaires qui ont été enregistrés depuis le 7-Octobre, Netanyahu reste donc politiquement très fragilisé.
Cette fragilité tient d’abord à l’absence de victoire clairement décisive dans les différents conflits qui ont été ouverts depuis le pogrom du Hamas.
Mais elle tient surtout à ce que beaucoup d’Israéliens considèrent comme sa faute originelle : l’échec catastrophique à empêcher l’attaque du Hamas alors qu’il était Premier ministre ce jour-là, et qu’il avait dirigé Israël pendant quinze des dix-sept années précédentes.
Dans un passage révélateur de cette interview qu’il a accordée dimanche à 60 Minutes, Netanyahu a, comme à son habitude, tenté d’échapper à sa responsabilité première dans les échecs du 7-Octobre, affirmant que « tout le monde porte une part de responsabilité ».
Il a ensuite tenté de soutenir, avec un culot extraordinaire, que « le véritable sujet » concernait ce qui s’était produit « depuis octobre », mettant en avant ses succès militaires et stratégiques postérieurs au 7-Octobre pour avoir sorti Israël de « cet horrible nœud coulant mortel que les Iraniens nous avaient passé autour du cou ».
En réalité, même si Israël a effectivement enregistré plusieurs succès sur différents fronts, cela ne constitue pas un véritable changement stratégique durable. Ces réussites ne correspondent pas à la « victoire totale » que Netanyahu avait promise, et dont Israël avait besoin. Fait inhabituel, il l’a lui-même reconnu ailleurs au cours de cette longue et fascinante interview.
(« Si l’Iran, si ce régime, est réellement affaibli ou peut-être même renversé, alors je pense que ce sera la fin du Hezbollah, la fin du Hamas, probablement aussi la fin des Houthis, parce que toute l’architecture du réseau de groupes terroristes mandataires construit par l’Iran s’effondrera avec le régime iranien », a déclaré Benjamin Netanyahu. Il a ajouté, prudent, que « rien n’est garanti. Mais l’affaiblissement du régime affaiblit aussi ses mandataires. Et cela prendra encore du temps. Ce n’est pas quelque chose qui se réglera demain »)
Netanyahu est lui aussi profondément affaibli, surtout depuis le 7-Octobre, par ses efforts désespérés qui visent à ménager les deux partis ultra-orthodoxes dont dépend sa coalition, et surtout par sa volonté de céder à leur exigence, illégale, irréligieuse et socialement dévastatrice, de permettre à la quasi-totalité de leurs jeunes hommes valides d’échapper au service militaire.
Son refus d’appliquer la décision rendue par la Haute Cour de justice en 2014 lui ordonnant de conscrire les haredim, ainsi que ses tentatives d’inscrire dans la loi cette exemption massive du service militaire, ont profondément choqué une large partie de l’opinion israélienne.
Netanyahu a par ailleurs diabolisé puis cherché à affaiblir un système judiciaire susceptible d’invalider une telle législation. Cette attitude est devenue un véritable anathème non seulement pour les partis sionistes anti-Netanyahu et pour leurs électeurs, mais aussi pour une part importante de sa propre base politique au sein du Likud, d’Otzma Yehudit et du parti HaTzionout HaDatit de Bezalel Smotrich.
Tous ces partis, qu’ils appartiennent à la coalition ou à l’opposition, comptent parmi leurs électeurs des soldats servant sur le front, dans l’armée régulière comme dans des unités de réserve épuisées par une mobilisation incessante.
Ces hommes et ces femmes risquent leur vie et, dans des centaines de cas, l’ont perdue pour défendre Israël, tandis que le Premier ministre continue d’exempter du service militaire environ 80 000 jeunes ultra-orthodoxes en âge de servir, issus d’une communauté qui revendique une exemption d’ordre divin et qui exige, en outre, que le reste du pays finance ce refus de prendre part aux responsabilités collectives.
Si Netanyahu était parvenu à faire adopter la loi exemptant massivement les ultra-orthodoxes du service militaire, cela lui aurait probablement coûté très cher électoralement.
Avec des élections désormais imminentes quoi qu’il arrive, il a eu de moins en moins d’intérêt politique à faire adopter ce texte.
Ainsi, même s’il souhaite probablement disposer du plus de temps possible pour améliorer encore les résultats militaires d’Israël, il a également un intérêt électoral évident à retourner devant les électeurs avec cette loi toujours bloquée.
Il pourrait alors affirmer qu’il a tenté de trouver un compromis acceptable, capable à la fois de répondre au besoin urgent d’effectifs de Tsahal et de prendre en compte les préoccupations légitimes des ultra-orthodoxes, mais qu’il s’est heurté à l’intransigeance des dirigeants haredim.
Les calculs des partis ultra-orthodoxes
De leur côté, les partis ultra-orthodoxes ont eux aussi tout intérêt à proclamer haut et fort qu’ils se sont battus jusqu’au bout pour défendre leur communauté, qu’ils ont été bloqués par l’intransigeance des laïcs et qu’ils ont donc rompu avec Netanyahu. Cette posture vise notamment à empêcher une fuite de leurs électeurs vers l’ultra-nationalisme de la droite religieuse d’Itamar Ben Gvir et de Bezalel Smotrich, tout en leur permettant de pousser en faveur d’une date de scrutin la plus favorable possible à leur mobilisation électorale.
Leur départ affiché du bloc dirigé par Benjamin Netanyahu laisse entendre qu’ils pensent pouvoir bâtir une alliance politique avec le camp anti-Netanyahu. Mais ce n’est qu’une chimère.
À ce stade, nul ne sait quelles nouvelles alliances pourraient encore émerger et bouleverser le paysage politique israélien. Verra-t-on apparaître un « Likud B » rassemblant d’anciens alliés déçus de Netanyahu ? Une alliance électorale entre le parti des Réservistes, un Benny Gantz en difficulté et d’autres figures politiques ? Tout cela reste possible.
Mais imaginer que l’actuel bloc anti-Netanyahu accepterait la revendication ultra-orthodoxe d’exemption massive du service militaire paraît inconcevable.
La politique est une affaire brutale, où l’objectif premier reste la conquête et la conservation du pouvoir. La nouvelle alliance « BeYahad » de Naftali Bennett avec Yaïr Lapid, le parti Yashar de Gadi Eisenkot, le parti Yisrael Beytenu d’Avigdor Liberman ou les Démocrates de Yaïr Golan n’ont pratiquement aucune chance d’accepter ne serait-ce que de céder à cette exigence des ultra-orthodoxes alors que leurs électeurs, leurs députés à la Knesset et eux-mêmes la rejettent viscéralement.
Autrement dit, une fois les votes comptés, que le scrutin ait lieu en septembre ou en octobre, les partis ultra-orthodoxes n’auront probablement pas d’autre partenaire possible que le bloc dirigé par Netanyahu.
Et cela signifie également que Netanyahu ne sera pas nécessairement pénalisé par des élections avancées qui profiteraient aux partis ultra-orthodoxes, même si cela devait se faire au détriment d’autres formations de son propre camp.
Une fenêtre plus courte
La véritable question est désormais de savoir si le calendrier électoral, le taux de participation, l’évolution de la guerre sur plusieurs fronts, la crédibilité de Netanyahu et une multitude d’autres facteurs, dont certains ne se sont peut-être même pas encore manifestés, permettront le retour au pouvoir d’une coalition très proche de l’actuelle.
Si tel était le cas, les ruptures affichées aujourd’hui pourraient être réparées presque instantanément, comme par magie. Et selon le rapport de forces à la Knesset et le niveau de pression politique que les partis ultra-orthodoxes seraient capables d’exercer au détriment des intérêts fondamentaux d’Israël, la question de l’exemption du service militaire reviendrait immédiatement au centre de l’agenda politique.
Autrement dit, la question centrale est de savoir si le bloc anti-Netanyahu, encore profondément divisé, peut convaincre une majorité d’Israéliens qu’il serait plus capable que Netanyahu de protéger Israël face à ses ennemis extérieurs tout en réparant les fractures internes du pays.
Une telle tâche aurait dû apparaître comme une évidence au lendemain du 7-Octobre. Pourtant, les sondages montrent qu’elle reste loin d’être acquise.
L’empressement avec lequel de nombreux députés de l’opposition ont déposé mardi des propositions de loi visant à dissoudre la Knesset montre que les adversaires de Netanyahu veulent aller aux urnes le plus vite possible.
Nous verrons bien. La période dont disposeront les partis israéliens pour se préparer à ce qui pourrait devenir un moment décisif de la vie politique du pays pourrait finalement se refermer plus vite que prévu.
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