Le « grand remplacement », une théorie complotiste sans fondement scientifique
Aurore Bergé, ministre chargée de la Lutte contre les discriminations, a été huée pour avoir invoqué en septembre la 'liberté d'expression' au sujet du 'grand remplacement', qu'elle a précisé 'combattre' par ailleurs
La théorie complotiste anti-immigrés du « grand remplacement », revenue au cœur des débats après l’attentat raciste de Trappes, ne peut se prévaloir d’une validation scientifique, soulignent des chercheurs au sujet de ce discours régulièrement brandi par l’extrême-droite.
En réponse à l’attentat raciste dans les Yvelines, qui a coûté la vie le 23 octobre à un Français noir de 26 ans et fait sept blessés, les parlementaires écologistes ont déposé vendredi des propositions de loi pour rendre illégaux les propos qui invoqueraient notamment « le remplacement d’une population par une autre ».
Cet attentat a aussi nourri, la semaine dernière, un flot d’invectives à l’Assemblée. Aurore Bergé, ministre chargée de la Lutte contre les discriminations, a été huée pour avoir invoqué en septembre la « liberté d’expression » au sujet du « grand remplacement », qu’elle a précisé « combattre » par ailleurs.
Cette théorie suppose un prétendu remplacement sur son territoire d’un peuple blanc, européen et chrétien par une population immigrée, majoritairement musulmane.
Du président du Front national Jean-Marie Le Pen en 2014 au vice-président du RN Jordan Bardella en 2021, d’Eric Zemmour (Reconquête !) et Marion Maréchal (Identité Libertés) à la candidate LR à la présidentielle de 2022 Valérie Pécresse, cette théorie complotiste revient régulièrement dans le débat politique.
Formulée en 2011 par l’écrivain Renaud Camus, la notion de « grand remplacement » évoque un « changement de population » en « presque d’un seul coup, en une génération », résultat d’un complot des élites.
L’écrivain français, condamné à plusieurs reprises pour provocation à la haine, n’a rien inventé : l’idée puise ses racines dans des écrits antisémites, racistes et xénophobes de la fin du XIXe siècle.
Pas « une submersion »
En 1893, l’écrivain nationaliste Maurice Barrès évoque « la submersion, la disparition de notre civilisation, tout cela lié à l’immigration… de Belges », rappelle à l’AFP François Héran, professeur honoraire au Collège de France (chaire Migrations et sociétés).
Cette hantise a ensuite mûri « des décennies dans les marges des radicalités de droite », souligne l’historien Nicolas Lebourg.
Après 1945, d’anciens nazis et collaborationnistes développent l’idée d’une destruction de l’Europe par un « complot juif » qui organise « l’importation » de populations africaines et asiatiques.
Après les attentats du 11 septembre 2001, la théorie se recentre sur des ressorts racistes et anti-musulmans.
Pour Renaud Camus, chacun peut faire le constat empirique de ce « remplacement » accéléré par des immigrés maghrébins, d’Afrique subsaharienne, musulmans, rien qu’en « ouvr(ant) les yeux ».
Sa théorie ne s’appuie sur aucune base scientifique, ni aucune donnée, soulignent des experts interrogés par l’AFP.
De 3,7 % en 1921, la part des immigrés toutes origines confondues (personnes résidant en France nées à l’étranger) dans la population totale est montée progressivement à 7,4 % en 1975, avant de rester stable jusqu’en 1999, puis de grimper à 11,6 % en 2025, soit 7,97 millions de personnes (dont 3,92 millions d’immigrés africains), selon l’Insee. Soit une augmentation de 50 % au cours des 25 dernières années.
Certes « significative », cette hausse « n’est en rien une submersion – une augmentation de 133 000 par an en moyenne », détaille Patrick Weil, directeur de recherche émérite au CNRS, dans son livre « De l’immigration en France » (2026).
Brassage
En France, « l’immigration, rapportée à sa population, n’est pas importante, ni en flux ni en stock, comparée aux autres pays de l’OCDE », complète auprès de l’AFP Jean-Christophe Dumont, chef de la Division des migrations internationales de l’organisation.
« Le taux d’immigration – le nombre de personnes ayant eu le droit de s’installer en France en 2024, rapporté à l’ensemble de la population – est de 0,45 % pour la France, contre une moyenne des pays de l’OCDE de 0,81 % », précise-t-il.
Les données battent aussi en brèche l’idée, martelée par Zemmour, d’une très forte fécondité des femmes immigrées du Maghreb et d’Afrique subsaharienne.
En réalité, si leur « descendance finale » est supérieure à celle de la « population majoritaire » (1,87 enfant par femme), elle s’en rapproche dès la première génération de descendants en France, indique une récente étude de l’Institut national d’études démographiques (Ined) portant sur 2019-2020.
Leur taux de fécondité passe de 2,84 enfants par femme pour les immigrées d’Afrique subsaharienne à 2,11 pour leurs filles, et de 2,80 à 1,91 pour celles du Maghreb, selon ces travaux.
Face à ceux qui soutiennent qu’un « remplacement » démographique et culturel s’opérerait néanmoins par le biais d’unions mixtes, les démographes expliquent qu’il n’y a pas d’éviction d’une population par une autre, mais un brassage important.
Au terme de ce brassage, les descendants d’immigrés sont « bien plus intégrés à la société française que les immigrés » de première génération, comme le note l’Ined.
Des chercheurs s’inquiètent par ailleurs de voir opposées deux catégories de population, l’une dite « de souche », l’autre « d’origine extra-européenne ». Selon cette logique, jusqu’à quel degré d’ascendance sans aïeul immigré faudrait-il remonter pour être considéré comme pleinement français, interrogent-ils.