Analyse

Le Hezbollah s’engage dans le conflit israélo-iranien, mais sa retenue pourrait être temporaire

Selon des analystes, les attaques limitées du groupe terroriste reflètent sa loyauté à l'égard de Téhéran sans constituer une menace majeure pour Tsahal, même si le conflit pourrait encore s’étendre

Une bannière du guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, à côté d'un bâtiment endommagé par une frappe israélienne dans la banlieue sud de Beyrouth, le 3 mars 2026. (Crédit : AFP)

La décision prise par le groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah, soutenu par l’Iran, d’ouvrir le feu contre Israël dans la nuit de lundi à mardi, mettant fin à des mois de calme relatif le long de la frontière nord, n’a pas seulement été une manœuvre militaire. Elle a aussi été un signal politique et stratégique.

Bien qu’il ait été durement frappé par Israël lors de la guerre de 2024, le Hezbollah conserve l’un des plus importants arsenaux de missiles au monde parmi les acteurs non-étatiques.

Selon les estimations du Centre de recherche et d’éducation Alma, qui analyse les défis sécuritaires aux frontières nord d’Israël, le groupe terroriste disposait, au 26 février, d’au moins 25 000 roquettes et missiles, principalement à courte et moyenne portée. Il aurait également environ un millier de drones suicide. Ses effectifs sont tout aussi considérables, comptant 100 000 hommes armés – réguliers et réservistes – dont 5 000 terroristes qui évoluent au sein de la force d’élite Radwan, qui est décrite par Alma comme « le cœur de la force offensive terrestre ».

Selon Sarit Zehavi, fondatrice et présidente d’Alma, la décision prise par le Hezbollah de se joindre à la lutte menée par le régime iranien contre Israël n’a surpris personne.

« Nous savions qu’une fois qu’ils auraient reçu les ordres de l’Iran, ils rejoindraient le combat », déclare-t-elle.

Et pourtant, lorsque le Hezbollah a lancé son attaque à la roquette contre Israël – la première depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu entre Israël et le Liban qui avait été négocié par les États-Unis au mois de novembre 2024 – les frappes sont restées limitées par rapport aux affrontements précédents.


Plutôt que de lancer des salves soutenues ou de déployer une part importante de son arsenal à longue portée, le groupe n’a tiré qu’un nombre relativement faible de roquettes et de drones vers Israël, et il n’a commencé à envoyer des projectiles à plus longue portée en direction de Tel Aviv que dans la journée de mardi.

Les officiels israéliens ont reconnu qu’ils ont été surpris face à la portée des tirs, un haut responsable déclarant à la Treizième chaîne qu’Israël « ne pensait pas qu’ils tireraient à une telle distance ».

Malgré l’arsenal bien plus important du Hezbollah, le rythme relativement modéré des attaques a conduit les analystes à conclure que le groupe cherchait à limiter son implication pour ne pas s’engager pleinement dans les combats.

« Cela a été leur façon de signaler [à Téhéran] : ‘Nous sommes toujours vos proxies mais nous allons nous contenter du strict minimum’ », explique Gregg Roman, directeur exécutif du Middle East Forum, au Times of Israel, ajoutant que le Hezbollah est conscient du prix qu’il pourrait être amené à payer en s’impliquant davantage.

Yossi Kuperwasser, directeur du Jerusalem Institute for Strategy and Security, partage cette analyse. Il souligne que la reprise des attaques du Hezbollah, malgré leur modération, ne suffit pas à modifier l’équilibre dans l’échange militaire actuel entre Israël et l’Iran – un échange qui a été déclenché samedi par l’opération Lion rugissant menée par Jérusalem.

De la fumée s’élève du site d’une frappe aérienne israélienne qui a visé le quartier d’Al Lailaki dans la banlieue sud de Beyrouth, avec l’aéroport international de la ville visible en arrière-plan, le 4 mars 2026. (Crédit : IBRAHIM AMRO/AFP)

« Cela ne change pas l’ampleur de la confrontation avec l’Iran », indique-t-il. « Cela signifie simplement qu’Israël va devoir consacrer une partie de ses ressources à la lutte contre le Hezbollah, pas la majeure partie, mais une partie. »

Dans la pratique, Israël mobilise des systèmes de défense aérienne différents pour contrer les menaces du Hezbollah et celles de l’Iran. Les roquettes à courte et moyenne portée du Hezbollah sont généralement interceptées par les systèmes israéliens du Dôme de fer et de la Fronde de David, tandis que les missiles balistiques à longue portée de l’Iran sont contrés par le système de défense Arrow.

Selon Roman, le Hezbollah chercherait à préserver son artillerie à longue portée, ses munitions à guidage de précision et ses roquettes à moyenne portée.

Le groupe « sait que s’il les utilise, il sera immédiatement éliminé par les avions de chasse israéliens », confie-t-il.

L’armée et les forces de sécurité israéliennes procèdent à une fouille d’une maison qui a été touchée par des projectiles du Hezbollah à Moshav Kfar Yuval, dans le nord d’Israël, près de la frontière avec le sud du Liban, le 3 mars 2026. (Crédit : Jalaa MAREY/AFP)

Il souligne également que les missiles antichars guidés – qui avaient joué un rôle déterminant dans la décision d’évacuer près de 100 000 Israéliens du nord du pays lors des attaques lancées par le Hezbollah, entre le 8 octobre 2023 et le mois de novembre 2024 – ne constituent plus une menace aussi importante depuis qu’Israël a envoyé des troupes plus profondément dans le sud du Liban, mardi.

« Afin d’empêcher toute possibilité de tirs directs en direction des communautés israéliennes, le Premier ministre Benjamin Netanyahu et moi-même avons autorisé Tsahal à avancer et à occuper des positions dominantes supplémentaires au Liban afin de défendre les communautés frontalières à partir de là », a fait savoir le ministre de la Défense, Israel Katz, dans un communiqué.

Zehavi fait toutefois remarquer que malgré la relative retenue du Hezbollah, les communautés du nord d’Israël ont dû faire face, ces derniers jours, à des sirènes d’alerte quasi constantes, principalement en raison d’infiltrations de drones. Cela a été le cas de jour comme de nuit.

Bien qu’elle ne s’attende pas à des évacuations massives comme celles qui avaient été observées en 2023-2024, Zehavi note la tension permanente qui pèse sur les habitants qui vivent sous la menace des roquettes et des drones provenant du Liban.

« Les communautés situées près de la frontière n’ont pas le temps de se rendre dans les abris anti-bombes », dit-elle. « Il va être difficile de mener une vie normale dans ce contexte. »

Des chars israéliens aperçus le long de la frontière israélienne avec le Liban, dans le nord d’Israël, le 2 mars 2026. (Crédit : Ayal Margolin/Flash90)

Un autre développement récent est celui des attaques simultanées de l’Iran et du Hezbollah. La première est survenue mercredi.

Vers 14 heures, des sirènes ont retenti dans le centre d’Israël après le lancement simultané d’un missile balistique iranien et d’environ cinq roquettes du Hezbollah.

Le timing de ces tirs a soulevé des interrogations quant à une éventuelle coordination entre les deux attaques. L’armée israélienne a toutefois ultérieurement déclaré qu’elle ne disposait d’aucune information laissant croire que les tirs simultanés de l’Iran et du Hezbollah depuis le Liban résultaient d’une coordination directe.

Selon Kupperwasser, que les tirs aient été synchronisés ou non, les deux acteurs partagent le même objectif et ils « espèrent étirer la défense antimissile d’Israël et provoquer des dégâts importants afin de dissuader Israël, pour le convaincre d’arrêter la guerre avant même d’avoir atteint ses objectifs ».

Il souligne néanmoins que le système de défense antimissile multicouche d’Israël a été conçu pour faire face simultanément à différents types de menaces et qu’il reste en capacité de les intercepter, même lorsqu’elles proviennent de plusieurs directions.

Un homme se tient à côté d’une poussette dans un abri après le déclenchement des sirènes d’alerte à Tel Aviv le 4 mars 2026. (Crédit : Ilia YEFIMOVICH/AFP)

Victimes libanaises

Après l’attaque de lundi, qui a déclenché des frappes israéliennes généralisées contre des cibles du Hezbollah au Liban, le Premier ministre libanais Nawaf Salam a qualifié les opérations militaires du groupe terroriste « d’actes illégaux ».

« Nous déclarons l’interdiction de toute activité militaire du Hezbollah et nous limitons son rôle au domaine politique », a affirmé Salam dans un communiqué, exigeant que l’armée libanaise empêche toute nouvelle attaque.

Roman explique que la décision prise par le Hezbollah a offert aux dirigeants libanais une ouverture politique leur permettant de proscrire officiellement la branche armée du groupe terroriste, qui était par ailleurs censée déposer les armes après la guerre de 2024.

L’attaque du Hezbollah a donné à Beyrouth « une raison de déclarer qu’elle interdit désormais toutes les activités non étatiques du Hezbollah », explique Roman, tout en signalant clairement à Israël que le gouvernement libanais n’est pas impliqué dans les activités du Hezbollah et que Tsahal ne doit pas prendre pour cible les infrastructures publiques, comme les centrales électriques et les ports.

Un incendie se propage à la suite du bombardement israélien d’une ferme solaire et d’une centrale électrique dans la ville côtière de Tyr, au sud du Liban, le 4 mars 2026. (Crédit : Kawnat HAJU/AFP)

« Le gouvernement libanais fait tout son possible pour se distancier du Hezbollah sans entrer en conflit avec lui », a déclaré Roman.

Kuperwasser estime que les déclarations de Salam reflètent la frustration générale de la population libanaise, de nombreux civils se demandant probablement : « Pourquoi nous retrouvons-nous au milieu d’un conflit qui ne nous concerne pas directement ? »

Les conséquences pour la population civile libanaise étaient déjà évidentes lundi. De nombreuses personnes ont fui le sud du pays après les frappes de Tsahal contre les infrastructures du Hezbollah, provoquant d’importants embouteillages.

Selon le ministère libanais de la Santé, plus de 70 personnes ont été tuées dans les frappes israéliennes. Le président du pays, Joseph Aoun, a demandé aux États-Unis d’intervenir pour mettre fin aux attaques israéliennes.

S’adressant mercredi aux personnes évacuées, Salam les a assurées qu’elles étaient « victimes de politiques dont elles ne sont pas responsables ».

Des personnes déplacées fuyant les frappes israéliennes dans le sud du Liban sont bloquées dans les embouteillages sur une autoroute reliant Beyrouth à la ville portuaire de Sidon, dans le sud du pays, le lundi 2 mars 2026, après que le Hezbollah a tiré des roquettes sur Israël (Crédit : Mohammed Zaatari/AP)

Kuperwasser a poursuivi en estimant que le point de bascule pourrait avoir été atteint avec l’assassinat du guide suprême iranien Ali Khamenei lors de la première salve de la campagne de bombardements américano-israélienne contre la République islamique samedi.

« La pression iranienne allait crescendo, et l’élimination de Khamenei pourrait bien avoir été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase », a-t-il déclaré.

Zehavi a émis l’hypothèse que la raison pour laquelle le Hezbollah ne s’était pas joint plus tôt était le « chaos en Iran », suite au démantèlement des hauts responsables du régime par l’opération Lion rugissant.

Un jeune garçon tient une photo du guide suprême iranien Ali Khamenei lors d’un rassemblement commémoratif organisé par les partisans du mouvement chiite libanais Hezbollah, au lendemain de son assassinat en Iran lors d’une offensive américaine et israélienne, dans la banlieue sud de Beyrouth, le 1er mars 2026. (Crédit : Anwar AMRO/AFP)

Selon Roman, la pression pour voir le Hezbollah participer au conflit ne venait pas seulement de l’Iran, mais aussi de certaines franges de sa base chiite au Liban.

« Si le Hezbollah s’était abstenu d’intervenir, il se serait retrouvé dans une situation où il aurait perdu toute légitimité auprès des partisans les plus inconditionnels de Khamenei encore présents au Liban », a-t-il déclaré.

Une menace puissante et étendue

Malgré la nature relativement modérée des premières attaques du Hezbollah et les dommages subis par le groupe après des mois de frappes aériennes israéliennes, Kuperwasser a averti qu’il ne fallait pas sous-estimer la menace qu’il représente encore.

« Nous ne pouvons pas sous-estimer le Hezbollah, même après tout ce que [Israël] lui a fait subir », a-t-il déclaré, faisant référence aux frappes soutenues menées par Israël contre les infrastructures terroristes du groupe pendant le conflit de 2024 et au cours de l’année de combats qui a suivi.

Zehavi a reconnu que les opérations israéliennes avaient considérablement affaibli les capacités du Hezbollah, affirmant que le groupe n’avait plus la capacité de lancer une invasion terrestre en Israël. Elle a toutefois souligné que le travail de Tsahal au Liban était loin d’être terminé.

« Il faut aller plus loin [en territoire libanais] », a-t-elle déclaré, soulignant que si Israël a détruit une grande partie des infrastructures terroristes dans le sud du pays, le Hezbollah continue de maintenir des bastions plus au nord, à environ 10 kilomètres ou davantage de la frontière, notamment au nord du fleuve Litani.

« Il reste du pain sur la planche », a-t-elle ajouté.

De la fumée s’élève des frappes aériennes israéliennes sur Dahiyeh, dans la banlieue sud de Beyrouth, en réponse aux tirs de roquettes du Hezbollah, tôt le lundi 2 mars 2026. (Crédit : Hussein Malla/AP)

Roman a toutefois rappelé que le Hezbollah pourrait renoncer à attaquer depuis le Liban et se tourner vers des pays occidentaux éloignés du front pour y semer la terreur.

« Si le Hezbollah riposte contre Israël, ce pourrait ne pas être à la frontière nord. Nous pourrions assister à une guerre asymétrique avec des attaques en Europe », estime Roman.

Le groupe a déjà mené des attaques terroristes contre des cibles israéliennes et juives en Europe et ailleurs, notamment l’attentat à la bombe contre un bus à l’aéroport de Burgas en Bulgarie en juillet 2012, qui avait coûté la vie à cinq touristes israéliens et à un chauffeur de bus bulgare. Mercredi, l’Iran a menacé de prendre pour cible les ambassades israéliennes dans le monde entier – une mission que le Hezbollah a déjà menée par le passé.

Roman a également désigné l’Amérique latine comme un terrain d’opération possible pour le Hezbollah. Selon la RAND Corporation, un think tank américain spécialisé dans la politique internationale, l’organisation est présente dans la région depuis le début des années 1980 et y a établi des réseaux dans au moins 12 pays, du Mexique à l’Argentine.

Des secouristes israéliens transportent un sac mortuaire loin du site de l’attaque contre un bus à l’aéroport de Burgas, en Bulgarie, le 18 juillet 2012. (Crédit : Dano Monkotovic/FLASH90/JTA)

« Je m’attends à voir le Hezbollah opérer dans cette région, plutôt que dans un conflit frontalier », a-t-il déclaré.

Un message aux mandataires

Le Hezbollah est considéré comme le mandataire le plus puissant de l’Iran, mais il est loin d’être le seul groupe de la région à soutenir Téhéran et à pouvoir suivre son exemple en entrant en guerre, notamment les milices irakiennes et les houthis du Yémen.

« Nous avons ce mantra : viser la tête de la pieuvre. Le problème, c’est que les gens ne se rendent pas compte que les tentacules ont aussi leur propre dynamique », a expliqué Roman à propos de « l’axe de la résistance » soutenu par l’Iran.

La réponse d’Israël au Hezbollah, marquée par des frappes massives contre les infrastructures terroristes et l’élimination de personnalités de haut rang, notamment le chef des services de renseignement du Hezbollah, vise à envoyer un avertissement clair aux autres groupes, a-t-il déclaré.

« C’est clairement un message adressé aux Houthis et aux milices chiites en Irak. »

Des partisans des rebelles houthis du Yémen, soutenus par l’Iran, brandissent des armes lors d’un rassemblement anti-Israël à Sanaa, le 17 octobre 2025. (Crédit : Mohammed HUWAIS/AFP)

Kuperwasser a convenu que la réponse militaire d’Israël est un élément que ces groupes « doivent prendre en compte ».

« Je pense que les Houthis pansent encore leurs plaies de la dernière fois », a déclaré Roman, en référence à l’attaque israélienne du 28 août 2025 au Yémen qui a tué le Premier ministre houthi Ahmed al-Rahawi, ainsi que plusieurs autres ministres et hauts responsables houthis.

Il n’a toutefois pas exclu qu’ils puissent s’impliquer. Pendant la guerre avec Gaza, les Houthis ont lancé des centaines de missiles balistiques et de drones contre Israël et ont partiellement perturbé le trafic maritime en mer Rouge, une tactique que le groupe pourrait reprendre.

« Je pense que nous pouvons nous attendre à au moins quelques attaques symboliques contre le trafic maritime en mer Rouge dès la semaine prochaine », a déclaré Roman.

read more: