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Le monde communautaire juif perplexe après l’attaque de Ben Gvir contre le JDC

Le ministre de la Sécurité nationale a juré de clore un programme de lutte contre le crime dans la population arabe d'Israël, disant que le groupe apolitique était "de gauche"

Une employée du JDC  (American Jewish Joint Distribution Committee), à droite, donne un colis d'aide à une femme juive à ,  Kharkiv, en Ukraine, pendant la pandémie de coronavirus, au mois de mars 2020. (Autorisation : JDC)
Une employée du JDC (American Jewish Joint Distribution Committee), à droite, donne un colis d'aide à une femme juive à , Kharkiv, en Ukraine, pendant la pandémie de coronavirus, au mois de mars 2020. (Autorisation : JDC)

JTA — Un groupe juif américain qui n’a cessé d’apporter son aide aux communautés juives en périodes de crise, depuis plus d’un siècle, a été pris pour cible par le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, et ce, même s’il revendique une identité volontairement apolitique.

Ben Gvir a indiqué mercredi qu’il allait mettre un terme à un programme visant à lutter contre les violences dans les villes arabes israéliennes. La raison avancée par le ministre d’extrême-droite a été que le JDC (American Jewish Joint Distribution Committee), qui met en œuvre ce programme, serait, selon ses propos « une organisation gauchiste ».

« Le JDC est une organisation apolitique et c’est le cas depuis sa fondation en 1914 », a commenté Michael Geller, porte-parole du JDC, auprès de JTA.

Cette sortie de Ben Gvir a déconcerté un grand nombre d’acteurs dans le monde communautaire juif – des acteurs qui connaissent le JDC comme étant un groupe non-partisan, qui affiche un bilan impressionnant en matière d’aide apportée aux Juifs en détresse.

A leurs yeux, les critiques proférées par Ben Gvir sont le signal le plus récent de ce que la rupture des normes politiques, au sein de l’État juif, va bien au-delà des réformes du système judiciaire qui sont avancées par le gouvernement – qui ont entraîné un mouvement de protestation massif en plus des mises en garde désespérées de responsables de la sécurité, de chefs d’entreprise, d’universitaires, d’experts du droit et de l’opposition politique.

« Dire que le JDC est une organisation de gauche, c’est une plaisanterie. Le JDC n’est pas politique et ce d’aucune manière », commente Amnon Beeri-Sulitzeanu, co-directeur-général de l’organisation à but non-lucratif Abraham Initiatives, qui œuvre à mettre en place « une société israélienne égalitaire et partagée » pour ses citoyens juifs et arabes.

Beeri-Sulitzeanu dit qu’il s’attendait bien à des changements de la part du gouvernement de droite qui a pris ses fonctions en décembre. Il ajoute avoir néanmoins été surpris par l’annonce de Ben Gvir.

« Je m’attendais au réexamen de collaborations avec des groupes qui se présentent sous l’étiquette de la défense des droits civils, des droits de l’Homme ou des collaborations avec les organisations israélo-palestiniennes », continue-t-il. « Mais le JDC – c’est très étrange ».

Foudé en 2014 par le banquier juif américain Jacob Schiff qui voulait initialement venir en aide aux Juifs qui vivaient dans la Palestine placée sous mandat britannique, le JDC a distribué des milliards de dollars d’aide dans 70 pays – et notamment à 43 000 Juifs ukrainiens l’année dernière. L’organisation a aussi joué un rôle central pour soutenir les survivants de la Shoah au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et elle a apporté son aide pour permettre aux Juifs de quitter l’ex-Union soviétique.

Des bénévoles de JDC préparent des paquets avec de la matzah et une Haggadah pour les seders en ligne à Odessa, Ukraine, Avril 7, 2022. (Crédit : JDC par l’intermédiaire de la JTA)

Parmi ses sources de soutien les plus importantes, les Jewish Federations, l’organisation-cadre non-partisane et caritative qui se retrouve dans presque la totalité des communautés juives nord-américaines majeures.

« Le JDC est une organisation apolitique qui a travaillé aux côtés de tous les gouvernements depuis l’établissement de l’État d’Israël, offrant des services déterminants aux personnes âgées, aux jeunes en situation de vulnérabilité, aux personnes en situation de handicap et à d’autres populations défavorisées issues de tous les secteurs, avec parmi elles les haredim et les Arabes israéliens », a fait savoir la Jewish Federations of North America dans un communiqué.

« Les activités menées par le JDC sont un exemple concret et vibrant des valeurs juives de tikkun olam et de tzedakah qui guident le travail quotidien des Jewish Federations », a ajouté le communiqué, utilisant les termes en hébreu qui évoquent l’impératif juif de réparer le monde et de faire la charité.

En Israël, le groupe finance et dirige des initiatives visant à venir en aide aux populations dans le besoin – immigrants, personnes âgées, personnes en situation de handicap ou vivant dans la pauvreté. Des efforts qui ont souvent impliqué de travailler avec le gouvernement qui, en 2007, avait remis au JDC son prix le plus prestigieux pour le récompenser de son ouvrage humanitaire. Cette année, selon un porte-parole, le groupe dépensera 129 millions de dollars pour des initiatives prises en Israël.

Les programmes du JDC comprenaient l’initiative de lutte contre la violence qui est aujourd’hui prise pour cible par Ben Gvir. Une initiative qui avait été rendue possible, l’année dernière, par un budget de presque un milliard de dollars de financement qui avait été alloué par le précédent gouvernement d’unité Bennett-Lapid au combat contre le crime dans les communautés arabes. L’allocation de cet argent avait suivi les pressions exercées par les organisations arabes et issues de la société civile, dont Abraham Initiatives faisait partie – des groupes qui sont dorénavant chargés de contrôler l’utilisation des fonds et de déterminer l’impact du programme.

Illustration : Des Israéliens arabes manifestent contre la violence, la criminalité et les récents meurtres dans leur communauté, dans la ville arabe d’Umm al-Fahm, le 22 octobre 2021. (Crédit : Jamal Awad/Flash90)

Les communautés arabes ont connu une recrudescence des violences, ces dernières années – avec pour principal moteur le crime organisé, mais pas seulement. Les Arabes israéliens, pour leur part, affirment que la police a été dans l’incapacité de réprimer les organisations criminelles puissantes et qu’elle détourne largement le regard face aux violences commises – querelles familiales, guerres de la pègre et violences faites aux femmes.

Les citoyens arabes d’Israël constituent 84 % des victimes de crimes même s’ils ne font que 20 % de la population, selon des données du gouvernement qui ont été rendues publiques l’année dernière et qui ont montré une hausse nette de la proportion d’Arabes israéliens ayant été victimes de crimes violents.

Cette semaine, commentant la mort d’une femme arabe israélienne qui avait été tuée par balle, le député arabe israélien de l’opposition Ahmad Tibi a accusé Ben Gvir « d’être occupé par d’autres affaires », comme ses querelles avec la procureure-générale et avec les responsables de la police à Tel Aviv. « Pour les hauts responsables, le moment est peut être venu de faire preuve de responsabilité s’agissant des organisations criminelles et du trafic d’armes endémique », a continué Tibi.

D’autres initiatives ont tenté de s’attaquer aux violences en utilisant des moyens dépassant la seule répression policière. Le programme que Ben Gvir a annoncé vouloir clore est l’un d’entre eux. Appelé « Arrêtez l’hémorragie », il implique plusieurs ministères du gouvernement, ainsi que des groupes communautaires locaux et des initiatives d’éducation, et il a été mis en œuvre dans sept villes où la population arabe est importante – avec, parmi elles, une ville bédouine et Lod, une localité dans laquelle les réseaux arabes du crime organisé sont importants et qui compte aussi une large population juive.

Beeri-Sulitzeanu précise que le programme commençait déjà à porter ses fruits et qu’il avait contribué à un ralentissement du nombre de meurtres, à une période où la tendance était en permanence à la hausse. L’annulation de ce programme, estime-t-il, reflète très exactement l’approche du gouvernement actuel face aux difficultés.

« Il ne s’agit pas de collaboration. Il ne s’agit pas d’écouter les inquiétudes, les douleurs, les espoirs et les besoins de la communauté arabe », commente-t-il. « Ici, il s’agit de faire les choses de manière unilatérale et sans s’inquiéter, d’ailleurs, des vies de ces personnes. C’est ce à quoi nous sommes en train d’assister, je pense ».

Le JDC n’est pas le seul groupe mainstream à avoir été pris pour cible par les membres d’extrême-droite du gouvernement du Premier ministre Benjamin Netanyahu – dont l’initiative majeure aura été d’entreprendre une réforme visant à saper le pouvoir et l’indépendance du système judiciaire. Ce plan a entraîné un mouvement de protestation massif et des mises en garde désespérées de la part d’un grand nombre de personnalités publiques aux profils divers – notamment de la part d’anciens hommes d’État, de membres de gouvernements étrangers et de responsables religieux.

Avi Maoz, leader du parti anti-LGBT Noam qui a brièvement tenu un rôle de premier plan au sein du ministère de l’Éducation, avait fait une liste des groupes américains et britanniques qui, selon lui, tentaient d’imposer leurs valeurs libérales aux élèves des écoles israéliennes.

« Nous devons protéger notre peuple et notre État de l’infiltration de la part d’instances étrangères qui viennent d’autres pays, d’organismes étrangers, de fondations étrangères », avait dit Maoz à une occasion. Ce dernier a depuis démissionné de son poste au ministère de l’Éducation, affirmant que le gouvernement de Netanyahu ne lui avait pas accordé suffisamment de pouvoir et de moyens pour qu’il puisse atteindre ses objectifs.

Mais Beeri-Sulitzeanu explique rester inquiet concernant les programmes avancés par la société civile, et en particulier concernant ceux qui se trouvent placés sous la responsabilité des ministres d’extrême-droite, comme Ben Gvir, ou qui ont été financés par les Juifs américains.

Et ceux qui s’intéressent à la gouvernance locale s’attendent à de nouvelles tensions entraînées par les initiatives qui ne correspondent pas à la vision de Ben Gvir, séduit par le tout-répressif. Ben Gvir veut que les agents de police aient le droit d’ouvrir le feu sur les personnes qui jettent des pierres ; il réclame la peine de mort pour les terroristes et il se heurte aux responsables de la police à qui il demande de prendre en charge de manière plus agressive les manifestants qui dénoncent la refonte judiciaire. De multiples anciens commissaires de police ont réclamé sa démission.

Le chef du parti d’extrême-droite Otzma Yehudit, Itamar Ben Gvir, à droite, et le commissaire de la police israélienne Yaakov Shabtai lors d’une cérémonie de Hanoukka au mur Occidental, dans la Vieille Ville de Jérusalem, le 19 décembre 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

« Ben Gvir a son propre agenda politique et il a ses intérêts personnels à défendre et, actuellement, je ne pense pas qu’il souhaite développer des services en faveur de la population arabe, que ce soit dans le domaine de la sécurité ou en matière de délinquance juvénile ou d’éducation », dit Amos Avgar, qui travaille depuis 30 ans au service du JDC – il a notamment travaillé en Israël, en Russie et aux États-Unis et il a été chargé, entre autres, d’élaborer les programmes de l’organisation.

Avgar souligne que le JDC a toujours mis un point d’honneur à éviter la politique. « S’il y a quelque chose que le JDC n’est pas, c’est politique », s’exclame-t-il. « L’organisation a toujours pris ses distances face à ce qui pouvait ressembler d’une manière ou d’une autre à la politique, et elle ne s’est jamais occupée d’un projet qui aurait eu un lien avec un ordre du jour politique quelconque ».

Il est difficile de dire quand l’annonce faite par Ben Gvir au cours d’une rencontre gouvernementale – une annonce qui avait été initialement relayée par la chaîne publique Kan – se traduira sur le terrain. Geller, le porte-parole du JDC, explique que son groupe a eu connaissance de la critique à son encontre par le biais des médias, affirmant que le bureau de Ben Gvir ne s’est pas manifesté depuis. Après l’annonce et suivant un concert d’indignation, le bureau du ministre d’extrême-droite a fait savoir que sa décision avait été consécutive à un réexamen des contrats – un réexamen qui avait révélé que le JDC avait omis de remettre des documents manquants, une accusation qui a été démentie par l’organisation.

Beeri-Sulitzeanu dit ne pas avoir beaucoup d’espoir concernant l’avenir du programme.

« Je pense que les propos tenus par le ministre sur le programme seront malheureusement ceux qui se traduiront sur le terrain à l’avenir – qu’il a bien l’intention d’y mettre un terme, ce qui est très malheureux parce que ce programme faisait partie des plus sérieux dans la lutte contre le crime », dit-il. « Et cela montre aussi, et une fois encore, que le ministre actuel est finalement peu intéressé par l’idée de sauver la vie des citoyens arabes ».

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