Le musée des « gauchos » juifs d’Argentine reste ouvert malgré des dissensions entre dirigeants
Un arrangement hybride entre la collectivité locale et la communauté juive a provoqué des tensions après la diffusion en ligne d'images de dégâts des eaux survenus dans le musée, entraînant la démission du directeur
BUENOS AIRES, Argentine (JTA) — Le musée consacré à l’histoire des éleveurs, agriculteurs et cow-boys juifs d’Argentine, les « gauchos », demeure ouvert et opérationnel malgré des mois de tensions entre son ancien directeur et les autorités locales, a confirmé le responsable de la communauté juive d’Entre Ríos à la Jewish Telegraphic Agency,
Installé à Villa Domínguez, le Museo y Archivo Histórico Regional de las Colonias Judías, consacré aux colonies juives, avait attiré l’attention de la communauté internationale à la fin de l’année dernière, lorsque des visiteurs avaient signalé des dégâts des eaux affectant les murs, les documents et les objets historiques. Des inquiétudes qui avaient surgi quelques mois après la démission d’Osvaldo Quiroga, l’historien local qui avait dirigé le musée pendant près de 40 ans, et qui était largement associé à sa préservation.
Dans une interview, la présidente de la communauté, Marina Garber, a reconnu les tensions qui avaient conduit à la démission de Quiroga en janvier 2025. Elle a indiqué qu’aucun successeur n’avait été nommé depuis lors.
« Nous avons trouvé un accord qui stipule que le bâtiment appartient à la municipalité, tandis que les objets sont confiés à la communauté juive, qui en assure la conservation. Le musée poursuit donc ses activités », a déclaré Garber à la JTA. Le partenariat entre la municipalité locale et la communauté juive devrait se maintenir.
Villa Domínguez est une commune rurale d’environ 2 000 habitants située à quelque 360 kilomètres au nord de Buenos Aires, dans une région bénéficiant d’une visibilité considérable grâce au tourisme international, attiré par les toutes premières colonies agricoles juives du pays.
Le sort du musée dépasse largement le cadre des neuf Juifs qui vivent encore à Villa Domínguez. Les colonies agricoles juives d’Entre Ríos représentent un chapitre déterminant de l’histoire juive argentine, témoignant de la manière dont des immigrants d’Europe de l’Est se sont construit une nouvelle vie en tant qu’agriculteurs et gauchos. Son avenir permettra de déterminer si ce patrimoine, qui appartient à l’ensemble de la communauté juive argentine, peut être préservé.
Même si son directeur était un fonctionnaire municipal, le musée lui-même appartient à la communauté juive. Ce statut hybride, sans répartition claire des responsabilités entre les deux entités, a donné lieu à des tensions lorsque des images montrant les dégâts ont été diffusées sur Internet. Des rumeurs selon lesquelles le musée juif serait tombé en désuétude ont ainsi circulé en ligne, jusqu’en Europe.
Selon certaines sources, ces tensions sembleraient provenir à la fois du peu d’attention accordée par le gouvernement au site et du ressentiment manifeste de certains responsables gouvernementaux face à l’attention médiatique considérable dont avait bénéficié Quiroga.
Fondées à la fin des années 1890 par des immigrants juifs originaires pour la plupart d’Europe de l’Est, les colonies juives d’Entre Ríos sont l’une des plus importantes vagues de peuplement agricole juif des Amériques.
Le Museo y Archivo Histórico Regional de las Colonias Judías a été fondé en octobre 1985 dans le but de préserver le patrimoine matériel et documentaire de la région. Depuis 1996, il est installé dans l’ancienne pharmacie de la ville.
Le musée attire des visiteurs argentins et internationaux curieux de découvrir l’histoire des gauchos juifs, ces immigrants qui ont su faire cohabiter leurs racines juives et d’Europe de l’Est avec la culture des estancias argentines. Les circuits patrimoniaux, les recherches généalogiques, les chercheurs universitaires et les groupes de la communauté juive contribuent à un afflux constant de visiteurs venus parcourir les paysages où les gauchos juifs ont établi leur vie rurale – un parcours qui a débuté il y a plus d’un siècle.
Pour les descendants des gauchos, dont beaucoup sont aujourd’hui dispersés dans toute l’Argentine, en Israël et au-delà, cette institution est une référence en matière de recherches généalogiques et d’histoire familiale. Sa pérennité importe également aux organisations communautaires juives et aux autorités argentines, qui ont fait du circuit des colonies juives un pilier du tourisme religieux et culturel dans la province.
Le premier navire transportant des immigrants juifs d’Europe vers l’Argentine, le SS Weser, est arrivé en 1889, après avoir navigué de Hambourg à Buenos Aires. C’est son arrivée qui a incité le baron Maurice de Hirsch, financier et philanthrope juif allemand, à réaliser le potentiel de la migration agricole puis, en 1891, à créer l’Association de colonisation juive (JCA) dont la mission était d’institutionnaliser, de financer et d’organiser les colonies.
Un circuit touristique reliant les différentes communautés juives existe depuis plus de 20 ans. Il regroupe quatre collectivités : Basavilbaso, Villa Domínguez, Villa Clara et Villaguay. Des circuits de deux ou trois jours à la découverte des principaux sites juifs de la région proposent des visites de synagogues, de cimetières, de coopératives et de musées locaux. Fondée en 1892, Villa Clara, ou simplement Clara, est une petite ville qui porte le nom de l’épouse de Hirsch. Son musée juif est installé dans une ancienne gare. Une autre implantation, Lucienville, porte le nom du fils du couple, Lucien.
La dernière colonie agricole fondée à Entre Ríos par la JCA est la Colonia Avigdor. Elle reçoit régulièrement la visite d’élèves de la Fundación Judaica, un important réseau d’écoles et de synagogues de Buenos Aires, qui y organise des programmes éducatifs, soutient les écoles locales et œuvre au développement communautaire.
Le gouvernement national a intégré ce circuit touristique dans le cadre d’un programme de tourisme religieux ; le centre juif AMIA de Buenos Aires dispose quant à lui d’un site consacré à l’histoire des colonies d’Entre Ríos, notamment Villa Domínguez.
Le gouvernement national et certaines municipalités locales ont également inclus les colonies juives dans leur offre culturelle.
Selon Pablo Soskin, représentant à Entre Ríos de la Délégation des associations juives argentines (DAIA), l’organisation-cadre juive argentine, le directeur du musée a démissionné le 24 janvier – mais les autorités municipales ont d’abord refusé d’accepter sa démission. Il a ensuite pris un congé prolongé, avec l’accord de la municipalité, dans le but d’épuiser ses nombreux jours de repos accumulés. À l’issue de cette période, il a été réaffecté à un autre poste au sein du musée, sans fonction de direction. Depuis lors, le poste de directeur reste vacant.
« Nous entretenons des relations étroites avec le gouvernement, qui s’est engagé à faire du musée et du circuit juif deux attractions touristiques de la province, tant pour les habitants que pour les étrangers », a expliqué Soskin à la JTA. « Nous continuerons à coordonner les initiatives communautaires, publiques et privées, afin d’assurer la préservation de nos sites patrimoniaux.
« C’est essentiel pour comprendre les contributions que la communauté juive a apportées à l’Argentine », a-t-il ajouté.
Vous avez apprécié cette lecture ? Rejoignez notre communauté et contribuez à faire vivre une information indépendante et de qualité. Merci de votre soutien !