Le pacte de défense de La Mecque ne vise pas à défier Israël, du moins militairement
Ryad, Islamabad et Ankara ne vont pas entrer en guerre les uns pour les autres ; ils veulent juste signifier aux États-Unis et à l’Iran leur importance dans une région 'déstabilisée par Jérusalem' et 'plus divisée que jamais'
Après la signature, la semaine dernière à La Mecque, d’un traité de défense mutuelle entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan, un haut responsable israélien a tiré la sonnette d’alarme.
« Cet accord nous inquiète », a déclaré ce responsable au site d’information Ynet. « C’est un pacte dirigé contre Israël. »
« Une éventuelle adhésion de l’Égypte à l’accord de La Mecque ne nous surprendrait pas », a-t-il poursuivi, redoutant que ce pacte ne permette à des forces hostiles de prendre pied aux portes d’Israël.
Cette lecture passe pourtant à côté de l’essentiel, tant sur l’objectif du pacte tripartite que sur le rôle que pourrait y jouer Le Caire.
En réalité, c’est du côté de Téhéran qu’est venue l’interprétation qui semble le mieux saisir l’esprit de l’accord.
« Les pays de la région ne peuvent plus compter, comme par le passé, sur les États-Unis pour assurer leur sécurité », a déclaré Esmaeil Baghaei, porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères.
L’incapacité des États-Unis à contrer efficacement la République islamique d’Iran et à maintenir la pression sur Téhéran est en effet au cœur de cet accord. « Ces pays expriment leur frustration face au manque de résultats et à la confusion qui règne dans la diplomatie américaine », affirme Simon Henderson, chercheur senior Baker au Washington Institute for Near East Policy.
Les trois puissances sunnites ne sont pas prêtes à entrer en guerre les unes pour les autres, et elles le savent. Ce pacte vise à affirmer leur leadership, à afficher leur coopération en matière de sécurité et à renforcer leur poids diplomatique, et non à créer une force militaire unifiée.
Des accords sans valeur
L’histoire du Moyen-Orient est jalonnée de pactes de défense qui n’ont jamais produit les effets escomptés.
La Ligue arabe a créé son Conseil de défense commun en 1950, après la défaite des armées arabes face au jeune État d’Israël. En 1964, ce conseil a à son tour mis sur pied le Commandement arabe unifié (UAC), placé sous la direction de l’Égypte.
L’occasion de démontrer son efficacité en tant que dispositif de défense collective s’est présentée quelques années plus tard, lorsqu’Israël a mené l’opération « Shredder » en Cisjordanie, alors sous contrôle jordanien, en 1966, avant d’affronter quatre armées arabes lors de la guerre des Six Jours l’année suivante.
L’UAC n’est pas intervenu et s’est effondré peu après.
Aujourd’hui encore, les pactes de défense régionaux restent largement dépourvus de portée réelle.
À la suite de l’attaque manquée d’Israël en 2025 contre les dirigeants du Hamas à Doha, qui avait semé une profonde inquiétude dans la région en montrant qu’aucun pays n’était hors d’atteinte, l’Arabie saoudite avait alors signé un traité de défense mutuelle avec le Pakistan, puissance nucléaire. Celui-ci stipule officiellement que toute attaque contre l’un des deux pays sera considérée comme une attaque contre les deux.
Dix ans plus tôt, le Pakistan avait pourtant rejeté une demande du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane (MBS), qui souhaitait le voir s’engager à ses côtés dans la guerre contre les Houthis au Yémen.
La guerre menée cette année contre le régime iranien a fourni un premier test de la portée réelle de cette alliance. L’Arabie saoudite a été frappée à plusieurs reprises par Téhéran et Islamabad a effectivement envoyé des milliers de soldats, un escadron d’avions de chasse et un système de défense aérienne dans le royaume, mais seulement après l’entrée en vigueur d’un cessez-le-feu et après que les Saoudiens ont déboursé 3 milliards de dollars pour aider Islamabad à rembourser ses dettes envers les Émirats.
La portée de ce déploiement était d’autant plus limitée que les troupes pakistanaises étaient cantonnées à un « rôle de conseil et de formation ».
La Turquie, quant à elle, maintient 3 000 soldats au Qatar depuis une dizaine d’années et a conclu plusieurs pactes de défense avec cet émirat gazier. Elle n’est pourtant pas intervenue pour empêcher les frappes iraniennes de 2025 et 2026, pas plus que l’attaque israélienne contre les dirigeants du Hamas à Doha.
Autre obstacle à une véritable action commune dans le cadre du nouvel accord de défense : les trois pays font face à des menaces militaires très différentes.
L’Arabie saoudite est attaquée par la République islamique d’Iran, par les Houthis et par d’autres mandataires de l’axe de Téhéran.
Le Pakistan, lui, a pour principal adversaire l’Inde. La Turquie se concentre sur la menace kurde et sur les responsabilités qui lui incombent, en tant que membre de l’OTAN, face à la Russie.
Ryad et Ankara n’ont aucune intention de s’engager dans une guerre contre l’Inde, grande puissance nucléaire, pas plus que la Turquie ou le Pakistan n’entendent attaquer l’Iran en représailles aux frappes visant les infrastructures pétrolières et les navires saoudiens.
« Les Saoudiens ont été attaqués cette semaine », a déclaré Yoel Guzansky, chercheur senior à l’Institut d’études sur la sécurité nationale. « Je n’ai pas vu la Turquie déclarer la guerre aux Houthis. »
Ankara et Islamabad savent parfaitement que l’Arabie saoudite continuera d’être la cible des Houthis. Ils ont néanmoins signé l’accord. Il ne faudra sans doute pas longtemps pour que les limites de ses dispositions militaires apparaissent au grand jour.
Surtout, aucun des trois pays n’est disposé à consentir aux concessions qu’exigerait une véritable alliance militaire.
« Désigner un commandant suprême, c’est instaurer une hiérarchie », explique Hussein Aboubakr Mansour du Jewish Institute for National Security of America.
« Déployer des forces de manière permanente dans un autre pays de la région, c’est se donner un moyen de pression politique sur ce pays », a poursuivi Mansour. « Décider quelle menace justifie l’intervention de la force commune, c’est déterminer quelle conception de l’ordre régional doit s’imposer. Institutionnaliser une alliance revient donc à régler, ou du moins à geler, la lutte pour la primauté entre des États qui ont rarement accepté de reconnaître celle des autres. »
Un seul chef
La logique de l’accord est donc avant tout diplomatique, plutôt que fondée sur une véritable défense commune.
« Je n’appellerais pas cela une alliance », a déclaré Guzansky. « Je parlerais plutôt d’un alignement, peut-être. Il a des objectifs, mais pas nécessairement militaires. »
Mais même sur le terrain non militaire, les objectifs des trois pays divergent, au-delà de leur volonté commune d’affirmer leur poids diplomatique au lendemain de la guerre entre les États-Unis et l’Iran.
La Turquie cherche, à travers cet accord, à affirmer son statut de puissance régionale.
Le Pakistan entend capitaliser sur son nouveau rôle de médiateur clé entre les États-Unis et le régime de Téhéran pour renforcer sa position face à l’Inde.
L’Arabie saoudite, quant à elle, veut montrer qu’elle est capable de bâtir une architecture de sécurité autonome, qui ne dépende ni de l’Iran ni des États-Unis et lui permette de rester à l’écart de futurs conflits.
Les Saoudiens, à l’initiative de ce pacte, ont perdu confiance dans le parapluie sécuritaire américain depuis que le président Donald Trump s’est abstenu de réagir aux attaques de drones et de missiles de croisière menées en 2019 contre leurs installations pétrolières et attribuées par Ryad à Téhéran.
Cette défiance n’a fait que croître face à la détermination de Trump à conclure un accord avec l’Iran, alors même que Téhéran défie ouvertement le président américain et ne cesse de revoir ses exigences à la hausse.
« C’est un message adressé à l’Iran pour lui faire savoir que [l’Arabie saoudite] peut compter sur des soutiens dans la région », a déclaré Guzansky. « C’est également un message adressé aux États-Unis pour leur faire comprendre qu’il existe des alternatives. Il ne s’agit pas de remplacer les États-Unis, mais de montrer que les Saoudiens ne restent pas les bras croisés. »
La faiblesse fondamentale de cet accord, selon Blaise Misztal, vice-président chargé des politiques au Jewish Institute for National Security of America, tient au fait que, « si les raisons qui ont conduit les trois pays à y adhérer se recoupent, la logique stratégique commune censée les unir est intrinsèquement contradictoire ».
« Chacun des trois pays pense que ce pacte lui apportera davantage de pouvoir, de prestige, d’influence et de légitimité pour s’imposer comme chef de file », a-t-il poursuivi. « Mais il ne peut y avoir qu’un seul leader. »
L’Égypte reste en retrait
Selon le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, l’Égypte devrait, elle aussi, rejoindre le pacte.
« Je pense que, dans un deuxième temps, l’Égypte rejoindra également l’alliance », a déclaré Fidan. « Il reste quelques problèmes techniques à régler. Une fois ceux-ci résolus, il n’y a aucune raison pour que l’Égypte ne soit pas de la partie. »
Bien que l’Égypte ait participé à une série de réunions avec les trois pays dans le cadre des efforts de médiation entre l’Iran et les États-Unis, l’hypothèse avancée par Fidan paraît très peu susceptible de se concrétiser.
L’Égypte reste profondément méfiante à l’égard de la Turquie, pays contre lequel elle a mené une guerre par procuration en Libye et qui soutient les Frères musulmans, chassés du pouvoir en 2013 par Abdel-Fattah el-Sissi, aujourd’hui président égyptien.
Le Caire ne semble pas davantage disposé à adhérer à un pacte marqué par la dimension religieuse de sa signature à La Mecque, bien que l’Égypte partage avec les trois autres pays son identité sunnite.
« La portée symbolique du choix de La Mecque pour annoncer ce pacte laisse entendre que l’identité sunnite des pays concernés relève d’un choix délibéré plutôt que d’une simple coïncidence », a déclaré Misztal. « Cette impression est encore renforcée par l’absence de l’Égypte, dont la participation comme quatrième membre avait été envisagée, mais dont le gouvernement affiche ouvertement son hostilité à l’islamisme. »
Un contrepoids à Israël
Pour certains Israéliens, la perspective de voir l’Égypte rejoindre l’alliance avait nourri la crainte que l’union de ces pays ne fasse émerger une nouvelle menace de taille pour l’État juif.
Au lendemain de la signature du pacte, le ministre pakistanais de la Défense, Khawaja Asif, a déclaré à un média local « qu’Israël est une menace pour l’ensemble du monde musulman » et appelé à la formation d’un « front militaire uni » contre le pays.
Aussi alarmants soient-ils, les propos d’Asif n’ont guère de portée concrète. Tenus dans un média en langue ourdoue, ils semblaient davantage destinés à l’opinion publique pakistanaise qu’à adresser une véritable menace à Israël.
Asif n’est pas non plus le véritable homme fort du Pakistan. Ce rôle revient au chef de l’armée pakistanaise, Asim Munir, et au Premier ministre Shehbaz Sharif, que Trump a tous deux publiquement félicités pour leurs efforts en faveur de cessez-le-feu à Gaza, entre le Pakistan et l’Inde, ainsi qu’entre les États-Unis et l’Iran.
Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’existe pas de sérieuses tensions entre Israël et les signataires de l’accord de La Mecque, qui cherchent tous à accroître leur propre poids diplomatique tout en contestant celui de Jérusalem.
Avec l’affaiblissement de l’Iran et de son réseau de supplétifs, Israël est désormais perçu dans la région comme une puissance agressive et un facteur d’instabilité.
Le pacte fait ainsi émerger une alliance islamique dont ses membres espèrent qu’elle pourra, si nécessaire, faire contrepoids à Israël.
Il est à noter que les Émirats arabes unis, proches partenaires d’Israël, n’ont pas été invités à rejoindre cette alliance et ne devraient pas l’être. Abou Dhabi en veut au Pakistan d’être resté neutre lorsque l’Iran s’en prenait violemment aux Émirats. Le pacte de défense conclu entre Islamabad et Ryad vient désormais ajouter un nouveau motif de discorde entre Abou Dhabi et Ryad même s’ils ont récemment affiché un certain rapprochement.
Alors que l’accord de La Mecque était censé afficher l’unité, il révèle surtout les divisions persistantes de la région, en particulier au sein du monde arabe.
« Cela montre que le monde arabe, a déclaré Guzansky, est plus divisé que jamais, même lorsqu’il est attaqué par l’Iran. »
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