Le retour du corps de Hadar Goldin pourrait permettre au pays de tourner la page

Le soldat mort au combat était aux mains du Hamas depuis 2014, mais l'incapacité d'Israël à récupérer son corps et celui d'autres a semé les graines d'un conflit qui a pu hâter son retour

L'ex-otage israélien Matan Angrest avec dans les bras une photo de Hadar Goldin lors d'un rassemblement en faveur du retour des otages décédés aux mains du Hamas dans la bande de Gaza, à Tel Aviv, en Israël, samedi 8 novembre 2025. (Crédit : AP/Mahmoud Illean)

Le retour, dimanche, du corps du lieutenant Hadar Goldin, détenu par le Hamas depuis 2014, va permettre de refermer le chapitre de la plus longue prise d’otages qu’ait connu Israël depuis son retrait de la bande de Gaza, en 2007.

Contrairement aux autres otages dont la libération a beaucoup mobilisé le grand-public en Israël, depuis le pogrom perpétré par le Hamas le 7 octobre 2023, le cas de Goldin a fait face à une relative indifférence neuf années durant avant de tomber dans l’oubli ou presque, ces deux dernières années.

Des années durant, Israël a refusé de libérer des terroristes endurcis en échange de Goldin et des trois autres Israéliens pris en otage avant le 7-Octobre et, de la même manière, le Hamas a refusé de restituer les dépouilles en sa possession.

La situation a perduré sous plusieurs gouvernements israéliens, jusqu’à ce que le pays soit entraîné dans des négociations sur les 251 otages pris lors de l’attaque menée par le Hamas le 7 octobre 2023.

Près d’une décennie de négociations

Goldin, 23 ans, a été tué et son corps enlevé le 1er août 2014, soit un peu plus d’une heure après l’entrée en vigueur d’un cessez-le-feu de 72 heures négocié par l’ONU et les États-Unis.

Des hommes armés du Hamas sont sortis d’un tunnel à Rafah pour attaquer les soldats de l’unité de reconnaissance de la brigade Givati et ont traîné le corps de Goldin dans les tunnels.

Des images d’Al Jazeera diffusées le 8 novembre 2025 montrent ce qu’elles disent être un agent du Hamas en train de mettre une étiquette nominative sur un sac mortuaire, supposément celui du soldat de Tsahal Hadar Goldin, tué lors de la guerre entre Israël et le Hamas en 2014, à l’intérieur d’un tunnel de Rafah à Gaza. (Capture d’écran d’Al Jazeera)

Le lendemain, l’armée israélienne l’a déclaré mort au combat et promu lieutenant à titre posthume.

Quelques semaines plus tôt, le Hamas avait déjà tué et enlevé le corps du sergent-major Oron Shaul, et dans les mois suivant la guerre, pris en otages deux civils israéliens – Avera Mengistu et Hisham al-Sayed, tous deux souffrant de maladie mentale et entrés à Gaza vivants.

Pendant une dizaine d’années, et jusqu’au pogrom du Hamas du 7 octobre 2023, les quatre hommes – les deux soldats tués et les deux civils vivants – ont été les seuls otages israéliens aux mains du Hamas.

Mais contrairement au sergent Gilad Shalit, libéré lors d’un échange en 2011 après des années de fortes pressions publiques, les difficultés de Goldin, Shaul, Mengistu et al-Sayed et le combat des familles pour les faire revenir n’ont pas attiré l’attention du grand public ou entraîné la moindre décision gouvernementale.

En février de cette année, Mengistu et al-Sayed ont été libérés en même temps que des otages enlevés le 7-Octobre, à la faveur d’un accord de cessez-le-feu et les soldats de Tsahal ont récupéré le corps de Shaul en janvier.

Le colonel Doron Hadar, commandant de l’unité de négociation de l’État-major de Tsahal de 2007 à février 2024, a œuvré en faveur de la libération de Goldin depuis le jour où le soldat a été enlevé jusqu’à ce que lui-même quitte ses fonctions, l’an dernier.

« Les négociations en vue de la libération de Hadar ont duré neuf ans et demi », explique-t-il. « Pendant toutes ces années, le Hamas a insisté pour qu’en échange de Hadar Goldin, Oron Shaul et les civils atteints de troubles mentaux, Mengistu et al-Sayed, Israël libère des centaines de terroristes qui avaient du sang sur les mains. »

Les familles d’Abera Mengistu et d’Hisham al-Sayed tiennent une conférence de presse pour demander la libération des deux ressortissants israéliens, le 6 septembre 2018. (Hadas Parush/FLASH90)

Mais pour le colonel Doron Hadar, le prix exigé par le Hamas était trop élevé.

« Israël a refusé de libérer les prisonniers les plus connus parce que nous avions là deux soldats morts au combat et deux civils atteints de maladie mentale », dit-il.

Ces dix dernières années, côté israélien, les négociations ont vu défiler bien des noms, sous la conduite des Premiers ministres Netanyahu, Bennett et Lapid, avec moult envoyés et médiateurs.

Tous ces Premiers ministres ont rappelé l’importance d’obtenir la libération de ces quatre otages, mais pour autant rien n’a bougé.

« Nous ne sommes jamais vraiment parvenus à un accord, ce qui a permis à Yayha Sinwar de comprendre que si le Hamas voulait faire libérer ses prisonniers les plus importants, il lui fallait plus d’otages. »

Côté Hamas, les négociateurs se sont montrés constants, souligne Hadar : selon lui, il s’agissait de Yahya Sinwar, l’instigateur du massacre du 7-Octobre, et Rawhi Mushtaha, bras droit de Sinwar et ex-Premier ministre de facto de la bande de Gaza.

Les deux dirigeants du Hamas avaient eux-même été libérés à la faveur de l’accord Shalit, lequel s’était traduit par la remise en liberté de 1 027 terroristes en échange de Shalit – un précédent qui a sans nul doute encouragé le groupe terroriste à persévérer dans la voie d’un accord sur les otages.

Hadar se rappelle avoir assisté à des pourparlers indirects, au Caire, aux côtés de l’envoyé du gouvernement de l’époque, Yaron Blum, en présence de médiateurs égyptiens.

« Nous ne sommes jamais parvenus à un accord », confie-t-il en estimant que c’est cela qui « a permis à Yayha Sinwar de comprendre que si le Hamas voulait obtenir la libération de ses prisonniers [purgeant des peines à perpétuité], il lui fallait faire plus d’otages ».

Le haut dirigeant du Hamas Rawhi Mushtaha (au centre) devant le hall VIP au poste-frontière de Rafah avec l’Égypte, dans le sud de la bande de Gaza, le 15 mars 2021. (SAID KHATIB / AFP)

« C’était l’un des objectifs du Hamas, le 7-Octobre, – faire des otages pour ensuite faire libérer des prisonniers », explique l’ex-négociateur.

« Au final, nous sommes sur le point de récupérer Hadar et, contrairement à ce que voulait Israël, nous avons libéré la plupart de ces prisonniers avec du sang sur les mains – c’est un fait. »

D’autres font eux aussi le lien entre l’impuissance du gouvernement à faire revenir Goldin et les autres otages et le pogrom commis dans le sud d’Israël par le Hamas, compliqué de l’enlèvement de 251 otages.

Le cas de Goldin et Shaul est le symbole de « l’indécision d’Israël et l’abandon de son devoir sacré de n’abandonner personne », analyse Lior Horev, stratège en chef du Forum des otages et des familles de disparus – l’organisation ad hoc, adossée à la fondation Goldin, qui a représenté la majorité des familles d’otages lors de la guerre.

« Certains voient dans l’abandon de Hadar et d’Oron l’explication des enlèvements perpétrés par le Hamas le 7-Octobre », ajoute-t-il avant de préciser que, des années durant, le Hamas a refusé de donner des informations sur le sort de Goldin et Shaul, sauf pour obtenir la libération de prisonniers endurcis.

« Ils disaient : « Si vous voulez savoir comment ils vont, il faut payer le prix – quelques centaines de prisonniers » », explique-t-il.

Israël a donc déclaré les deux soldats morts au combat, dans le but à la fois de tourner la page et de baisser le prix que le Hamas pouvait demander, au grand dam des familles et en particulier de celle d’Oron Shaul.

« Mais le Hamas menait cette guerre psychologique et refusait de donner de leurs nouvelles, ce qui est très dur pour les proches, dans le doute jusqu’au retour du corps », explique Hadar.

Pendant des années, le Hamas a laissé entendre qu’il pourrait être en vie mais ce dimanche, pour la première fois, il a admis la mort de Goldin. Or, des parties du corps de Hadar Goldin avaient été retrouvées dans un tunnel peu après sa mort, et sa famille avait organisé des funérailles symboliques pour Hadar Goldin à Kfar Saba en août 2014.

Le combat de la famille Goldin

Avant le 7-Octobre, le grand public israélien s’était intéressé au sort de certains otages, de Ron Arad, dans les années 1980, à Shalit, au début des années 2000, mais les familles Goldin et Shaul ont dû lutter pendant des années pour que le cas de leur fils ne tombe pas dans l’oubli.

Depuis l’enlèvement de leur fils, Leah et Simcha ont toujours été à l’avant-garde du combat pour faire libérer les quatre otages détenus à Gaza, aidés en celà par Tzur, le frère jumeau de Hadar, qui a créé pour l’occasion la Fondation Goldin.

Simcha Goldin, le père du soldat de Tsahal Hadar Goldin, devant un coq gonflable de 10 mètres de haut lors d’une manifestation devant la Knesset, le 14 août 2019. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

En 2019, Simcha Goldin a organisé une manifestation devant la Knesset avec un poulet gonflable de dix mètres de haut, symbole selon lui des hésitations du gouvernement face au Hamas.

« Israël doit changer les termes de l’équation selon laquelle le Hamas kidnappe des soldats pour en faire des atouts », avait-il déclaré à l’époque.

En 2022, la famille Goldin a organisé une marche entre leur domicile, dans le centre d’Israël, et la frontière de Gaza, pour presser le gouvernement de faire libérer leur fils et les autres otages. Elle accusait les autorités israéliennes de « paresse et d’immoralité envers le peuple puisque, chaque jour, on libérait des terroristes, on laissait entrer des Gazaouis en Israël pour raisons professionnelles et on laissait passer à Gaza des matériaux de construction permettant au Hamas de reconstituer ses tunnels alors même que le gouvernement ne faisait rien pour durcir ses positions envers l’archi-terroriste [chef du Hamas] Yahya Sinwar ».

Moins d’un millier d’Israéliens ont pris part à cette marche.

Un rapport de 2023 du contrôleur de l’État, Matanyahu Englman, a abondé dans le sens de la famille Goldin, en estimant que le gouvernement n’en faisait pas assez pour faire libérer les otages.

Selon ce rapport, le poste de négociateur en chef des otages d’Israël n’avait jamais été officiellement défini, les négociateurs successifs opérant sans mandat ou cadre clair de la part du cabinet du Premier ministre. Le poste est de surcroît resté vacant pendant près d’un an jusqu’à ce que l’attaque du 7-Octobre incite Netanyahu à nommer Gal Hirsch et lui donner un champ d’action accru.

Un accord plus large

Goldin est l’un des cinq otages tués dont les corps étaient toujours détenus à Gaza, dimanche matin, un mois après que le Hamas a accepté un accord négocié par les États-Unis en vertu duquel tous les otages auraient dû être restitués dans les 72 heures, à quelques retards près.

Le groupe terroriste met du temps pour restituer les corps, ce qui lui vaut de – vaines – protestations de la part des autorités israéliennes.

Selon certaines sources, la libération de Goldin pourrait avoir été obtenue grâce à de nouvelles concessions israéliennes, allant au-delà de celles incluses dans la première phase du plan de paix du président Trump pour mettre fin à la guerre à Gaza et organiser le retrait limité de Tsahal.

L’envoyé spécial des États-Unis pour le Moyen-Orient, Steve Witkoff (au centre), s’exprime depuis la Place des Otages à Tel Aviv, aux côtés de Jared Kushner (à gauche) et d’Ivanka Trump, le 11 octobre 2025. (Paulina Patimer/Forum des otages et des familles de disparus)

Selon la chaîne N12, le Hamas aurait conditionné la remise du corps au retour à Gaza, sains et saufs, de 100 à 200 membres du Hamas piégés dans des tunnels sous Rafah. Selon cette proposition, semble-t-il soutenue par les médiateurs américains, les hommes armés étaient supposés se rendre, remettre leurs armes et prendre le chemin de l’exil ou retourner dans les zones de Gaza contrôlées par le Hamas.

Toujours selon la chaîne N12, l’accord serait supervisé par Steve Witkoff et Jared Kushner, conseillers de la Maison Blanche dont la venue en Israël cette semaine est attendue, mais encore non confirmée par les autorités israéliennes.

Par ailleurs, selon une déclaration attribuée au cabinet du Premier ministre, lundi, Netanyahu serait « contre le retour [à Gaza] en sécurité de 200 terroristes du Hamas ».

Après deux années de guerre qui ont décimé Gaza, il semble que le Hamas n’ait pas renoncé à sa tactique de faire libérer ses hommes armés en prenant des otages israéliens.

Selon Horev, du Forum des familles d’otages, Goldin et Oron « ont payé le prix » de l’impuissance d’Israël à s’en prendre frontalement au Hamas, ces dernières décennies, avec cette « volonté d’acheter temporairement la ‘paix’ » avec l’organisation terroriste.

Malgré toutes ces concessions douloureuses, Hadar voit dans le retour de la dépouille de Goldin une étape importante.

« C’est une étape importante et un énorme soulagement, surtout pour la famille Goldin, qui souffre depuis des années », conclut-il.

« Je me réjouis qu’ils puissent enfin boucler la boucle et reprendre une vie normale. »

read more: