Le taux de participation des Arabes israéliens : enjeu majeur du prochain scrutin
Les sondages prévoient une participation de 63 %, contre 56 % en 2022 ; les dirigeants arabes espèrent peser sur le scrutin malgré le refus de l’opposition de gouverner avec eux
Les dirigeants arabes d’Israël appellent leur communauté à se mobiliser massivement lors des élections de la semaine prochaine, dans l’espoir de chasser du pouvoir le Premier ministre Benjamin Netanyahu et de mettre fin au gouvernement le plus à droite de l’histoire du pays.
Une forte mobilisation de la minorité arabe, qui représente 21 % de la population israélienne, soit plus de deux millions de citoyens, pourrait modifier les rapports de force et favoriser l’arrivée au pouvoir d’un bloc opposé à Netanyahu, mené par l’ancien chef d’état-major de Tsahal, Gadi Eisenkot.
« Nous pouvons garantir la formation d’un nouveau gouvernement du changement », a déclaré à Reuters Mansour Abbas, dentiste de formation et homme politique islamiste, à la tête du parti Raam, dont l’électorat est majoritairement arabe. Il s’exprimait depuis son bureau à Nazareth, la ville arabe la plus peuplée d’Israël.
Mais Abbas et les autres dirigeants arabes se heurtent à un obstacle majeur dans leur volonté de participer à un futur gouvernement sans Netanyahu. Eisenkot a jusqu’à présent exclu toute alliance gouvernementale avec les partis qui recueillent la majorité des suffrages arabes israéliens, estimant ne pas partager leurs valeurs. La plupart des formations d’opposition affirment qu’elles ne s’allieront qu’à des partis explicitement sionistes.
Abbas estime néanmoins qu’une marge de manœuvre pourrait se dégager, notamment une fois les résultats connus, sous la pression des réalités arithmétiques de la formation d’une coalition.
Selon les sondages, le bloc d’Eisenkot, qui rassemble des partis du centre, de droite et de gauche, devrait arriver en tête mais sans parvenir à obtenir la majorité. Pour former un gouvernement minoritaire, il lui faudrait alors le soutien des partis arabes, qu’ils participent à la coalition ou qu’ils lui apportent leurs voix de l’extérieur.
« Nous voulons remplacer ce gouvernement de droite pour mettre fin aux guerres et à ses politiques, stopper l’expansion des colonies et remédier à l’incapacité des autorités à empêcher les attaques de leurs habitants », a déclaré Abbas.
« Nous voulons également un gouvernement qui garantisse la sécurité et la paix, tant aux Palestiniens qu’aux Israéliens », a-t-il ajouté.
Pour l’instant, Eisenkot maintient sa position. « Je ne m’allierai à aucun parti arabe », a-t-il déclaré dans un podcast ce mois-ci, invoquant notamment le refus de ces formations de qualifier le Hamas de groupe terroriste.
Si aucun des deux blocs ne parvient à constituer une majorité capable de gouverner, le pays pourrait connaître une nouvelle impasse politique, suivie d’élections anticipées en 2027 et Netanyahu serait Premier ministre par intérim.
Netanyahu, lui, semble prendre au sérieux la possibilité d’une alliance, sous une forme ou une autre, entre Eisenkot et les partis arabes. À moins qu’il n’y voie surtout un moyen de mobiliser son électorat. Sa campagne a diffusé des images truquées et des vidéos générées par intelligence artificielle montrant ses adversaires en train d’étreindre des dirigeants arabes.
Le parcours politique d’Abbas montre pourtant qu’une telle alliance est possible. En 2021, il est devenu le premier responsable politique arabe musulman à participer à une coalition gouvernementale en Israël, au sein d’un gouvernement dirigé par Naftali Bennett, qui appartient aujourd’hui à l’aile droite du bloc d’opposition mené par Eisenkot.
Ce gouvernement est tombé au bout de 18 mois, en partie en raison de désaccords entre le parti Raam et ses partenaires de coalition.
Abbas affirme cette fois pouvoir surmonter ces divergences.
Pour convaincre les partis juifs de s’associer à lui, il a pris une initiative sans précédent en plaçant Yoav Segalovitz, un ancien haut responsable juif de la police, en deuxième position sur la liste électorale de Raam.
« C’est un message de partenariat adressé à la communauté juive et aux citoyens juifs », a expliqué Abbas.
Ces élections seront les premières organisées en Israël depuis le pogrom perpétré le 7-Octobre par le groupe terroriste palestinien du Hamas. Elles sont considérées comme un référendum sur la gouvernance de Netanyahu, qui détient le record de longévité au pouvoir parmi les dirigeants israéliens – près de 19 ans presque sans interruption.
Les récents sondages indiquent que le bloc d’opposition sioniste mené par Eisenkot arriverait en tête avec 52 à 56 sièges, selon la plupart des enquêtes, contre 48 à 52 pour le bloc de droite de Netanyahu. Mais aucun des deux camps ne semble en mesure d’atteindre la majorité de 61 sièges à la Knesset, selon la quasi-totalité des sondages.
Le parti Raam d’Abbas devrait remporter environ cinq sièges, tandis que huit ou neuf autres reviendraient à la Liste arabe unie, une coalition de trois autres partis arabes.
Depuis le pogrom du 7-Octobre et les guerres qui ont suivi, les Israéliens juifs semblent toutefois beaucoup moins disposés à envisager une alliance avec un parti arabe susceptible de s’opposer à la plupart des opérations militaires.
Les électeurs se mobilisent contre la montée de l’extrême droite
À l’approche du scrutin, Bezalel Smotrich, ministre des Finances d’extrême droite du gouvernement Netanyahu, a proposé un plan visant à « judaïser » des zones situées autour de Nazareth, dans le nord d’Israël, ainsi que dans le sud du pays, où vit une importante population arabe. Il a comparé ce projet à l’expansion des implantations israéliennes en Cisjordanie.
Les responsables du parti Raam à Nazareth espèrent mobiliser les électeurs en capitalisant sur leur colère contre Netanyahu, Smotrich et Itamar Ben Gvir, autre ministre d’extrême droite chargé de la police, ainsi que sur leur exaspération face à la montée de la criminalité dans leurs communautés.
La semaine dernière, des militants du parti d’Abbas ont distribué des tracts près de l’imposante basilique de l’Annonciation, à Nazareth.
« Il est plus important que jamais de se rendre aux urnes en très grand nombre », a déclaré Gassan Bsoul, 74 ans, l’un des habitants abordés par les militants. « Le danger est plus grand que par le passé. »
Le Likud de Netanyahu et le parti HaTzionout HaDatit de Smotrich ont annoncé la semaine dernière leur intention d’envoyer près de 2 000 militants dans les bureaux de vote des localités arabes le jour du scrutin. Ils justifient cette initiative par des accusations de fraude visant les électeurs et les personnes chargées du dépouillement, accusations qui ne reposent sur aucune preuve.
Ces militants viendraient s’ajouter aux observateurs officiels que chaque parti est autorisé à dépêcher dans les bureaux de vote. Contrairement à ces derniers, les militants du Likud et de HaTzionout HaDatit n’auraient aucun statut officiel ni pouvoir de surveillance du scrutin. Leur présence soulève donc des interrogations quant à son véritable objectif et fait craindre des tentatives d’intimidation des électeurs arabes.
En réaction, Yousef Jabareen, chef de la Liste arabe unie, a accusé Smotrich et d’autres responsables de droite de « tenter d’intimider la population arabe par des mensonges et des campagnes racistes ».
Les instituts de sondage israéliens prévoient une participation des électeurs arabes supérieure à celle enregistrée lors des scrutins de 2020 et 2022. L’institut de recherche Stat-Net, installé dans une localité arabe druze près de Haïfa, prévoit un taux de participation de 63 %, contre 56 % en 2022.
Tandis qu’Abbas cherche à placer son parti en position de participer à un éventuel gouvernement, les dirigeants de la Liste arabe unie estiment pouvoir peser tout autant sur les décisions politiques en restant dans l’opposition.
Ahmad Tibi, membre de la faction Hadash-Taal au sein de la Liste arabe unie, a déclaré que son groupe était prêt à constituer « un bloc parlementaire capable de faire barrage » et à soutenir un gouvernement de l’extérieur.
Il a ajouté que la Liste arabe unie était prête à voter aux côtés d’un gouvernement dirigé par Eisenkot en faveur de « la création d’une commission d’enquête officielle sur les événements du 7-Octobre », une priorité affichée par l’ancien chef d’état-major et ses partenaires politiques.
« Notre priorité absolue est de mettre fin au gouvernement d’extrême droite de Netanyahu, Smotrich et Ben Gvir », a résumé Tibi.