Les contenus radicaux en ligne façonnent la perception des jeunes sur le conflit au Moyen-Orient – étude
Face à des affirmations contradictoires, les lycéens croient ce qui domine leurs réseaux sociaux ; l’université Chapman appelle à renforcer l’éducation critique
Selon un récent rapport de l’initiative Or de l’université Chapman, en Californie, l’exposition à des contenus radicaux en ligne, combinée à un système éducatif dans lequel les enseignants hésitent à aborder trop directement les sujets politiques, empêche les adolescents juifs et non juifs des États-Unis de se forger une opinion politique sur le conflit israélo-palestinien avant de disposer des connaissances ou du contexte nécessaires.
Le rapport, intitulé Coming of Age in Polarized Times: Teaching Civil Discourse in a Digital Era (Devenir adulte à une époque polarisée : enseigner le débat public à l’ère numérique), dresse le portrait d’une génération technologiquement performante, mais épuisée par la désinformation et qui en vient souvent à conclure que « rien n’est vrai » face à la multitude d’affirmations contradictoires en ligne.
Cette étude, qui comprend des entretiens avec des élèves, des enseignants et des concepteurs de programmes scolaires, révèle que les adolescents d’aujourd’hui sont fréquemment confrontés à des informations controversées bien avant d’avoir assimilé les contextes nécessaires pour les comprendre.
« Nous commençons par le conflit israélo-palestinien précisément parce qu’il est très complexe », explique Vikki Katz, directrice exécutive d’Or Initiative et professeure Fletcher Jones en liberté d’expression à la School of Communication de l’université Chapman.
« Pour un grand nombre d’élèves – en particulier pour ceux qui sont juifs, musulmans ou arabes – il ne s’agit pas d’une question géopolitique abstraite. Elle apparaît dans leur flux d’actualités et dans leurs relations amicales, ce qui affecte leur sentiment d’appartenance. »
Selon cette étude, les salles de classe restent l’un des derniers espaces dans lesquels les élèves peuvent apprendre de manière structurée, poser des questions, changer d’avis et voir leurs camarades faire de même. Ce qui n’empêche pas que nombre d’enseignants se sentent pris dans une « cocotte-minute », entre leur obligation morale d’enseigner et la crainte de réactions politiques négatives de la part de parents ou des conseils scolaires.
L’omniprésence de contenus extrémistes sur les réseaux sociaux conduit en outre de nombreux adolescents à supposer que leurs camarades ont des opinions extrêmes, même lorsque ce n’est pas le cas. En conséquence, beaucoup de jeunes se désengagent de l’apprentissage ou s’autocensurent au moment même où ils ont le plus besoin d’occasions d’apprendre, de questionner et d’exprimer leurs idées.
« Nos conclusions suggèrent que, pour lutter contre l’antisémitisme et renforcer le civisme, il ne suffit pas de condamner la haine : il faut également donner aux enseignants les moyens de créer un climat propice à l’apprentissage, où les faits comptent, où la complexité morale est acceptée et où les élèves ne sont pas contraints de choisir entre deux options binaires », poursuit Katz.
L’ initiative Or est un tout nouveau projet qui aide les jeunes et leurs éducateurs à s’y retrouver au niveau du débat public et de l’enseignement en cette période polarisée. Les recherches menées en vue de ce rapport ont donné lieu à des entretiens avec 52 élèves de 8e et 11e années de plusieurs écoles du sud de la Californie et de New York, ainsi qu’avec des enseignants et des dirigeants de ces établissements.
Les chercheurs ont également examiné 84 organisations qui proposent des programmes de sensibilisation au débat public, aux médias, à la paix et aux conflits, entre autres domaines, et ils ont mené des entretiens approfondis avec les concepteurs de cours de 22 de ces organisations, explique l’organisation.
Le cercle vicieux du scrolling
L’étude révèle que bien que les réseaux sociaux soient devenus pour beaucoup la principale source d’information, leur nature éphémère rend difficile la vérification des affirmations ou la recherche de sources. Elle décrit un phénomène de « coup du lapin émotionnel », avec le fait, pour les jeunes, de naviguer d’un instant à l’autre entre l’humour le plus léger et de poignantes images de guerre.
« Les publications disparaissent au fil de l’eau, et il est de ce fait difficile de revenir aux sources, de comparer les affirmations ou de comprendre comment les idées évoluent », mettent en exergue les auteurs de ce rapport. Face à cet environnement, certains élèves ont adopté une démarche qui fait écho à la « règle de la majorité », et ils croient ce qui est le plus souvent répété dans leur flux.
Nombre d’adolescents ne demandent pas d’aide aux adultes face à des contenus en ligne choquants de peur de se voir critiquer, voire de se faire retirer leur téléphone, ajoute le rapport.
Nombre d’élèves estiment que la classe est le seul endroit dans lequel ils peuvent apprendre et poser des questions sans préjugés.
Et même s’ils savent qu’il faut du courage aux enseignants pour aborder certains sujets difficiles, ils savent aussi quand ils tentent de couper court à la discussion ou interrompent brusquement les conversations, ce qui alimente leur anxiété et les fait se sentir plus mal encore, lit-on dans le rapport.
De leur côté, les enseignants estiment que les sujets difficiles font aussi partie de leurs responsabilités professionnelles, mais ils font face à des pressions de la part de la direction de leur établissement et des parents qui veulent faire respecter les normes scolaires et les croyances communautaires. Il y a aussi la peur de dire quelque chose qui pourrait donner lieu à « la prochaine controverse virale »,lit-on plus loin.
Les enseignants qui tentent de créer des sortes de « petits sanctuaires » pour la réflexion et le dialogue estiment souvent que, faute de soutien institutionnel et professionnel, leurs efforts restent isolés et fragiles, souligne le rapport.
Il existe trop peu de ressources qui agrègent et intègrent des contenus sur le conflit au Moyen-Orient, le débat public, l’information numérique et l’évaluation de l’information d’une manière permettant aux élèves de disposer d’outils utilisables à l’avenir. Il faut en faire résolument plus dans ce domaine, conclut le rapport.