Les cosmétiques Weleda vont enquêter sur leur relation avec les nazis

Dans un livre publié cette semaine, un historien révèle que 300 prisonniers ont été immergés dans l'eau glacée pendant des heures pour vérifier que la crème Weleda protégeait des engelures, ce qui avait fait 80 à 90 morts

Le logo de l'entreprise Weleda sur une bouteille en verre. Weleda produit des plantes médicinales et des cosmétiques. (Stefan Puchner/picture alliance via Getty Images via la JTA)

JTA — Une grande entreprise européenne de cosmétiques va enquêter sur son histoire à l’époque nazie suite à des révélations qui ont laissé entendre qu’elle avait bénéficié des résultats d’expérimentations humaines atroces menées dans un camp de concentration nazi au moment de la Shoah.

Créé en 1921 en Allemagne par sa société mère – suisse – Weleda affirmait que sa crème pour la peau pouvait protéger les soldats allemands des engelures.

Pour le prouver, les médecins nazis et leurs assistants – pour certains liés à l’entreprise Weleda – avaient utilisé la crème pour mener des expériences brutales sur près de 300 prisonniers du camp de concentration de Dachau, qui avaient été immergés pendant des heures dans de l’eau et des blocs de glace.

80 à 90 prisonniers, selon des estimations, étaient morts dans l’une des très nombreuses expérimentations médicales inhumaines auxquelles les nazis avaient soumis leurs victimes.

C’est l’historienne allemande Anne Sudrow qui, pour la première fois, évoque les expérimentations de Weleda dans un ouvrage à paraître lundi sous les auspices du mémorial de Dachau. Le magazine Der Spiegel en a parlé la semaine dernière.

La société, dont le siège social se trouve désormais à Arlesheim, en Suisse, a réagi à la nouvelle en indiquant qu’elle enquêterait sur son histoire à l’époque nazie. Une étude interne, publiée l’an dernier, n’avait pas permis de mettre à jour le rôle de Weleda dans ces expérimentations humaines.

« Ces nouvelles recherches nous donnent une raison de nous pencher en profondeur sur notre passé au moyen d’une vaste étude indépendante », a déclaré Tina Müller, PDG de Weleda, dans un communiqué.

Cette nouvelle étude devrait prendre deux ans.

Sudrow a découvert que l’entreprise entretenait de bonnes relations avec les SS et bénéficiait du travail des esclaves de Dachau, qui cultivaient à moindre coût ses herbes médicinales.

L’entreprise aurait fourni au camp une crème supposée avoir un effet antigel et le médecin SS Sigmund Rascher avait mené, semble-t-il, des expérimentations sur l’homme pour tester l’hypothèse – semble-t-il promue par Weleda – selon laquelle le produit protégerait les soldats des engelures et éviterait les amputations.

Deux anciens employés de Weleda auraient dirigé les expérimentations et rendu compte à la direction de l’entreprise, explique Sudrow.

Face à ces révélations, la société a dénoncé le nazisme dans le cadre d’une déclaration officielle.

« Chez Weleda, nous condamnons avec la plus grande force les atrocités commises par le régime national-socialiste », peut-on lire. « Le fascisme, l’antisémitisme, le racisme ou l’idéologie d’extrême droite n’ont pas leur place dans notre entreprise. Weleda est un lieu d’humanité. ‘Plus jamais ça’ exprime on ne peut mieux notre position. »

Weleda est une entreprise de cosmétiques naturels inspirée du mouvement anthroposophique de Rudolf Steiner, un mouvement quasi religieux officiellement interdit par les nazis, porteurs d’idées concurrentes. Elle avait été fondée en 1921 à Schwäbisch Gmünd, dans le Land allemand de Bade-Wurtemberg, où elle produisait des médicaments homéopathiques, des compléments alimentaires et des soins pour la peau.

Elle est devenue une entreprise de cosmétiques des plus rentables, présente dans 50 pays et à la tête d’un chiffre d’affaires de plus de 450 millions d’euros l’an dernier. Surtout connue en Europe, elle l’est devenue aux États-Unis grâce à sa crème pour bébés, aujourd’hui cultissime.

Photographie de la libération du camp de Dachau, le 29 avril 1945, conservée dans la collection de l’agent clandestin belge Adrian Aloy. (Maison de vente aux enchères Kedem)

Une page de son site Internet relatant les activités de l’entreprise entre 1933 et 1945, lorsque le régime nazi était au pouvoir en Allemagne, a été supprimée cette semaine.

Mais sur la page Internet visible en août, retrouvée grâce à Internet Archive, il était écrit que Weleda avait été persécuté par les nazis et que, même si d’anciens employés de Weleda avaient été nazis, la société n’avait été en rien impliquée dans l’utilisation de ses produits par des nazis.

Selon un historien auteur de recherches sur l’entreprise, la page disait en substance : « Weleda n’a en aucun cas participé à la mise en oeuvre des politiques inhumaines de la dictature nazie ».

La page affirmait par ailleurs que Weleda avait contribué à la Fondation EVZ, un fonds destiné à financer les initiatives éducatives et de mémoire liées au passé nazi de l’Allemagne, créé par le gouvernement allemand en 2000.

A l’époque, la direction de l’entreprise avait déclaré, selon la page : « Weleda AG n’a jamais employé de travailleurs forcés » tout en reconnaissant la responsabilité partagée des Allemands dans les injustices subies par les travailleurs forcés sous le régime nazi durant la Seconde Guerre mondiale.

Plusieurs grandes entreprises allemandes, des banques aux constructeurs automobiles, ont commandité des études sur leur comportement en temps de guerre, dont elles ont publié les résultats, tout en contribuant à des fonds en faveur des anciens travailleurs forcés et de projets éducatifs.

En 2019, par exemple, la famille Reimann, héritière d’une entreprise allemande qui avait profité du travail forcé à l’époque nazie, a créé la Fondation Alfred Landecker pour lutter contre l’antisémitisme, soutenir les études sur la Shoah et défendre les valeurs démocratiques.

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