Analyse

Les informations sur la chute d’Assad sont exagérées – pour l’instant

Malgré l'avance apparemment incontrôlée de l'EI dans de vastes pans de la Syrie, le groupe n'a pas encore connu de gains importants

Des partisans de l'Etat islamique manifestent à Raqqa, en Syrie, en 2014. (Crédit : capture d'écran YouTube/Vice)

Un regard sur la presse arabe de ces derniers jours donne l’impression que le régime de Bachar al-Assad est sur le point d’être éliminé.

Mais avant de déboucher le champagne, il est utile de rappeler que le régime d’Assad a été dans la même situation dans le passé.

La vieille Syrie périclite lentement depuis quatre ans et deux mois.

Depuis juillet 2012, après le bombardement du siège de l’armée syrienne à Damas, les commentateurs (y compris votre humble serviteur) ont prédit que la chute d’Assad était une question de jours, de semaines ou, au plus, de quelques mois.

Cependant, près de trois ans plus tard, le président syrien est encore accroché à ce qui reste de son pouvoir, qui se compose essentiellement d’une étroite bande de territoire entre Damas et Lattaquié.

Ces derniers jours, les médias occidentaux et arabes ont disséqué les derniers progrès de l’organisation Etat islamique en Syrie et en Irak.

L’organisation djihadiste a conquis la ville historique de Palmyre, qui se trouve à un carrefour important en Syrie, ainsi que la ville de Ramadi, en Irak. L’Observatoire syrien pour les droits de l’homme basé à Londres estime que l’État islamique contrôle actuellement environ 50 % du territoire syrien.

Cependant, les estimations de l’Observatoire peuvent ne pas être tout à fait exactes en raison de la nature du pouvoir de l’État islamique dans le pays.

Alors qu’il est admis que ses combattants ont envahi presque toutes les régions le long de la frontière syro-irakienne et ont pris de nombreuses villes syriennes dans le Nord et l’Est du pays, l’État islamique ne contrôle pas techniquement tout à l’intérieur de ses « frontières ».

Aucune des factions belligérantes, les rebelles ou les forces du régime, ne concentre ses efforts sur la conquête des régions désertiques désolées entre les villes syriennes, mais l’existence de vastes étendues de zones non revendiquées peut laisser de la place à de futurs changements de pouvoir.

Dans cette optique, la chute de Ramadi et de Palmyre aux mains des combattants de l’État islamique n’est pas le tournant décisif dont il a été question, pas plus que les récentes informations sur des gains du groupe près de la frontière turque.

L’organisation islamiste a déjà revendiqué quelques victoires assez monumentales tout au long de sa courte existence, qui ont été suivies un peu plus tard par de lourdes pertes dans des combats pour les villes syriennes et irakiennes. Le contrôle de la ville de Baiji en Irak, par exemple, est passé à plusieurs reprises de mains en mains. C’est aussi vrai pour Homs en Syrie.

La perte du principal centre économique d’Alep a été présentée il y a longtemps comme un coup fatal porté au régime. Pourtant, une partie de la ville est tombée et Assad tient toujours.

Curieusement, ce qui est sans doute le progrès le plus important en Syrie au cours des dernières semaines n’a pas reçu la couverture médiatique qu’il mérite, probablement parce qu’il n’impliquait pas l’État islamique.

La prise de contrôle de larges pans de terre dans la province d’Idlib par plusieurs groupes d’opposition – y compris par le fameux Front Al-Nosra, lié à al-Qaeda – a donné aux rebelles un nouveau fief, présentant une menace directe pour les loyalistes d’Assad dans la région stratégiquement vitale voisine de Lattaquié.

Comment le régime syrien a-t-il réussi à survivre à la perte d’une région-clé après l’autre ? Il y a plusieurs explications. Tout d’abord, en termes de contrôle et de gouvernance efficace, l’État islamique est très proche d’atteindre la limite supérieure de ses capacités.

Le groupe estime qu’il est difficile de gagner des territoires vraiment importants, et a donc recours à des avancées dans les régions bénéficiant déjà d’une majorité sunnite claire en Irak et en Syrie, sans vraiment poser une grave menace pour les gouvernements centraux des deux pays.

Au moins pour l’instant, aucune tentative militaire réelle vers Bagdad ou Damas n’a été entreprise par le groupe.

L’État islamique se rend compte qu’il n’est pas suffisamment préparé pour une telle entreprise pour l’instant. Le groupe estime qu’il est plus facile de concentrer ses efforts sur la conquête de villes comme Palmyre, ce qui lui offre une couverture médiatique abondante au prix de pertes assez minimes.

La deuxième, et peut-être la principale raison qui peut permettre la survie d’Assad, est le fait que l’Iran et ses alliés ne ménagent aucun effort pour faire en sorte que le régime ne tombe pas.

La survie du régime est autant un atout stratégique pour l’Iran et pour le groupe terroriste libanais Hezbollah qu’il l’est pour Assad lui-même.

Il n’y a pas non plus d’indication claire montrant que la Russie ait abandonné Assad, malgré les rapports de médias pro-saoudiens de ces derniers jours qui prétendent le contraire. Moscou considère également le président syrien comme un atout régional très important.

Où tout cela mène-t-il ? On ne le sait pas, mais probablement plus ou moins aux mêmes effets que nous avons vus jusqu’à présent – l’effusion de sang, des exécutions, des batailles et des victimes.

La Syrie va continuer à décliner lentement, de même que son voisin de l’Est, l’Irak. Il est difficile de dire si la désintégration se poursuivra pendant deux ans ou seulement deux mois. Même après la chute de Assad, l’effusion de sang continuera probablement.

Pour l’instant, il est clair que les deux puissances du Moyen-Orient, l’Iran et l’Arabie Saoudite, ainsi que les principaux acteurs internationaux, les Etats-Unis et la Russie, n’ont aucun intérêt à voir les Etats de la région tomber l’un après l’autre.

Mais ce sombre scénario se joue essentiellement devant leurs yeux, qu’ils le veuillent ou non.

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