Les Juifs de la diaspora qui soutiennent Israël doivent-ils éviter le mot « sionisme » ?
La JFNA a d’abord défendu, puis licencié un consultant qui préconisait d’éviter ce terme devenu clivant ; une stratégie que d’autres responsables juifs partagent
JTA – Un consultant en communication a été licencié la semaine dernière par les Jewish Federations of North America (JFNA) pour avoir défendu une idée pourtant répandue depuis des années parmi les responsables et intellectuels juifs, selon laquelle les Juifs et les partisans d’Israël gagneraient sans doute à se montrer plus stratèges sur quand employer le mot « sionisme » et quand s’en passer.
Matthew Berger, recruté par l’organisation faîtière pour piloter un nouveau projet de communication stratégique, s’adressait mardi dernier, à Minneapolis, aux membres du Young Leadership Cabinet de la JFNA sur la meilleure manière de parler d’Israël. Une diapositive résumait plusieurs de ses recommandations : « mettre en avant la diversité », « se concentrer sur l’ennemi commun » et « éviter le terme ‘sionisme’ » (les guillemets autour de « sionisme » figuraient sur la diapositive).
La controverse a éclaté lorsqu’un participant à la réunion, souhaitant conserver l’anonymat, a transmis cette diapositive au média juif conservateur JNS. Le média a ensuite publié la diapositive dans un article paru le 5 août. Dans un premier temps, la JFNA a défendu la présentation de Berger, tout en réaffirmant qu’elle était « fièrement sioniste ».
« Cette diapositive faisait partie d’une discussion sur les messages qui, d’après les données dont nous disposons, sont les plus efficaces dans le climat politique polarisé actuel. Il ne faut rien y voir de plus », a déclaré à JNS Niv Elis, vice-président adjoint chargé de la communication externe à la JFNA.
Quelques heures après la publication de l’article de JNS, relayé sur les réseaux sociaux par plusieurs comptes pro-Israël, la JFNA a mis fin au contrat de Berger.
« La présentation faite lors de la retraite de notre National Young Leadership Cabinet n’a pas été élaborée par la JFNA, mais par un consultant du projet Halo, et ne reflète pas notre approche du sionisme », a indiqué l’organisation dans un communiqué publié mercredi matin.
Elis n’a pas souhaité faire de commentaire auprès de la Jewish Telegraphic Agency (JTA), se contentant de renvoyer à ce communiqué.
Interrogé mardi par la JTA, Berger, qui avait lui-même travaillé comme journaliste pour l’agence entre 2000 et 2006, n’a souhaité commenter ni sa collaboration avec la JFNA ni la présentation qu’il avait faite dans le Minnesota.
Il a toutefois accepté de revenir sur le mot « sionisme », sur les différents sens qui lui sont prêtés et sur les malentendus qu’il suscite.
« En tant que communicant, mon rôle est de mettre la communication au service d’un objectif. S’il s’agit de sensibiliser à l’antisémitisme et de nouer des alliances, nous devons tenir compte du fait que le mot ‘sionisme’ est mal compris », a déclaré Berger, ancien directeur exécutif de la Foundation to Combat Antisemitism. « Nous pouvons consacrer notre énergie à tenter d’en expliquer le sens et de rectifier les idées fausses, ou choisir des termes que les gens comprennent et qui permettent d’engager le dialogue. »
Cette controverse pourrait donner l’impression que Berger a enfreint une sorte de tabou au sein de la communauté juive, alors qu’en réalité, de nombreuses organisations et commentateurs juifs, pourtant résolument sionistes, constatent eux aussi que le terme prête aujourd’hui à confusion. Comme Berger, ils ne remettent pas en cause le principe même du sionisme, à savoir le droit du peuple juif à l’autodétermination sur sa terre ancestrale. Ils s’interrogent plutôt sur ce que le mot évoque désormais et sur la manière dont il est perçu.
L’Anti-Defamation League (ADL) suit ainsi de près l’emploi du terme « sioniste » comme insulte antisémite. Dans son glossaire « Translate Hate », l’American Jewish Committee (AJC) souligne que l’utilisation interchangeable des termes « sionisme » et « judaïsme » « revient à tenir le peuple juif pour responsable des actions et des politiques de l’État d’Israël ».
« Le terme ‘sioniste’ sert de plus en plus de terme codé à caractère injurieux pour désigner les Juifs et dissimuler des propos antisémites », affirme Reclaim Zionism, un site lancé au début de l’année par l’American Zionist Movement. « Cette déformation, qu’elle soit délibérée ou inconsciente, nourrit l’hostilité et contribue à créer un climat social dans lequel la vie juive est remise en cause ou menacée. »
Mais le détournement de certains mots par les adversaires d’Israël n’est pas la seule difficulté à laquelle se heurtent les organisations juives. Une enquête menée par la JFNA elle-même montre que nombre de Juifs américains, tout en exprimant un soutien très large à Israël, hésitent à employer le mot « sioniste » pour définir leurs propres convictions.
Selon ce sondage, réalisé en février, seuls 37 % des Juifs américains se définissaient comme sionistes, alors que 88 % estimaient qu’Israël avait le droit d’exister en tant qu’État juif et démocratique. Seule une faible proportion des personnes interrogées se déclaraient anti-sionistes.
Ces résultats peuvent s’expliquer de plusieurs façons, avait indiqué à l’époque un responsable de la JFNA. Certains Juifs ne savent pas précisément ce que recouvre le terme « sioniste » ; d’autres craignent qu’en s’en réclamant, ils ne donnent l’impression d’adhérer sans réserve aux décisions et à la politique du gouvernement israélien, y compris lorsqu’ils les désapprouvent.
« Si nous nous méprenons sur ce que révèle l’évolution autour du mot ‘sionisme’, en concluant qu’un grand nombre de Juifs, notamment parmi les jeunes, se détournent de l’idée même de l’existence d’Israël, nous aboutirons à de mauvais diagnostics et apporterons de mauvaises réponses », a écrit Mimi Kravetz, directrice de l’impact à la JFNA, dans une tribune publiée par la JTA à l’occasion de la parution du sondage. Elle y reconnaissait également que le terme avait connu un « glissement de sens ».
Cette lecture des résultats se retrouvait dans une « note d’information » publiée en février par Project Halo, qui prodiguait aux professionnels des organisations juives des conseils sur la manière de communiquer auprès de publics juifs comme non-juifs.
« Le terme ‘sionisme’ revêt souvent des significations différentes selon ceux qui l’emploient, ce qui est source de confusion et de malentendus », pouvait-on y lire.
À l’instar de Berger à Minneapolis, Project Halo recommandait aux professionnels juifs de privilégier des termes susceptibles d’être mieux compris et accueillis par un large public juif. Lorsque le mot « sionisme » est employé, la note préconisait d’en préciser le sens : un mouvement en faveur de l’autodétermination, d’un État juif et démocratique et du droit d’Israël à l’existence, sans pour autant y associer une adhésion à la politique du gouvernement en place.
Mais pour nombre d’universitaires et de militants, le problème ne tient pas seulement à la confusion qui entoure le sens du mot « sionisme » : le terme lui-même aurait fait son temps.
Il ne s’agit pas uniquement de constater que les adversaires d’Israël se servent du mot « sioniste » comme d’une insulte. Comme l’ont expliqué les spécialistes du judaïsme Alanna E. Cooper et Sharona Hoffman dans une tribune publiée par la JTA, continuer à employer ce terme reviendrait à confondre un mouvement politique né dans un contexte historique précis avec une réalité désormais établie : l’existence de l’État d’Israël.
« En continuant à employer les termes ‘sioniste’ et ‘sionisme’, nous faisons obstacle à la normalisation d’Israël », écrivaient les deux auteures en 2024.
Hors du monde universitaire, l’artiste et influenceur pro-Israël Jonah Platt, dont la mère, Julie Platt, a présidé le conseil d’administration de la JFNA de 2022 à 2025, a lui aussi estimé qu’il était « temps de ranger le mot ‘sioniste’ au placard ».
Le mouvement sioniste a atteint son objectif, écrivait-il dans le Forward en avril 2025 : Israël existe. Dès lors, pourquoi continuer à employer un terme forgé au 19ᵉ siècle pour désigner un projet encore à réaliser afin de décrire la réalité d’Israël au 21ᵉ siècle, alors même que ses détracteurs le présentent trop souvent comme « une ‘idéologie’ raciste et destructrice » ?
« Nous n’avons plus besoin d’un terme pour désigner quelqu’un qui estime qu’un État d’Israël doit exister en tant que patrie du peuple juif », écrivait-il. « Car cet État d’Israël, patrie du peuple juif, existe déjà. Et il n’est pas près de disparaître. »
Les défenseurs du terme estiment au contraire que renoncer au mot « sionisme », voire chercher à en atténuer l’importance, reviendrait à céder du terrain aux adversaires des Juifs et d’Israël.
Dans une tribune publiée par la JTA en réponse à Cooper et Hoffman, Zack Bodner, l’un des fondateurs du projet pro-Israël Z3, a ainsi qualifié l’abandon du terme « d’erreur aux proportions épiques ».
« Si nous laissons nos ennemis faire du sionisme un mot tabou, nous leur ouvrirons la voie pour jeter l’opprobre sur l’ensemble du projet sioniste », a écrit Bodner.
Le débat autour du mot « sionisme » ne recoupe d’ailleurs pas les clivages politiques habituels. L’historien israélien à succès Yuval Noah Harari, farouche critique du gouvernement israélien actuel, n’en défend pas moins vigoureusement l’usage des termes « sionisme » et « sioniste ».
« Il est important d’insister sur ce mot et de le réhabiliter, car il a été diffamé », déclarait-il à The Atlantic à l’occasion du premier anniversaire du pogrom du 7-Octobre. Pour Harari, le sionisme repose sur quelques principes fondamentaux : les Juifs forment un peuple, ce peuple a droit à l’autodétermination et entretient un lien historique, culturel et spirituel profond avec la terre d’Israël.
Aucun de ces principes, fait-il valoir, n’implique de nier que les Palestiniens constituent eux aussi un peuple ni de leur dénier leur propre droit à l’autodétermination.
Comme Harari, nombre de ceux qui tiennent à conserver le terme soulignent que le « sionisme » recouvre des courants très divers, tant sur le plan politique que dans la manière de concevoir l’identité juive, allant des libéraux favorables à une solution à deux États aux nationalistes qui soutiennent le mouvement des implantations.
L’American Zionist Movement, qui porte ce nom depuis 1993, précise d’ailleurs sur son site « Reclaim Zionism » que « toutes les positions ou tous les groupes qui se définissent comme sionistes ou sont désignés comme tels ne reflètent pas nécessairement nos valeurs ».
Dans une tribune publiée au début de l’année pour expliquer pourquoi il continue à se définir comme sioniste, Kenneth L. Marcus, directeur du Louis D. Brandeis Center et engagé dans la lutte contre l’antisémitisme, soulignait que le mot ne revêtait pas un sens unique. Il détaillait les différentes dimensions de son propre sionisme, notamment « religieuse », « culturelle » et « politique ».
Mais c’est précisément cette multiplicité des significations qui conduit certains à s’interroger sur l’utilité même du terme.
C’est, semble-t-il, à cette difficulté de communication que Berger cherchait à répondre, alors que certains responsables juifs voient dans toute tentative de reléguer le mot « sionisme » au second plan un renoncement à l’identité juive ou une capitulation devant la gauche.
« Il ne s’agit pas, pour moi, de renoncer à défendre Israël en tant que démocratie juive ni le droit des Juifs à l’autodétermination », a déclaré Berger à la JTA. « Je conseille plutôt de définir ce que l’on entend par sionisme en fonction du contexte et de parler de son ‘soutien à Israël en tant qu’État juif démocratique’ ou du ‘droit à l’autodétermination’. Autrement dit, mieux vaut employer des termes explicites que recourir à un raccourci qui, s’il est parfaitement clair pour vous, risque d’être compris tout autrement par votre interlocuteur. »
Les points de vue et opinions exprimés dans cet article sont ceux de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement ceux de la JTA ou de sa société mère, 70 Faces Media.