"Seule la mort nous débarrassera de notre chagrin"

Les personnes âgées, parmi les plus vulnérables lors de la Shoah, au cœur d’une expo à Londres

Visible jusqu'au 30 avril, l'exposition « Eldercide » de la Wiener Holocaust Library de Londres montre que les Juifs les plus âgés avaient très peu de chances de survivre et que leur vie était très difficile

La police allemande fouille un homme juif âgé sous la menace d'une arme à Kolo, en Pologne, vers 1941. (Avec l'aimable autorisation du United States Holocaust Memorial Museum / Instytut Pamieci Narodowej)

LONDRES — C’est une image qui en dit plus que des milliers de mots : une photo prise par une agence humanitaire pour montrer trois générations de survivants de la Shoah, assortie d’annotations avant publication disant de découper la grand-mère.

La dernière exposition de la Wiener Holocaust Library de Londres,
« Eldercide : Older Jews and the Holocaust », plonge dans l’histoire grandement méconnue des Juifs âgés durant la Shoah, en revenant sur ces histoires de fuite, de persécutions et de survie que donner à voir et lire des photographies rarissimes, des témoignages et des objets.

L’exposition se tient jusqu’au 30 avril prochain.

En Grande-Bretagne, l’histoire des enfants juifs réfugiés qui ont échappé aux nazis en prenant place à bord du célèbre « Kindertransport » est bien connue. Mais le sort de leurs aînés qu’ils ont laissés derrière eux l’est nettement moins.

Ce n’est qu’à partir des années 1980 et 1990 — à une époque où ces survivants très âgés étaient depuis longtemps décédés — que les chercheurs ont commencé à recueillir et enregistrer de façon systématique les témoignages audiovisuels des survivants.

Les programmes permettant aux survivants de prendre la parole dans les écoles ou lors de la Journée du souvenir de la Shoah — instaurés au Royaume-Uni en 2001 — sont également nés trop tard pour tirer les enseignements de ce qu’ils avaient vécu.

« Aujourd’hui, les récits des survivants la Shoah que nous recueillons sont légèrement biaisés parce qu’ils étaient enfants au moment des faits. Ils parlent en fait de ce qu’ont vécu leurs parents ou se souviennent de leurs grands-parents, mais nous n’avons pas la voix de survivants âgés », explique Christine Schmidt, codirectrice par intérim de la bibliothèque.

Ce qu’a vécu la génération née après la Révolution industrielle est à la fois unique et difficile à reconstituer. Certaines personnes présentées dans cette exposition sont nées avant que l’Empire russe n’abolisse le servage, d’autres dans l’immédiat après-coup de la guerre civile américaine et de l’unification de l’Allemagne.

« Cela permet de mieux connecter le XXe siècle au XIXe siècle », ajoute Schmidt. « Cela permet de penser dans une perspective plus longue les victimes de la Shoah. »

L’image composite, en cours de composition par une ONG humanitaire, de trois générations de survivants de la Shoah. La personne la plus âgée est marginalisée. (Wiener Holocaust Library Collections)

La plupart des Juifs âgés déportés dans les camps n’en sont pas ressortis vivants. Les nazis considéraient les personnes âgées, comme les enfants, comme « inaptes au travail », ce qui leur valait le plus souvent de se faire sélectionner pour les transports puis pour les chambres à gaz.

Par exemple, à l’été 1942, au moment de la première liquidation du ghetto de Varsovie, les personnes âgées, les enfants et les malades furent désignés comme « improductifs » et envoyés au camp d’extermination de Treblinka. Quelques mois plus tard, il ne restait plus que quelques centaines de personnes âgées — certaines d’entre elles tentant de cacher leur âge afin d’être aptes au travail, d’autres se cachant dans les caves ou les greniers.

« Cette exposition tente de trouver le point médian entre la vulnérabilité particulière des personnes âgées, du fait de leur âge, les persécutions qu’elles ont endurées », explique Schmidt, « et leur autonomie, le fait que certaines d’entre elles soient parvenues à à s’échapper ou survivre. »

L’exposition révèle qu’il était particulièrement difficile pour les Juifs âgés de fuir la Pologne. Certains choisirent de rester, croyant que les Allemands se comporteraient « civilement », comme ils l’avaient fait pendant la Première Guerre mondiale.

La fuite à l’Est, en Union soviétique, était dangereuse, les autorités soviétiques ayant elles-mêmes déporté nombre de réfugiés juifs en Sibérie ou en Asie centrale, au terme de très longs voyages en camions pour le bétail avec très peu de vivres et d’eau. Ceux qui parvenaient dans les colonies, camps et goulags devaient encore endurer le travail forcé, la faim et la maladie.

Les personnes âgées des familles qui ont pu rester ensemble sont celles qui ont le mieux résisté, les jeunes adultes travaillant tandis que les personnes âgées s’occupaient des petits-enfants.

Christine Schmidt, conservatrice de la Wiener Holocaust Library (Richard Lewisohn)(Richard Lewisohn)

Mais certaines d’entre elles sont parvenues à s’échapper.

Antonia Jacoby, âgée de 61 ans, et sa mère, Fanny Behrendt, née en 1857 et alors âgée de 83 ans, ont fui Breslau (l’actuelle Wrocław) en 1940 pour se lancer dans un périple à travers l’Union soviétique, la Mandchourie, la Chine et la Corée, avant d’atteindre Kobe, au Japon. Fanny, dont les économies de toute une vie avaient servi à financer leur voyage, mourut un mois avant la fin de la guerre. Pour sa part, Antonia s’est installée en Israël en 1947, où elle est décédée en 1968.

L’étendue de la ruse nazie

La ruse dont ont fait preuve les nazis pour dissimuler leurs intentions est une fois de plus soulignée par le traitement infligé aux Juifs les plus âgés.

Les Juifs allemands âgés, par exemple, étaient contraints de signer des « contrats pour une maison de retraite » — une façon de les délester des économies de toute une vie en leur donnant une fausse impression de ce qui allait se passer.

À juste titre, nombre d’entre eux se méfiaient des nazis et, à mesure que les départs forcés se sont multipliés, ils choisirent de mettre fin à leurs jours. À la fin de 1942, 75 % des suicides recensés à Berlin étaient des Juifs — en grande partie des femmes de plus de 60 ans.

Fanny Behrendt, à gauche, et Antonia Jacoby, sur des photos non datées. (Avec l’aimable autorisation de Yael Naaman)

En juin 1944, les nazis tentèrent également de berner la Croix-Rouge en lui faisant croire que Theresienstadt était une maison de retraite pour les Juifs allemands âgés et non un point de transit vers les camps de la mort, à l’Est.

Lorsqu’elles n’étaient pas assassinées à leur arrivée au camp, les personnes âgées étaient victimes de très mauvais traitements, nombre d’entre elles succombant à la faim ou à la maladie.

Autour de Theresienstadt, l’exposition revient sur l’histoire de certains survivants, comme par exemple celle de Philipp Manes, qui avait une soixantaine d’années lorsque son épouse Gertrud et lui-même se sont fait expulser de Berlin, en 1942, avant de créer le Service d’Orientation.

Initialement destiné à aider les nouveaux venus, le service s’est mué en un centre culturel à l’origine de plus de 500 événements – conférences, lectures, théâtre et spectacles musicaux. Manes lui-même a interviewé un grand nombre d’habitants influents des ghettos avant d’être envoyé avec son épouse à Auschwitz en octobre 1944 et d’y être assassinés.

Très peu de Juifs âgés déportés ont survécu à cette épreuve, mais le nombre exact de survivants âgés est inconnu. Seules les statistiques permettent de dessiner des perspectives, elles aussi très sombres : en 1948, les personnes âgées ne représentaient que 1,5 % des survivants déplacés des camps.

Des collaborateurs de la Croix-Rouge suisse distribuent des vivres aux Juifs âgés sauvés de Theresienstadt dans une école à Saint-Gall, en Suisse, le 11 février 1945. (Walter Scheiwiller/ United States Holocaust Memorial Museum/ Domaine public)

Les données compilées par l’ONU et les agences de secours juives, qui ont enregistré le nombre de survivants âgés dans les camps de personnes déplacées ou les maisons de retraite juives, apportent quelques informations. Les chiffres concernant les maisons de retraite financées par l’American Joint Distribution Committee en Allemagne et en Tchécoslovaquie sont incomplets, faisant état de 92 résidents à Berlin, 80 à Cologne, 100 à Dresde et 30 à Bratislava. On estime que c’est à Theresienstadt qu’il y a eu le plus grand nombre de survivants âgés, avec 4 800 personnes de plus de 65 ans dans cette situation.

Libéré, mais pas libre

La libération des camps a apporté son lot de problèmes.

« Physiquement, ils avaient survécu, mais quand on a vu mourir des membres de sa famille, de sa communauté, il est évident que la libération n’est pas synonyme de liberté. Cela a fait émerger tout un tas de problèmes », explique Schmidt.

« Nous, les vieux, sommes totalement ravagés », écrivait en 1947 Richard Feder, survivant de Theresienstadt qui devint plus tard grand rabbin de Slovaquie. « Nous avons perdu nos frères et sœurs, nos enfants, nos petits-enfants, tout ce qui nous était cher, tout ce qui faisait que la vie est belle. Nous avons tout perdu… Seule la mort nous débarrassera de notre chagrin. »

Les photos d’un album qui témoigne des activités de l’Unité de secours juive en Allemagne donnent un aperçu de la vie quotidienne des personnes déplacées et des personnels humanitaires dans des endroits tels que Bergen-Belsen, Kaunitz et Bar Harzburg immédiatement après la Shoah. (Wiener Holocaust Library Collections)

Grâce à Nelly Wolffheim, féministe et écrivaine juive allemande qui s’est enfuie en Grande-Bretagne en 1939, la vie de certains de ces survivants âgés n’est pas purement et simplement tombée dans l’oubli. Dans les années 1950, elle a mené une trentaine d’entretiens avec des survivants — dont beaucoup étaient âgés — pour le projet de témoignages oculaires de la Wiener Library.

Ces entretiens révèlent l’étendue des difficultés auxquelles ont dû faire face les réfugiés les plus âgés — solitude, insécurité financière, perte de leur statut et de leur profession — mais attestent aussi de leur force et de ce qu’ils feront plus tard dans la vie.

La résilience de certains survivants âgés est remarquable.

Mordechai et Sheindl Rajs s’enfuirent en territoire occupé par les Soviétiques en 1939 et dans l’après-guerre, passèrent par la Tchécoslovaquie et l’Autriche pour revenir en Allemagne. Au départ, ils vivaient dans un camp de personnes déplacées. En raison de problèmes de santé, ils ont dû attendre 1951 pour obtenir leur visa pour les États-Unis.

Gabriele « Jella » Caro avait 70 ans lorsque les nazis annexèrent son Autriche natale, en 1938 : quatre ans plus tard, elle était déportée à Theresienstadt où elle passait de longues heures, chaque jour, à éplucher des pommes de terre et recueillir du crin de cheval pour avoir un peu plus à manger. La malnutrition endommagea irrémédiablement sa vue. Dans l’après-guerre, elle retourna à Vienne où elle vécut un temps dans une chambre avec 14 autres survivants dans une maison de retraite.

L’exposition donne à lire une lettre qu’elle avait écrite à cette époque. « Je suis totalement seule ici. Mes amis sont tous partis, certains sont morts et beaucoup se sont suicidés ou ont été expulsés. C’est vraiment un miracle que je sois revenue. C’est très triste d’être si seule à 77 ans, sans foyer. »

Mordechai et Sheindl Rajs sur une photo non datée. ((United States Holocaust Memorial Museum/ Avec l’aimable autorisation de Lillian Rajs Gewirtzman)

Malgré tout ce qu’elle a enduré, Caro a vécu centenaire. Et ironie de l’histoire, un descendant de Caro — qui ignorait que son aïeule y figurait — a vu cette exposition en décembre dernier, suite à quoi il a fait don d’une autre lettre qui apporte un autre éclairage sur ce qu’elle a vécu.

Pour les descendants de ces survivants âgés, tout ce qui leur reste est un lien qui les rapporte au passé.

Portrait de famille avec Bertha Gutman née Kronick, au centre, en Lituanie, vers 1948. (Avec l’aimable autorisation d’Avril Stone)

Avril Stone, par exemple, a hérité des pinces que ses grands-parents lituaniens, Bertha et Yitzhak Gutman, avaient reçu en cadeau de mariage en 1903. Le couple s’est enfui dans une forêt lors de l’invasion allemande. Yitzhak est tombé malade et est mort en 1942, dans la clandestinité, mais Bertha a survécu.

C’est au début des années 2000 que Stone a reçu les pinces de la part de proches en Israël qui les avaient prises pour les mettre en sécurité lors de leur fuite vers la Russie. « C’est très émouvant d’avoir ces pinces entre les mains ; elles me sont très précieuses », rapporte l’exposition.

Pour ses grands-parents — et beaucoup d’autres — la Shoah, note Schmidt, a été « le tout dernier chapitre » de leur vie. Ils avaient travaillé, fondé une famille et fait des enfants, eu des petits-enfants, pour se retrouver face à un véritable « cataclysme dans leurs dernières années ».

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