Les politiques de Ben Gvir entraînent une forte participation électorale dans les villes arabes
Les conséquences du 7-Octobre et les dissensions politiques qui ont suivi ont modifié les habitudes de vote dans le sud d’Israël - qu'il s'agisse des communautés qui avaient été attaquées lors du massacre ou des hameaux bédouins
En cette mi-journée de mardi, il apparaît clairement que les bouleversements survenus ces dernières années au sein de la société israélienne — du massacre perpétré par le Hamas le 7 octobre 2023 à l’entrée de partis d’extrême droite au gouvernement — ont entraîné des changements dans le comportement électoral des communautés du sud d’Israël.
L’un des principaux faits marquants de ces élections nationales a été une forte hausse, semble-t-il, du taux de participation du côté des Arabes israéliens. Les chiffres de la Commission centrale électorale ont fait état d’un nombre de votes accru au sein des communautés non-juives.
Selon la Commission centrale électorale, c’est le village bédouin non reconnu d’Atuana qui, en début d’après-midi, a enregistré le taux de participation le plus élevé du pays, à 64 %. Deux autres villages similaires occupaient respectivement la deuxième et la quatrième place, avec 47,9 % et 47,8 %.
Dans la ville bédouine de Rahat, le bastion du parti Raam de Mansour Abbas, des hommes du clan al-Qassassi se sont retrouvés après avoir déposé un bulletin dans l’urne. A leurs côtés, Zen al-Qassassi, qui est âgé de 13 ans – l’adolescent est le petit-fils du cheikh, me dit-on, et un candidat potentiel à sa succession. L’un après l’autre, les deux hommes fustigent la recrudescence des démolitions de maisons bédouines sous le mandat du ministre d’extrême-droite de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir ; l’incapacité à endiguer la violence armée au sein de la société arabe ainsi que le revirement concernant les accords budgétaires qui visaient à soutenir la communauté, des fonds qui avaient été obtenus par Abbas lorsque le Raam avait rejoint le gouvernement Bennett-Lapid.
« Nous détestons Ben Gvir mais nous lui sommes également reconnaissants », dit Einad al-Qassassi. « Il a réussi à unir les Arabes israéliens ».
Ahmed al-Qassassi ajoute : « J’ai voté à des dizaines de reprises et je n’avais jamais vu une telle foule dans le bureau de vote ». Évoquant le célèbre avertissement qui avait été lancé en 2015 par le Premier ministre Benjamin Netanyahu – il s’était alarmé d’un vote massif des Arabes israéliens, le jour du scrutin national – il explique que « cette fois-ci, c’est nous qui nous rendons aux urnes en masse ».
Il affirme avoir la certitude que les responsables politiques de la coalition et de l’opposition tenteront de courtiser Abbas une fois les résultats connus – même s’ils ont juré, pendant la campagne, de ne pas s’allier aux partis arabes.
« Nous voulons faire partie du gouvernement », s’exclame-t-il.
Les femmes bédouines, elles aussi, se sont rendues aux urnes – ce qui est un fait inhabituel. Nimr Abu Shiban le fait d’ailleurs remarquer : « Dans le passé, mon épouse et mes filles n’auraient pas voté. Mais le pays est entre de si mauvaises mains que tout le monde vote aujourd’hui ».
Le comportement du gouvernement actuel « a blessé nos âmes », confie, de son côté, une femme vêtue de noir et âgée de 56 ans. Seuls ses yeux apparaissent sous sa tenue sombre.
Alors qu’elle a voté pour la toute première fois – elle refuse de donner son nom ou d’être photographiée – elle indique que ses enfants, qui vivent dans un village non-reconnu, sans électricité ni eau courante, ne peuvent même pas construire une modeste cabane aujourd’hui, Ben Gvir s’étant engagé à tout démolir.
Un bastion de la droite
Dans les villes juives voisines, les partis de droite auront cherché à tirer parti de la forte participation arabe pour mobiliser leurs partisans. Dans le quartier de Ramat Shaked à Ofakim, une ville juive du sud du pays où plus de la moitié de la population avait voté pour le Likud ou pour le Shas en 2022, les affiches des partis de la coalition sont nombreuses dans les rues. Une femme qui tient un stand pour le parti d’extrême droite Noam d’Avi Maoz a vu sur son téléphone portable un article qui indiquait que 50 % des habitants de Rahat avaient déjà voté. Elle déclare à la volée : « On est fous de leur avoir donné le droit de vote ».
Elle ajoute, s’adressant directement au Times of Israel : « Ils ont leurs terres, ils ont Dubaï, l’Iran. Ils rêvent d’émigrer. Les Britanniques les ont fait venir et tout à coup, voilà que les Arabes étaient là depuis 2 000 ans ».
« C’est une terre juive », ajoute-t-elle avec conviction.
Non loin de là, deux jeunes hommes se tiennent aux abords d’un petit stand qui représente le parti laïc Yisrael Beytenu d’Avigdor Liberman. « Le soutien dont nous bénéficions est faible », reconnaissent Daniel Saranes et Gregory Rozenfeld.
Au stand du Shas, Yosef Levi distribue des amulettes sous film plastique à l’effigie de feu le rabbin Ovadia Yosef, criant aux passants que s’ils en possèdent une, ils n’auront plus besoin d’une assurance automobile.
A l’intérieur du bureau de vote, Shirel Elhazov, 20 ans, consulte la liste des partis. Elle dit à sa sœur : « Vote soit pour le Likud, soit pour Ben Gvir ».
Shirel rendait visite à sa grand-mère dans le quartier de Mishor Hagefen, à l’ouest d’Ofakim, le 7 octobre 2023, quand des terroristes du Hamas avaient frappé à la porte. Au cours du carnage qui avait endeuillé la ville, 52 personnes avaient été tuées, dont 39 à Mishor Hagefen.
La famille a survécu – mais les séquelles sont encore bien là. « Je ne peux pas soutenir Gadi Eisenkot parce qu’il est avec Yair Golan », explique Shirel, qui s’en prend à Golan qui – des propos qui l’avaient choquée – avait affirmé qu’il y avait des innocents à Gaza. « Quoi, et il n’y avait pas d’innocents au kibboutz Beeri [où environ un dixième des habitants ont été assassinés] ? On n’était pas innocents ? »… Son père, Vadim, confie qu’il a entendu des gens dire qu’ils ont regretté d’avoir voté pour Liberman en 2022 et qu’ils comptent voter pour Ben Gvir à la place.
Toujours engagés pour la paix
Au kibboutz Magen, à cinq kilomètres de la frontière sud de Gaza, l’ambiance est encore différente. Trois hommes se tiennent à un stand à l’extérieur du bureau de vote qui a été mis au service des 560 habitants de Magen et des communautés environnantes. Un seul parti est représenté : HaDemocratim, la faction dirigée par Yair Golan.
Meir Tokayer, un homme âgé de 81 ans qui vit à Magen depuis 60 ans, dit penser que certains de ses voisins ont basculé à droite depuis le 7-Octobre et il s’interroge : « Qui parle de paix aujourd’hui ? »
« Moi », rétorque Yitzhak Vax, qui est âgé, pour sa part, de 72 ans. « Mes opinions n’ont pas changé. La solution à deux États pour deux peuples ne se fera pas du jour au lendemain, mais quelle est l’alternative ? Est-ce qu’on va tuer ou expulser cinq millions d’Arabes ? Ou est-ce qu’on va avoir un État unique qui pratiquera l’apartheid ? Je ne veux pas perdre le seul État juif démocratique dont nous disposons ».
Le 7 octobre, l’intervention courageuse du coordinateur de la sécurité de la communauté, Baruch Cohen, et de son équipe avait empêché des enlèvements à Magen. Deux résidents avaient été tués et Baruch Cohen avait perdu une partie de sa jambe. Son épouse, Mina Cohen, explique avoir voté pour Eisenkot afin d’apporter un nouveau souffle à la direction, même si elle s’est tournée vers la droite depuis le 7-Octobre. Alors que son mari Baruch continue de croire qu’il faut aider Gaza, elle-même a adopté un positionnement plus dur : « De mon point de vue, des taxis devraient tous les emmener bien loin d’ici ».