Les proches d’une famille de Cisjordanie abattue par des policiers israéliens réclament justice

Après la mort d'Ali Bani Awda, de sa femme et de deux de leurs enfants, l'un de ses oncles exige, loin de tout désir de vengeance, que les responsables de la fusillade répondent de leurs actes

Les proches pleurent devant les dépouilles de quatre membres d'une famille palestinienne, dont deux enfants, tués par les forces israéliennes alors qu'ils se trouvaient dans leur véhicule, lors de leurs funérailles dans la ville de Tammun, en Cisjordanie, le 15 mars 2026. (Crédit : JAAFAR ASHTIYEH / AFP)

Quelques heures avant d’être tué avec son épouse et deux de leurs enfants, Ali Bani Awda était rentré chez lui, en Cisjordanie, après un long temps passé en Israël, où il travaillait pour subvenir aux besoins de sa famille.

Ce samedi-là, les quatre enfants de Bani Awda lui avaient demandé de les emmener faire des achats en prévision de l’Aïd al-Fitr, pour clore le mois du ramadan. Les six membres de la famille étaient montés à bord de leur berline grise en direction de Naplouse, à une quarantaine de minutes de route au sud de chez eux, à Tammun.

De retour après minuit, les Bani Awda étaient à l’approche de Tammun lorsqu’une patrouille de la police des frontières était arrivée dans la ville pour procéder à des interpellations.

Selon les autorités israéliennes, les soldats avaient eu l’impression que la voiture fonçait dans leur direction. Ils avaient alors ouvert le feu. Et en l’espace de quelques instants, Bani Awda, 37 ans, sa femme Waad, 35 ans, et deux de leurs enfants, Mohammed, 5 ans, et Othman, 7 ans, avaient été tués d’une balle dans la tête.

A bord du véhicule, les deux autres enfants, Mustafa, 8 ans, et Khaled, 11 ans, avaient été légèrement blessés – mais ils devraient restés traumatisés toute leur vie par la tragédie.

« Ces enfants qui sont en vie — que vont-ils devenir ? » s’interroge Diab Mahamid, l’oncle d’Ali Bani Awda, lors d’une interview par téléphone avec le Times of Israel, un entretien accordé depuis la tente de deuil qui a été dressée à Tammun.

« Quand ils ont vu leur père et leur mère se faire tuer sous leurs yeux et qu’on les a frappés ?… »


Ces décès ont porté à 24 le nombre de Palestiniens tués par les forces de l’ordre israéliennes cette année. Parmi ces victimes, au moins cinq personnes ont été tuées lors d’attaques présumées de résidents d’implantations, selon des chiffres relayés par l’organisation BTselem et par le site officiel d’information de l’Autorité palestinienne, WAFA.

Israël affirme que la majorité du millier de Palestiniens tués par les forces de l’ordre israéliennes en Cisjordanie depuis 2023 ont trouvé la mort lors d’attaques – mais les fusillades contre des Palestiniens innocents restent toutefois malheureusement fréquentes. Et la mort des Bani Awda rappelle les dangers auxquels sont confrontés les habitants de Cisjordanie, même à l’occasion de rencontres apparemment banales avec des Israéliens.

La famille et les voisins disent avoir du mal à comprendre le fil de la tragédie – et les autorités israéliennes ont promis d’enquêter sur cette fusillade. Mais selon les spécialistes, les précédents cas de Palestiniens abattus par erreur par les forces de l’ordre israéliennes laissent peu d’espoir.

« Ils ont tué des enfants », rappelle Mahamid. « Les médias israéliens ont parlé de quatre terroristes tués, mais ce sont des enfants. »

Mustafa, qui a été blessé mais a survécu aux tirs des soldats israéliens qui ont tué ses parents et ses deux frères et sœurs, est réconforté lors de leurs funérailles à Tammon, en Cisjordanie, le 15 mars 2026. (Jaafar ASHTIYEH / AFP)

Le drame ne déchire pas seulement une famille mais aussi toute la société palestinienne de la région.

Dimanche, suite aux coups de feu meurtriers, une journée de deuil a été décrétée dans le district de Tubas, dans le nord de la Cisjordanie.

Mahamid, qui vit également à Tammun, évoque des obsèques d’une infinie tristesse. Des centaines de personnes y ont assisté, à commencer par les enfants survivants qui étaient blessés au visage — par des éclats d’obus lors de la fusillade, semble-t-il. La famille affirme de son côté qu’ils ont été frappés par les policiers.

Le maire de Tammun, Samir Basharat, explique au Times of Israel que des personnes sont venues de tout le district pour assister aux obsèques.

« Les gens ont fait corps autour de la famille. Ce qui leur est arrivé n’a aucun sens », confie-t-il lors d’une interview téléphonique, ajoutant qu’il ne comprend toujours pas bien ce qui s’est passé.

Khaled a déclaré aux médias palestiniens, peu après son arrivée à l’hôpital, que les coups de feu avaient été dirigés directement en direction de la voiture.

Un membre de la famille porte le corps de Mohammed Bani Odeh, âgé de 5 ans, lors des funérailles d’une famille palestinienne tuée par les forces israéliennes alors qu’elle se trouvait dans son véhicule, dans la ville de Tammun, en Cisjordanie, le 15 mars 2026. (Crédit : JAAFAR ASHTIYEH / AFP)

« L’armée est arrivée », a-t-il dit en parlant, semble-t-il, des policiers. « Ils m’ont sorti de la voiture. Ils se sont assis sur ma poitrine. Ils m’ont dit : ‘Dis-nous ce que vous avez fait ou on te tue’. Je leur ai dit que nous étions allés faire des courses à Naplouse et que nous étions rentrés chez nous, et que dans la voiture se trouvaient mon père, ma mère et mes trois frères. [L’officier] m’a traité de menteur et il m’a frappé au visage. »

Les images des lieux, après la fusillade, montrent une jeep militaire en train de remorquer un véhicule criblé de dizaines de balles.

Selon Khaled, les policiers lui ont dit « Nous avons tué des chiens » avant de l’emmener, son frère survivant et lui, dans une jeep pour les fouiller.

La police n’a pas répondu à la demande de commentaire du Times of Israel.

Khaled a noté avoir demandé à l’un des soldats : « Vous aimez votre père et votre mère ? Alors pourquoi avez-vous tué mon père et ma mère ? »

Les quatre enfants de la famille Bani Awda sur une photo non datée. (Utilisé conformément à l’article 27a de la loi sur les droits d’auteur)

Mahamid confie au Times of Israel qu’il n’avait pas vu Ali depuis des mois à cause de son travail en Israël. Selon lui, son neveu était très apprécié à Tammun et par ses employeurs israéliens. Il dit ne pas comprendre ce qui a pu se passer.

Lors des funérailles, on a entendu ça et là des appels à la vengeance et au recours aux ailes militaires du Hamas et du Jihad islamique palestinien. Ce que Mahamid refuse.

« Qu’est-on supposés faire, nous sa famille — aller tuer des gens en Israël ? » interroge-t-il sur un ton sarcastique.

Il affirme que la famille fera son possible pour que les agents de la police des frontières responsables de la fusillade soient traduits en justice, quitte à rechercher eux-mêmes des preuves, à engager un avocat et à contacter des organisations de défense des droits humains.

Cacher les choses sous le tapis

Répondant à une question sur les coups de feu, lundi, le porte-parole de Tsahal, le général de brigade Effie Defrin, a indiqué que l’incident faisait l’objet d’une enquête des services de police et de l’armée, laquelle défendait certaines valeurs.

« C’est atroce de faire du mal à des innocents, particulièrement à des enfants ou à des femmes », a-t-il déclaré. « Le but de l’armée israélienne n’est pas de faire du mal à des civils innocents. »

Pourtant, l’histoire montre qu’il y a peu de chances qu’une fusillade en Cisjordanie donne lieu à une inculpation et à des sanctions pénales.

Dans un rapport qui avait été diffusé au mois de décembre dernier au sujet des plaintes déposées auprès de l’armée concernant d’éventuels mauvais traitements ou préjudices infligés à des Palestiniens, l’organisation pacifiste Yesh Din avait constaté qu’une très faible proportion d’entre elles avait donné lieu à une enquête, et un plus petit nombre encore à une mise à examen.

Selon les chiffres des autorités militaires cités dans ce rapport, entre 2016 et 2024, l’armée a reçu 2 427 plaintes de cette nature de la part de Palestiniens. Une enquête a été ouverte dans 22,7 % des cas, avec à la clef 23 inculpations, soit moins de 1 % des plaintes.

Selon Roni Peli, avocate pour Yesh Din, le droit militaire israélien inclut des mécanismes destinés à traiter des cas comme celui-ci impliquant des crimes de guerre présumés.

En pratique, cependant, elle estime que le processus est rendu difficile par d’importants obstacles.

Une femme palestinienne circule sur une route détruite à Tammun, le 28 novembre 2025, lors d’une vaste opération militaire israélienne en Cisjordanie. (JOHN WESSELS / AFP)

Dans la plupart des cas, qui impliquent généralement des soldats, il s’agit tout d’abord de décider d’ouvrir ou non une enquête, avant que la division d’enquête de la police militaire prenne le relais.

Selon Peli, les enquêtes de la Division d’enquête criminelle de la police militaire sont souvent approfondies et professionnelles.

« Ils ne font pas dans la demi-mesure. Ils interpellent des suspects, consultent des experts qui examinent les angles de tir, interrogent les Palestiniens — tout », explique-t-elle. « Les enquêtes elles-mêmes, du moins de ce que j’ai pu voir, sont assez professionnelles. »

Une fois l’enquête terminée, l’affaire est transférée à la branche des affaires opérationnelles du Corps du procureur général militaire. Selon Peli, c’est souvent là que l’affaire s’enlise et que les poursuites s’interrompent.

« Je les appelle ‘ces gens qui balayent les choses sous le tapis’, » dit-elle.

Des soldats israéliens lors d’une opération militaire dans la ville de Tubas, en Cisjordanie, le 26 novembre 2025. (Crédit : AP Photo/Majdi Mohammed)

Elle estime que les procureurs hésitent à poursuivre au pénal de crainte que les soldats soient dissuadés de faire quoi que ce soit en pareille situation.

Par ailleurs, explique Peli, nombre de personnes affirment qu’il est impossible de juger équitablement de tels cas après coup.

« On me dit : On est là, dans une pièce bien éclairée. Impossible de juger ceux qui sont sur le terrain. C’est quelque chose qui est écrit dans des décisions de justice, dans les réponses de l’accusation et du procureur général aux recours concernant des décisions de ne pas poursuivre », explique-t-elle.

Dans la plupart des cas, l’accusation conclut qu’il y a eu une défaillance opérationnelle et, au lieu de déposer des actes d’accusation, elle renvoie l’affaire à une procédure disciplinaire — ce qui va retarder des promotions ou, dans les cas plus graves, renvoyer des soldats.

Un soldat de l’armée israélienne patrouillant avec son arme dans une rue lors d’un raid militaire, dans le village d’al-Yamun, près de Jénine, en Cisjordanie, le 17 février 2026. (Crédit : Leo Correa/AP)

Peli assure que cela ne se limite pas au cas où des Palestiniens sont tués. Même lorsque des soldats israéliens sont tués par erreur ou négligence, lors d’une activité opérationnelle, il est rare que cela donne lieu à des poursuites pénales.

Elle cite notamment la mort en 2019 du caporal Evyatar Yosefi, noyé dans la rivière Hilazon lors d’un exercice militaire de navigation. Malgré les conclusions de l’enquête qui avaient mis en évidence que les commandants n’avaient pas arrêté l’exercice alors que les conditions météorologiques étaient difficiles, les sanctions s’étaient cantonnées à de la discipline, entre réprimandes formelles et renvoi.

L’identité des tireurs rajoute une couche de complexité aux meurtres de Tammun, mais aussi une note d’espoir. Les forces sur le terrain, dimanche matin, n’étaient pas des soldats mais des policiers, et l’organisme chargé de l’enquête est le Service des enquêtes internes de la police.

L’unité, qui a son siège au sein du ministère de la Justice, a déjà dit qu’elle manquait d’expertise pour enquêter sur les incidents survenus en Cisjordanie. Cependant, ces deux dernières années, elle a enquêté sur des cas de conduite inappropriée de la part d’agents de la police des frontières.

Plusieurs affaires ont déjà abouti à des inculpations, résume Peli.

Dans l’une des enquêtes qu’elle a pu examiner, « l’enquête était globalement correcte », dit-elle. Mais il est trop tôt pour en tirer des conclusions sur le Service des enquêtes internes de la police en Cisjordanie, compte tenu du faible nombre de cas étudiés jusqu’à présent.

Selon le diffuseur public Kan, les agents impliqués dans la fusillade de Tammun venaient d’une unité impliquée dans une autre fusillade, il y a de cela quatre mois environ. Dans cette affaire, des agents avaient été filmés en train de tuer à bout portant à Jénine deux suspects qui sortaient d’un bâtiment, les mains levées. Selon le rapport, l’unité avait été suspendue de ses activités en Cisjordanie avant de reprendre ses activités.

Deux suspects palestiniens de terrorisme semble-t-il en train de se rendre aux soldats israéliens à Jénine, en Cisjordanie, juste avant d’être abattus, le 27 novembre 2025. (Capture d’écran : X ; utilisée conformément à la clause 27a de la loi sur les droits d’auteur)

Le rapport précise que le Commandement central a envisagé de suspendre à nouveau l’unité après l’incident de Tammun, mais qu’il a décidé d’attendre l’issue de l’enquête du Service des enquêtes internes de la police.

Mahamid explique au Times of Israel qu’il croit en la justice et qu’Israël fera face à ses responsabilités.

« Vous dites que c’est l’armée la plus morale du monde — alors soyez à la hauteur », conclut-il. « Enquêtez. Une famille entière a été tuée de sang-froid. »

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