Les toiles de Farideh Golbahar, artiste juive d’origine iranienne, s’exposent à Tel Aviv
Jusqu'au 11 juillet, l'exposition 'Beyond Garden' revient sur des décennies d'huiles sur papier, oniriques et minutieuses, à mi-chemin entre l'Iran, l'Europe et Jérusalem
Lorsqu’elle était petite, à Téhéran, l’artiste Farideh Golbahar et sa famille dormaient souvent dehors, dans leur grand jardin verdoyant, durant les mois d’été.
Ce jardin luxuriant et son souvenir ne l’ont jamais quittée.
Aujourd’hui âgée de 84 ans, elle est connue pour ses huiles minutieuses qui représentent des jardins dans leurs plus infimes détails.
« Je peins depuis que je suis enfant, sur les murs, les portes, toutes sortes de choses », confie Farideh Golbahar. « Mais je ne peignais pas de fleurs. C’est venu plus tard. »
Cette obsession florale a débuté vers 1966 : elle vit alors en Allemagne, où son mari, Eli Said Golbahar, aujourd’hui âgé de 86 ans, étudie l’économie.
En visitant Munich, dans une exposition de rue, ils tombent sur un tableau très coloré qui représente des fleurs.
« J’ai dit à Farideh : ‘Achetons ce tableau’ », raconte Eli Golbahar. « Ce à quoi elle m’a répondu : ‘Quoi ? Mais je peux faire exactement le même.’ »
« Je savais qu’elle me dirait ça », poursuit Eli, le temps d’un récent entretien avec le couple, dans leur appartement de Jérusalem. « Nous sommes sortis acheter du matériel, et tout a commencé. »
La dernière exposition en date de l’artiste, Beyond Garden, est visible jusqu’au 11 juillet à la Maison des Artistes de Tel Aviv. Elle présente les œuvres des dernières années et décennies de cette peintre prolifique.
C’est loin d’être la première exposition de cette artiste, qui signe ses oeuvres du nom de Farideh. Sa toute première exposition remonte en 1957, à la Biennale d’art Iran-Italie à Téhéran, après quoi suivirent des expositions collectives au Musée d’Israël, ainsi que des présentations individuelles au Musée d’art de Ramat Gan et dans d’autres institutions.
Farideh Golbahar peint sa vision des jardins depuis des dizaines d’années. Elle divise généralement sa feuille de papier en quatre ou six sections, chacune d’entre elles montrant des éléments végétaux sous différents angles, alternant entre l’infiniment petit et l’infiniment grand.
Une section peut représenter un agrandissement de fleur, une autre se remplir de dizaines de bourgeons selon un motif rappelant celui d’un tapis persan. Un rectangle plus grand peut s’étirer sur la moitié supérieure de l’oeuvre pour laisser entrevoir un petit lac parsemé de nénuphars.
On y trouve aussi souvent des palmiers, ces palmiers-dattiers que Farideh Golbahar n’avait jamais vus avant de s’installer en Israël, ainsi que la présence du puissant soleil israélien, dont la lumière sature tout sur son passage.
Coïncidence poétique, son nom de famille, Golbahar, signifie fleur de printemps en persan.
« Mes peintures ont un air de Monet et de Téhéran, mais ce sont les miennes », explique l’artiste en montrant ses œuvres dans la réserve de son appartement, située dans le dédale de pièces entourant le parking souterrain. « C’est la fusion de tous mes mondes. »
« La fusion de tous mes mondes »
Son atelier est installé dans une autre pièce, laquelle contient une table, ses peintures, ses pinceaux et une radio qui lui permet d’écouter les informations et de la musique lorsqu’elle peint.
Farideh Golbahar a commencé à prendre des cours de peinture dès l’enfance, à Téhéran : c’est là qu’elle a réalisé ses premières huiles sur papier, une technique qui l’accompagne depuis lors.
« J’aimais le papier », confie-t-elle. « Je n’ai jamais voulu passer à la toile. Le papier absorbe la couleur. »
Il y a quelque chose de fantastique dans les jardins de Farideh Golbahar, un symbole persan qui évoque son enfance à Téhéran. Pourtant, l’artiste précise que ses jardins mystiques s’inspirent de divers moments de son existence, et notamment de ses années passées en Europe et en Israël, au-delà de sa jeunesse en Iran.
Elle était l’aînée de cinq filles. Son père était avocat et leur famille juive était aisée et laïque.
Il leur arrivait de dire les bénédictions sur le vin le vendredi soir et ils achetaient toujours de la matza pour Pessah. Farideh Golbahar se souvient du massepain, cette douceur aux amandes que sa mère préparait pour la fête. Elle se rappelle également qu’elles n’étaient que deux élèves juives en classe, à l’école, et qu’elle étudiait le Coran comme les autres élèves.
La vie d’artiste n’était pas envisageable dans sa famille : ses sœurs et elle devaient s’orienter vers des professions libérales, à l’instar de leur père.
La démocratie iranienne battait déjà de l’aile à la fin des années 1960, le pays souffrant d’une grande pauvreté et de vives tensions politiques.
Les Golbahar se trouvaient en Allemagne, en 1967, et la guerre des Six Jours en Israël les a profondément marqués. Ils sont retournés en Iran en 1969 avec leur fille et ont commencé à envisager de s’installer en Israël.
« Nous étions fiers qu’Israël existe, fiers d’être juifs, et nous voulions vivre dans un endroit où nous ne serions pas une minorité », explique Eli. « La communauté juive de Téhéran nous donnait l’impression de vivre dans un ghetto. »
Ils arrivent en Israël en 1971 et s’installent à Jérusalem, où ils vivent depuis. Les membres de leur famille se sont dispersés à Londres et aux États-Unis après la révolution islamique de 1978 et la chute du chah, l’année suivante.
Les Golbahar n’ont plus de famille ni d’amis à Téhéran, mais depuis les récents affrontements entre Israël et leur pays d’origine, ils pensent beaucoup au peuple iranien et au régime sous lequel il souffre depuis une cinquantaine d’années.
Lorsque Farideh Golbahar a pris son nouveau départ en Israël, elle a immédiatement senti que ses oeuvres et sa démarche artistique étaient bien accueillis.
« Dès le début, nous avons senti que les gens ici aimaient vraiment l’art. Vraiment », dit-elle. « Ils ont cette culture d’acheter des œuvres pour habiller leurs murs, et ils décident par eux-mêmes de ce qu’ils veulent acquérir. »
Les Golbahar ont dirigé une galerie pendant une vingtaine d’années, la Galerie Gimmel à Jérusalem, qui leur a permis de donner à voir les oeuvres d’artistes tels que Pinhas Cohen-Gan, Rafi Lavie, Yair Garbuz, Gabi Klezmer et Moshe Kupferman.
Aujourd’hu encore, Farideh Golbahar continue de peindre.
« Chaque fois que je peins quelque chose, je me demande : ‘C’est moi qui ai fait ça ?’ – je ne serais pas forcément capable de le refaire », confie l’artiste.
« Je termine mes tableaux, et c’est tout. Il m’est difficile, même à moi, d’expliquer ce que je fais. C’est comme si ces fleurs et ces motifs étaient ancrés en moi et me revenaient depuis mes toutes premières années. »