L’étiquetage des produits des implantations risque d’avoir un effet boule de neige
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Analyse

L’étiquetage des produits des implantations risque d’avoir un effet boule de neige

Seules 0,7 % des exportations vers l'UE viennent de Cisjordanie, mais Israël craint que la directive n'entraîne un boycott généralisé tacite

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Vignes. Illustration. (Crédit :Ben Sales/JTA)
Vignes. Illustration. (Crédit :Ben Sales/JTA)

En avril, 16 ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne avaient appelé à la mise en œuvre d’un régime d’étiquetage pour les produits des implantations, incitant le ministre des Affaires étrangères d’alors Avigdor Liberman de les comparer aux nazis.

« Ils peuvent… étiqueter tous les produits de Judée, de Samarie et du Golan avec une étoile jaune, » a-t-il dit en utilisant les termes bibliques pour la Cisjordanie.

Le député Yair Lapid avait téléphoné à la chef de la politique étrangère de l’UE Federica Mogherini pour protester contre la demande des ministres des Affaires étrangères, la qualifiant de « tache sur l’Union européenne« .

La demande pour l’étiquetage des implantations est un appel pour un « boycott de facto d’Israël », avait déploré Lapid, ajoutant que ce « processus dangereux » pourrait « provoquer un désastre dans l’économie israélienne ».

En tant qu’ancien ministre des Finances, Lapid devait savoir qu’il exagérait l’impact à court terme immédiat d’une telle directive sur l’économie du pays. Mais il a également reconnu clairement que l’introduction d’un régime d’étiquetage pour les produits israéliens de Cisjordanie que l’UE considère comme étant illégalement occupée risque de nuire gravement à l’Etat d’Israël à long terme.

En effet, elle pourrait renforcer le sentiment international qu’Israël est un Etat paria, mettent en garde certains experts, et déclencher une avalanche qui aboutirait à un boycott généralisé des produits israéliens.

Une vigne près de la maison de Yaakov Berg dans l'implantation de Mateh Binyamin (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israel)
Une vigne près de la maison de Yaakov Berg dans l'implantation de Mateh Binyamin (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israel)

Les efforts visant à boycotter Israël se renforcent régulièrement depuis quelques années mais ils dominent actuellement le débat national comme jamais auparavant, avec des politiciens et des militants de premier plan insistant sur la nécessité de lutter avec la plus haute priorité contre le BDS (Boycott, Désinvestissement et Sanctions).

Cette semaine, les Israéliens n’ont pratiquement parlé de rien d’autre. Vendredi dernier, les Palestiniens ont tenté d’exclure Israël du football mondial, avant de renoncer à leur motion à la dernière minute.

Mardi, l’Union nationale des étudiants britanniques a officiellement adopté la position de BDS.

Mercredi, le PDG du géant des télécommunications mobiles Orange a declaré qu’il aimerait se retirer du marché israélien.

Jeudi, la société française a officiellement annoncé qu’elle allait couper les liens avec la société israélienne Partner.

Bien que cet assaut de l’activité antiisraélienne fasse partie d’une tendance à long terme, la menace n’a jamais été ressentie de façon plus tangible. La perspective qu’Israël soit expulsé de la FIFA a secoué les Israéliens plus que tout rapport accablant des Nations Unies ou boycott d’un syndicat ne l’avait fait. Puis le coup de massue d’Orange a exacerbé le sentiment de siège.

En revanche, le plan d’étiquetage de l’UE est une menace d’un ordre tout à fait différent, un cas où des gouvernements démocratiques se préparent à cibler l’entreprise des implantations et ses exportations relativement mineures, mais avec des conséquences potentielles pour l’ensemble de l’économie israélienne – et pour la légitimité d’Israël.

Et de nombreux initiés estiment que, tôt ou tard, l’UE ira de l’avant avec la politique d’étiquetage.

Le poète Erez Biton, qui a remporté cette année le Prix Israël pour la littérature, a appelé dans son discours d’acceptation du prix à ce que la société israélienne s’unisse autour du rejet du projet de l’UE. « Ceux qui étiquettent les produits aujourd’hui sont susceptibles d’étiqueter les gens demain », a-t-il prédit.

La Chef de la diplomatie de l'Union européenne Federica Mogherini et le ministre israélien des Affaires étrangères de l'époque Avigdor Lieberman lors d'une conférence de presse à Jérusalem le 7 novembre 2014 (Crédit photo: AFP / Thomas Coex)
La Chef de la diplomatie de l’Union européenne Federica Mogherini et le ministre israélien des Affaires étrangères de l’époque Avigdor Lieberman lors d’une conférence de presse à Jérusalem le 7 novembre 2014 (Crédit photo: AFP / Thomas Coex)

Si l’étiquetage est introduit, le coup financier immédiat vis-à-vis de l’économie du pays peut se révéler être marginal. On ne sait pas exactement combien de consommateurs européens se soucient assez des implantations pour fuir les produits de la Cisjordanie.

Peut-être que très peu refuseraient, par exemple, les dattes délicieuses et bon marché israéliennes en fonction de leur origine. Et ceux qui prennent une décision pour éviter les produits israéliens provenant des implantations n’ont certains pas attendu que l’UE procède à un étiquetage.

En outre, alors que les militants pro-palestiniens se rejouieraint de l’étiquetage, celui-ci mobilisera également les partisans des implantations juives. Ceux-ci pourraient inclure des communautés juives européennes ou des consommateurs non juifs qui veulent renforcer Israël parce qu’ils pensent qu’il se trouve sur la ligne de front de la bataille de l’Occident contre l’islam radical.

Voilà pour immédiat, l’impact direct. Mais cela n’est pas la fin de l’histoire.

En 2014, l’UE a importé pour 60 milliards d’euros d’Israël proprement dit

Les exportations en provenance des implantations juives – essentiellement des produits agricoles car il n’y a pas de grandes sociétés technologiques – sont minuscules par rapport à celles d’Israël stricto-sensu.

Selon les plus récentes statistiques disponibles de l’Association des industriels d’Israël (à partir de 2012), les exportations en provenance de Cisjordanie, de Jérusalem-Est et du plateau du Golan s’élèvent à 100 millions de dollars par an. Cela représente environ 0,7 % des quelque 14 milliards de dollars des importations annuelles de l’UE en provenance de l’intérieur de la Ligne verte (en 2014, il était exactement de 13 070 556 887 euros).

Il y a 14 zones industrielles avec 800 usines et installations agricoles en Cisjordanie, selon Yigal Dilmoni, un porte-parole du Conseil Yesha des implantations juives.

Si ces entreprises devaient perdre de l’argent en raison de l’étiquetage ou d’un boycott, les 15 000 travailleurs palestiniens qu’elles emploient, qui gagnent deux fois plus en travaillant pour les Juifs qu’ils ne gagneraient dans l’Autorité palestinienne, feraient partie des personnes touchées, selon Dilmoni.

En ce sens, a-t-il soutenu, l’étiquetage non seulement ne contribuera pas à résoudre le conflit israélo-palestinien mais nuira à un domaine dans lequel la coéxistence pacifique existe actuellement.

« Je ne sais pas comment le monde réagirait à l’étiquetage », a déclaré Dilmoni. « Oui, cela pourrait nous causer des pertes, mais nous allons surmonter la situation ».

Distinguer les produits fabriqués par les juifs en Cisjordanie, tout en ignorant d’autres régions en conflit, accuse Dilmoni, « est un nouveau type d’antisémitisme. Celui qui fait une telle chose ne se soucie pas vraiment de résoudre le conflit, mais ne fera [au contraire] qu’empirer les choses ».

Manifestement les Européens ont un avis différent. Le mois dernier, Mogherini a dit aux ministres des Affaires étrangères de l’UE que les détails du programme seraient « finalisés dans un proche avenir ». Elle a réitéré ce message lors de sa visite en Israël le mois dernier, selon une source de l’UE en Israël.

Manifestation contre les produits israéliens dans un supermarché britannique Tesco, Juillet 2014 (capture d'écran: YouTube / Kashif Raza)
Manifestation contre les produits israéliens dans un supermarché britannique Tesco, Juillet 2014 (capture d’écran: YouTube / Kashif Raza)

Il n’est pas exactement clair quant à ce que l’UE a à l’esprit quand elle parle de la promotion d’un régime d’étiquetage, mais certains de ses paramètres peuvent être mesurés.

La Commission européenne va publier « une note interprétative qui ne soit pas juridiquement contraignante », a déclaré jeudi au Times of Israel une source fiable de l’UE.

En d’autres termes, les importateurs européens pourront choisir de coller des étiquettes spéciales sur les produits de Cisjordanie ou bien les laisser comme elles sont « Made in Israel ». Volontaires ou non, on peut supposer que beaucoup, sinon tous, les Etats membres devraient adopter la recommandation de la commission qu’ils risquent de considérer comme « moralement contraignante ».

Qu’est-ce qui sera exactement écrit sur les étiquettes de ces produits ? Là encore, ce n’est pas clair.

« Fabriqué par des colons israéliens en territoire palestinien occupé » risque probablement de dissuader les consommateurs européens plus qu’un simple « Cisjordanie : Produits israéliens ». Mais il y a des indicateurs : Outre la Belgique et le Danemark, le Royaume-Uni a déjà mis en œuvre des lignes directrices volontaires relatives à l’étiquetage. Dans certains supermarchés britanniques, il y a déjà des étiquettes sur les produits avec la mention « Produit de Cisjordanie (produit de colonie israélienne) ».

Le ministère britannique de l’Environnement, de l’Alimentation et des Affaires rurales indique déjà sur son site internet qu’il « considère que les commerçants tromperaient les consommateurs, et donc commettraient presque certainement une infraction, s’ils déclaraient les produits du TPO [Territoire palestinien occupé] (y compris de la Cisjordanie) comme « Produits d’Israël ».

En 2012, le gouvernement sud-africain a demandé aux détaillants d’étiqueter les produits des implantations comme provenant du « Territoire palestinien occupé (TPO) ».

Après une protestation de la communauté juive, le texte devant être utilisé sur les étiquettes a été changé en « Cisjordanie : produits israéliens » ou « Jérusalem-Est : produits israéliens ».

Les dirigeants juifs ont célébré leur victoire, saluant les nouveaux termes comme « essentiellement neutres et descriptifs », mais la Jérusalem officielle était mécontente. L’étiquetage en tant que tel est discriminatoire, peu importe comment il est fait, a deploré à l’époque le ministère des Affaires étrangères.

‘Ceci est la première étape, mais il y aura d’autres’

Les Européens expliquent leur désir d’étiqueter les produits des implantations de Cisjordanie comme un moyen de soutenir la « préservation de la solution à deux Etats » et de veiller à ce que « les consommateurs ne soient pas induits en erreur par de fausses informations ».

L’UE reconnaît l’Etat d’Israël seulement à l’intérieur de ses lignes d’avant 1967 ; par conséquent, selon les fonctionnaires, ce serait une violation des lois de protection des consommateurs d’étiqueter des marchandises de Cisjordanie avec « Fabriqué en Israël ».

Si l’impact financier immédiat de la directive de l’UE pourrait être négligeable, de nombreux Israéliens craignent qu’elle pourrait faire boule de neige : l’étiquetage des produits de Cisjordanie pourrait conduire à une interdiction d’importation de ces produits, ce qui pourrait se développer en un boycott complet de l’ensemble des produits israéliens.

« Ceci est la première étape, mais il y aura d’autres. Cela conduira à un boycott », prédit Seev Hirsch, professeur émérite de commerce international à l’Université de Tel Aviv. La lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud a commencé avec un boycott et a finalement conduit à la chute du régime raciste, a-t-il noté.

L’UE « n’attendra pas trop longtemps avant de commencer à prendre d’autres mesures », a-t-il averti. « En tant que problème économique, il est probablement dénué de sens. Mais je ne vois pas cela comme un problème économique – il s’agit d’une question politique ».

Les pertes immédiates seraient limitées, admet Mikhael Manekin, directeur du think tank de gauche Molad. Mais l’insistance sur la question de l’étiquetage souligne la préoccupation de l’Europe avec ce qu’il considère être l’occupation illégitime par Israël des terres palestiniennes, et cela aura finalement des impacts négatifs sur ensemble de l’économie du pays », estime-t-il.

En 2008, l’UE et Israël devaient revoir leurs liens à la hausse, mais le processus a été abandonné en raison des objections européennes aux actions d’Israël en Cisjordanie, a-t-il rappelé. « Tant que l’accent mis par l’UE concerne le comportement d’Israël au delà de la Ligne verte, nous sommes coincés dans une position qui n’est pas bénéfique pour les intérêts israéliens », a ajouté Manekin.

A partir du moment où les consommateurs européens comprennent que les produits de Cisjordanie sont mis de côté et donc considérés comme problématiques, « il ne s’agit plus seulement des implantations », a expliqué Manekin.

Et d’ajouter : « L’Européen moyen n’est pas censé distinguer entre les marchandises en provenance d’Israël stricto-sensu et celles provenant des implantations, et donc risque simplement de s’abstenir de tout. Avec le temps, de plus en plus de consommateurs et d’industriels voudront éviter les maux de tête techniques et moraux qu’entraînent les produits israéliens ».

Manekin fait valoir que l’étiquetage de l’UE « n’a rien à voir avec BDS ou avec un sentiment anti-israélien radical, » qu’il n’est pas antisémite, et ne fait pas partie d’un effort de délégitimation d’Israël : « Si l’étiquetage des implantations nous enseigne quelque chose, c’est qu’il y a un consensus écrasant dans le monde que le contrôle par Israël de la Cisjordanie est illégitime », a-t-il dit. « Il est une mesure contre la présence d’Israël en Cisjordanie ».

Réelle ou pas, la préoccupation en spirale en Israël est que l’étiquetage aurait un impact avec de plus en plus de résonance, et renforcerait catégoriquement ceux qui cherchent à délégitimer Israël.

L'usine Ahava dans l'implantation de Mizpe Shalem en Cisjordanie (Crédit photo: Flash90)
L’usine Ahava dans l’implantation de Mizpe Shalem en Cisjordanie (Crédit photo: Flash90)

La théorie du sociologue Eitan Orkibi est que les Européens se soucient grandement de « commerce équitable », et que les étiquettes sur les produits des implantations sont susceptibles de mettre de tels produits, dans l’esprit des consommateurs, dans la même catégorie que les cosmétiques testés sur des animaux ou les espadrilles fabriquées par des enfants dans des ateliers clandestins asiatiques.

Professeur à l’université d’Ariel, qui est située au cœur de la Cisjordanie et donc soumise à un traitement spécial de la part de l’UE, Orkibi a fait des recherches approfondies sur la psychologie du mouvement BDS.

« Il est facile de créer l’impression que si vous achetez tel ou tel produit vous coopérez avec un empire du mal », a-t-il affirmé. Il ne faut pas beaucoup pour convaincre les consommateurs qu’ils contribuent à un meilleur monde en évitant le vin de Cisjordanie. « Cela leur donne une récompense psychologique positive ».

Manifester contre l’occupation et soutenir les mouvements de libération nationale à travers des actes non violents de résistance est sur le point de devenir « une grande tendance culturelle » en Europe, prédit Orkibi.

En Israël, beaucoup de jeunes branchés se tournent vers le végétalisme, dit-il, tandis que chez les jeunes Européens « c’est presque une mode de boycotter Israël ou les produits des implantations ».

Et les jeunes Européens d’aujourd’hui, a-t-il conclu, « forment le noyau de la future élite de l’Europe ».

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