L’exil méconnu de milliers de Juifs polonais ayant survécu à la Shoah après leur fuite vers l’URSS
Dans l’après-guerre, l’Union soviétique a célébré sa victoire sur les nazis et la libération des camps de la mort, dans un récit laissant peu de place aux persécutions subies par les Juifs sous le régime soviétique
JTA – Comme de nombreux survivants de la Shoah, les grands-parents de Daniela Gerson avaient fait leur le mot d’ordre « ne jamais oublier, ne jamais pardonner » après l’anéantissement de leur ville natale juive de Pologne par les nazis.
Ils évoquaient en revanche beaucoup moins leur propre parcours de survie après leur fuite de Zamość. Avant de comprendre l’ampleur de l’extermination qui se préparait, ils avaient gagné l’Union soviétique, un départ qui allait se transformer en dix années d’errance, des camps de travail sibériens à l’Asie centrale, avant les camps de personnes déplacées en Autriche et en Allemagne.
Journaliste spécialisée dans les questions migratoires et professeure de journalisme à l’Université d’État de Californie, Gerson a grandi à Washington. Son éducation sur la Shoah lui a fait découvrir des récits de survivants sortis des camps de concentration, cachés dans des greniers ou des forêts, ou encore ayant survécu sous une fausse identité chrétienne. Elle pensait que l’odyssée de sa propre famille vers l’Est relevait d’un destin relativement rare.
Ce n’est que récemment qu’elle a découvert que ses grands-parents appartenaient en réalité au plus grand groupe de Juifs européens ayant survécu à la Shoah. Les nazis ont assassiné 90 % des Juifs de Pologne. La majorité des survivants, près de 300 000 personnes, avaient fui vers l’Est dès 1939, en direction de l’Union soviétique.
Gerson retrace le parcours pourtant loin d’être unique de sa famille dans son nouveau livre, The Wanderers. Entre mémoire familiale, enquête historique et reportage journalistique, l’ouvrage l’a conduite à Zamość, en Ukraine et en Ouzbékistan. La guerre entre la Russie et l’Ukraine l’a toutefois empêchée de se rendre en Sibérie, où ses grands-parents avaient été envoyés dans des camps de travail par Staline.
« Je savais que mes grands-parents avaient survécu en Sibérie, dans des camps de travail forcé », a déclaré Gerson à la Jewish Telegraphic Agency (JTA). « C’était leur histoire, mais je ne la retrouvais nulle part. »
Son enquête sur le passé a commencé par une histoire d’amour contemporaine. Alors qu’elle s’attendait, comme elle le dit elle-même, à épouser « un gentil garçon juif », elle est finalement tombée amoureuse, à sa grande surprise, « d’une gentille Juive », en la personne de Talia Inlender, avocate spécialisée en droit de l’immigration.
Plus étonnant encore, Gerson a découvert que le grand-père d’Inlender venait de la même ville que ses propres grands-parents, Zamość, où leurs maisons se faisaient face de part et d’autre de la place centrale, à une centaine de pas l’une de l’autre.
Elle a été encore plus stupéfaite en réalisant que la famille d’Inlender avait suivi un parcours presque identique à celui des siens. Leurs grands-parents respectifs avaient tous deux fait le choix de franchir la frontière vers l’Union soviétique lors de la brève ouverture de l’automne 1939, après le partage de la Pologne entre Hitler et Staline.
Les deux familles se sont retrouvées réfugiées au même moment dans l’actuelle ville de Lviv, en Ukraine occidentale. Elles y ont connu la faim et la maladie, qui ont emporté Arik, le premier enfant de Mottel et Peshke Gerson et oncle de Daniela Gerson. Elles ont également vu des citoyens polonais, accusés de représenter une menace pour l’Union soviétique, être arrêtés puis disparaître entre les mains de la police secrète.
C’est pourquoi, lorsque les communistes leur ont proposé de choisir entre la citoyenneté soviétique et un retour dans la Pologne occupée par les nazis, sans qu’ils puissent imaginer ce qui les attendait, les Gerson et les Inlender, comme des milliers d’autres Juifs, ont déclaré vouloir rentrer chez eux.
Cette proposition n’était en réalité qu’un piège. Staline a rapidement décrété que les Juifs ayant demandé à quitter l’Union soviétique étaient des traîtres et une menace pour la sécurité de l’État. En 1940, ils ont été déportés dans des wagons à bestiaux vers les montagnes de l’Oural, où les deux familles ont été envoyées dans des camps de travail forcé de la région de Sverdlovsk.
Un an plus tard, leur destin a de nouveau basculé lorsque Hitler a rompu son pacte avec Staline et que les nazis ont envahi Lviv. Les Juifs restés à Zamość et à Lviv, contrairement aux Gerson et aux Inlender, allaient être systématiquement exterminés.
Entre-temps, les deux familles étaient passées du statut de prisonniers du Goulag à celui d’alliés de circonstance de l’Union soviétique. La Grande-Bretagne, qui accueillait le gouvernement polonais en exil, accepta de s’allier à Moscou à condition que les prisonniers polonais soient libérés.
Commencèrent alors des années d’errance pour les Gerson et les Inlender à travers les républiques soviétiques d’Asie centrale de l’Union soviétique. Comme des milliers d’autres Juifs, ils traversèrent le Kazakhstan, l’Ouzbékistan et le Turkménistan, continuant à lutter contre la faim, la maladie et les arrestations, survivant grâce au marché noir.
À la fin de la guerre, les deux familles sont brièvement retournées en Pologne, mais pas à Zamość. Elles se sont rendues dans l’ouest de la Pologne, où semblait renaître une vie juive. Jusqu’à ce qu’une nouvelle vague de pogroms antisémites les pousse une fois encore vers l’Ouest, dans des camps de personnes déplacées en Autriche et en Allemagne.
Finalement, dix ans après avoir quitté leurs maisons donnant sur la place centrale de Zamość, les chemins des deux familles se sont séparés. Les Inlender ont immigré en Israël en 1949, et les Gerson aux États-Unis l’année suivante.
Les pères de Gerson et d’Inlender sont tous deux nés pendant cette longue période d’incertitude. Allan Gerson, qui est devenu plus tard avocat et a participé à la poursuite de criminels de guerre nazis, est né dans un village d’Ouzbékistan. Nachum Inlender, futur entrepreneur, est né dans un camp de personnes déplacées en Autriche. Il s’est installé aux États-Unis pour y étudier alors qu’il avait une vingtaine d’années, ouvrant la voie à la rencontre de leurs filles à Los Angeles, plusieurs décennies plus tard.
Les deux hommes sont également décédés à quelques années d’intervalle, Nachum Inlender en 2016 et Allan Gerson en 2019.
Les rebondissements de l’histoire qui ont permis à ces familles de survivre ont aussi contribué à effacer leurs récits. Dans l’après-guerre, l’Union soviétique a célébré sa victoire sur les nazis et la libération des camps de la mort, dans un récit laissant peu de place aux persécutions subies par les Juifs sous le régime soviétique.
Après la chute de l’Union soviétique, les initiatives visant à raviver la mémoire de la Shoah se sont multipliées en Pologne. Mais elles ont ensuite été éclipsées par le gouvernement nationaliste de droite au pouvoir entre 2015 et 2023, qui a promu une lecture de l’histoire centrée sur le statut de victime et la résistance polonaise. L’un des représentants de ce courant politique a été élu président l’année dernière, freinant une nouvelle fois les recherches sur l’histoire des Juifs de Pologne.
Aux États-Unis, Staline a été brièvement dépeint comme un héroïque « Oncle Joe », symbole du triomphe du bien sur le mal. Puis, avec le début de la guerre froide, les grands-parents de Gerson ont cherché à dissimuler tout lien avec l’Union soviétique.
Sur le plan personnel, Gerson a expliqué que ses grands-parents tenaient avant tout à souligner la mémoire de ceux qui n’avaient pas survécu.
« Ils étaient rongés par la culpabilité. Mon grand-père cherchait surtout à raconter l’histoire des proches restés en Pologne et exterminés », a-t-elle déclaré. « Si commémoration il devait y avoir, elle devait être consacrée à ceux qui avaient été tués. »
Pendant de nombreuses années, des familles comme les Gerson et les Inlender n’ont pas été officiellement reconnues comme survivantes de la Shoah. Lorsque l’Allemagne a commencé à verser des réparations par l’intermédiaire de la Claims Conference dans les années 1950, les Juifs ayant fui vers l’Est n’étaient pas éligibles.
Les grands-parents d’Inlender ont alors menti dans leurs dossiers administratifs, affirmant que sa grand-mère avait survécu dans deux ghettos de Lublin et que son grand-père s’était enfui de Zamość pour se cacher dans la forêt.
Les grands-parents de Gerson ont eux aussi menti pendant des années. Lorsqu’une famille du nom de Blumstein a abandonné ses papiers pour entrer dans un camp allemand de personnes déplacées, les Gerson ont repris leur identité. C’était leur seul moyen d’entrer aux États-Unis, qui avaient cessé d’autoriser de nouvelles admissions afin de limiter l’arrivée de réfugiés venus d’Europe de l’Est. Ils ont vécu illégalement sous le nom de Blumstein à New York jusqu’en 1957, date à laquelle un avocat les a fait blanchir de ces infractions.
Gerson et Inlender, qui ont consacré leur carrière à raconter et défendre les parcours d’immigrants aux États-Unis, disent comprendre aujourd’hui les raisons qui ont poussé leurs familles à mentir.
« À une époque où notre pays ferme ses frontières aux réfugiés et qualifie les immigrés de criminels parce qu’ils mentent, le fait de savoir que ma propre famille a menti m’aide à mieux comprendre pourquoi les gens le font », a déclaré Gerson. « Et cela ne fait pas d’eux de mauvais immigrés. Cela peut même en faire de bons immigrés, prêts à tout pour protéger leur famille. »
En examinant les demandes de visa, Gerson a découvert qu’il était fréquent pour les Juifs polonais ayant survécu en Union soviétique d’altérer leur identité afin de continuer à survivre et de pouvoir reconstruire leur vie. Si elle éprouve de l’empathie pour ces falsifications, celles-ci compliquent aussi le travail des historiens, car nombre de ces « vagabonds » ne racontaient pas eux-mêmes leur exode comme une histoire de survie liée à la Shoah.
« On vous faisait comprendre de mille façons que vous n’étiez pas un survivant », a déclaré Gerson. « Mais si vous n’êtes pas un survivant, alors qu’êtes-vous ? Vous avez survécu au goulag, vécu en Union soviétique, perdu des proches. Pouvez-vous, malgré tout, vous considérer comme un survivant de la Shoah ? »