L’expo dédiée à John Galliano du Met relance le débat sur le (véritable) repentir
L'ex-styliste de Dior affirme avoir changé après ses propos antisémites de 2011. Si l'ADL a accepté ses excuses, d'autres s'interrogent sur la sincérité de sa démarche
JTA — Avant que le Metropolitan Museum of Art ne lance sa grande exposition du Costume Institute en l’honneur du créateur de mode John Galliano, au printemps prochain, il aura organisé deux réunions pour le moins inhabituelles : un face-à-face entre Galliano et des rabbins et une rencontre moins intimiste avec la rédactrice en chef de Vogue, Anna Wintour, des responsables du musée et des dirigeants de la communauté juive.
Ce télescopage singulier entre la mode et le judaïsme, révélé par le New York Times, témoigne des difficultés du Met au moment de rendre hommage à l’un des stylistes les plus influents qui soient, par ailleurs à l’origine de l’un de ses scandales les plus retentissants.
Quinze ans après le renvoi de Galliano de la direction artistique de Dior pour avoir fait l’éloge d’Hitler et proféré des injures antisémites contre les clients d’un café parisien, cette exposition s’impose comme une sorte de test de ce qu’est la teshouva — le repentir — dans la tradition juive, et pose la question de savoir si une véritable responsabilité peut coexister avec une réhabilitation publique.
De surcroît, cette nouvelle exposition va se tenir au moment-même où une grande partie de la communauté juive fait face à un violent regain d’antisémitisme qui s’enracine dans la guerre à Gaza, laquelle est le fruit du pogrom perpétré par le Hamas le 7 octobre 2023, et a été attisé par des propos anti-Israël souvent indissociables de la haine antisémite.
Le débat autour du retour de Galliano sur le devant de la scène de la mode — il a récemment signé un contrat de deux ans avec l’enseigne Zara — touche à des questions que la tradition juive explore depuis des siècles, à savoir comment se repentir et quand pardonner.
Les autorités juives, du sage médiéval Maïmonide au rabbin Jonathan Sacks au XXIe siècle, ont toujours souligné que la teshouva ne se limitait pas à de simples excuses ou à une demande de pardon, qu’il s’agissait d’un processus exigeant de reconnaitre les faits, réparer le mal fait et changer sur le plan personnel.
Et surtout, rappellent-ils, le pardon n’est pas un dû auquel la personne en tort a droit sur demande.
Galliano est au cœur de ces débats depuis 2011, lorsqu’une vidéo publiée en ligne l’a donné à voir en train de s’adonner à une très longue tirade faisant l’éloge d’Hitler et lançant à des témoins qu’ils auraient été gazés par les nazis.
La même année, une femme juive et un homme d’origine asiatique l’avaient accusé de leur avoir adressé des injures racistes et antisémites lors d’une altercation dans le même café. Un tribunal français l’a plus tard reconnu coupable d’injures publiques à caractère racial, religieux ou ethnique, et condamné à une amende avec sursis.
Dior l’a licencié. Sa réputation semblait anéantie. Mais l’histoire de Galliano ne s’est pas arrêtée là.
Après une cure de désintoxication pour en finir avec ses addictions, Galliano a entamé un long processus de réhabilitation. Il a publié une déclaration pour dire qu’il regrettait, s’est entretenu avec des dirigeants juifs et a publiquement évoqué son ignorance et ses préjugés tant et si bien qu’en 2013, l’Anti-Defamation League (ADL) a déclaré qu’il avait fait preuve d’une « véritable contrition » et que les gens pouvaient changer à condition d’assumer leurs responsabilités et de comprendre le mal qu’ils ont fait.
Le regretté Abraham Foxman, alors directeur national de l’ADL et sans doute le dernier dirigeant juif capable d’accorder de manière unilatérale une forme d’absolution, avait rencontré Galliano. Il avait d’ailleurs pris des dispositions pour que le styliste étudie auprès d’un rabbin et se rende à Auschwitz, estimant que les démarches de réparation de Galliano étaient suffisantes pour appeler les revendeurs à commercialiser de nouveau ses créations.
« M. Galliano a travaillé d’arrache pied pour changer sa vision du monde et a consacré un temps considérable à ses recherches, de façon à lire et s’informer sur les fléaux de l’antisémitisme et du fanatisme », avait déclaré à l’époque Foxman, qui est décédé en mai dernier.
Jonathan Greenblatt, l’actuel directeur général de l’ADL, a fait écho à cette analyse dans un courriel adressé au New York Times, qu’il a ensuite publié sur X : « Nous pensons que John Galliano a fait un vrai travail sur les problèmes qui l’avaient conduit à cette explosion antisémite, il y a de cela des années à Paris, et nous avons accepté ses excuses depuis longtemps », a écrit Greenblatt.
« Ses efforts pour réparer les dommages occasionnés par ses propos et pour tirer les leçons de cet incident doivent être salués. »
Deux des rabbins ayant participé à la réunion de mai dernier (le troisième n’a pas été nommé, ni par les participants ni par la presse) ont également reconnu la sincérité du repentir de Galliano, tout en décrivant sans détour aux organisateurs le climat dans lequel s’inscrira l’exposition.
Lors d’un entretien à la JTA, le rabbin Rick Jacobs, président de l’Union for Reform Judaism, rappelle s’être également entretenu en tête à tête avec Galliano au printemps dernier. Il en est ressorti convaincu que le styliste était « l’exemple même d’une personne qui a fait le travail nécessaire pour mériter de retrouver sa place ».
Jacobs ajoute que cette rencontre avait renforcé l’aval déjà convaincant accordé par Foxman.
« J’ai été touché par John Galliano et par la manière dont il a abordé son histoire. Il n’a à aucun moment cherché à se faire valoir ou recracher un discours pré-établi », poursuit Jacobs. « Je l’ai trouvé profondément sincère et contrit. »
Jacobs a clairement indiqué aux équipes du Met que l’exposition passerait à côté de l’essentiel si elle n’évoquait pas le mal fait par Galliano.
Tout comme Jacobs, le rabbin Joshua Davidson, de la congrégation réformée Emanu-El de New York, a souligné lors de la réunion de mai dernier que de nombreux Juifs pourraient légitimement trouver cet hommage douloureux, surtout dans un contexte de recrudescence des actes antisémites et d’inquiétudes renouvelées concernant la sécurité de la communauté. Il a lui aussi suggéré que l’exposition ne fasse pas l’impasse sur les fautes du créateur, qu’il ne parle pas que de ses succès.
« Vous avez la possibilité, grâce à cette exposition, de sensibiliser aux dangers de l’antisémitisme, à la façon dont il se propage et aux moyens de le combattre », a déclaré Davidson à la JTA pour résumer son message aux organisateurs.
« C’est un moment délicat pour monter une telle exposition. Je pense que nous en sommes tous convenu ; cela fait donc reposer une responsabilité accrue sur les épaules du musée, qui doit tout faire pour s’en servir pour faire reculer l’antisémitisme. »
Le Met semble avoir entendu le message et affirme son intention d’intégrer les fautes de Galliano dans le parcours de l’exposition plutôt que de les passer sous silence.
« L’exposition abordera directement la rupture provoquée par ses comportements antisémites, racistes et anti-asiatiques en 2010 et 2011, qui ont entraîné son licenciement de la maison Christian Dior et de sa propre marque, ainsi que sa condamnation par un tribunal parisien pour injures publiques », ajoute Andrew Bolton, conservateur en chef du Costume Institute, lors de l’annonce de l’événement.
« Elle retracera également sa lutte contre les addictions et la reconnaissance publique qu’il a faite de ses actes par la suite. »
Tous ne sont cependant pas convaincus que le parcours de réhabilitation de Galliano — ou le traitement qu’en fait le Met — réponde aux exigences de la teshouva.
Du point de vue de Hen Mazzig, auteur et militant pro-israélien, la décision du musée témoigne d’une culture devenue indifférente à l’antisémitisme et peu à l’écoute des préoccupations de la communauté juive. Rappelant que le Met avait renoncé à rendre hommage à Galliano en 2024, Mazzig a écrit sur Substack que les objections des donateurs et alliés juifs représentaient alors « un coût que le Met n’était pas prêt à assumer ». Deux ans plus tard, poursuit-il, le musée a semble-t-il estimé que « ce coût était devenu quasi nul. C’est une lecture du marché quant au peu de cas que l’on fait des objections des Juifs. »
De son côté, la rabbin Danya Ruttenberg, autrice de l’ouvrage « On Repentance and Repair » (2022), se dit peu convaincue que Galliano ait réellement changé, comme l’exige la tradition juive.
Elle rappelle avoir trouvé les premières excuses publiques de Galliano insuffisantes — il y déclarait mesurer à quel point ses propos avaient « choqué et bouleversé » et affirmait que « l’antisémitisme et le racisme n’avaient pas leur place dans notre société ».
« Cela ne semblait ni très sincère, ni authentique, ni à la mesure de la gravité de ses actes », explique-t-elle à la JTA.
Dans la tradition juive, rappelle Ruttenberg, le repentir est un processus en plusieurs étapes qui comprend des excuses présentées à la partie lésée, une confession sincère et sans détour, ainsi que la démonstration, par les actes et les paroles, d’un changement profond et durable.
« Le travail de teshouva est un travail d’humilité, d’empathie et de reconstruction du lien », précise-t-elle. « Je ne vois rien de tel ici. »
Elle s’inquiète également de voir des figures publiques puissantes — de Donald Trump au comédien Louis C.K. — obtenir une absolution médiatique à laquelle le commun des mortels n’a pas accès.
« Notre société accorde très volontiers des laissez-passer à ceux qui lui offrent un accès à la richesse et au pouvoir », estime-t-elle.
De leur côté, Davidson et Jacobs, qui se sont entretenus avec Galliano et respectent l’arbitrage d’Abraham Foxman, maintiennent qu’ils considèrent la démarche du créateur comme sincère, et que son exemple est représentatif de la manière dont la communauté juive aborde la question du repentir.
« Je pense que l’ensemble des personnes présentes à la réunion mesurent la valeur accordée par le judaïsme à la teshouva, et lorsque ce travail est réellement accompli, cela a une portée immense », souligne Davidson.
Jacobs confirme : « Il y a très peu d’exemples d’individus ayant incarné à ce point des comportements et des idées antisémites, et qui ont ensuite mené une telle démarche d’introspection et de responsabilité. Pour la communauté juive, c’est une preuve de la force de la teshouva, capable de faire revenir quelqu’un d’une chute aussi spectaculaire. »
Pendant ce temps, le monde de la mode a déjà réintégré Galliano dans ses rangs, au sens propre comme au sens figuré. Anna Wintour, figure parmi les plus influentes du secteur, est restée l’une de ses plus ferventes soutiens.
L’exposition annuelle du Costume Institute sera lancée par le Met Gala, soirée de prestige réunissant célébrités et créateurs.
Dans son communiqué, le conservateur Andrew Bolton indique que l’exposition montrera de quelle manière Galliano, en tant que créateur pour Givenchy puis Dior, « a redessiné les contours du monde à travers la mode, et comment son comportement, ses conséquences et l’évolution des valeurs culturelles ont réinterprété notre perception de son œuvre ».
En fin de compte, conclut le rabbin Davidson, la communauté juive a des sujets de débat plus essentiels que la réhabilitation d’une star de la mode.
« Je suis pleinement engagé dans la lutte contre l’antisémitisme et je mesure la nécessité de se dresser contre ce fléau, tout comme les dangers de la période actuelle », conclut-il.
« Mais je crois que nous faisons face à des problèmes bien plus graves que les frasques de John Galliano, il y a de cela quinze ans, aussi graves aient-elles été. »