Municipales à New York : une école juive exige que les parents d’élèves soient inscrits sur les listes électorales

L'école orthodoxe de Brooklyn, bastion de la communauté juive syrienne locale, y voit un moyen de protéger les intérêts communautaires, sans parler du possible coup contre Mamdani

Le candidat démocrate à la mairie de New York, Zohran Mamdani, prend des selfies avec ses partisans après avoir pris la parole lors de sa soirée d'élection primaire, à New York City, le 25 juin 2025. (Crédit : Heather Khalifa/AP)

JTA – Une grande école juive orthodoxe de Brooklyn exige des parents qu’ils prouvent leur inscription sur les listes électorales avant la prochaine rentrée scolaire – une initiative sans précédent alors qu’un socialiste du parti Démocrate très critique envers Israël est en tête des sondages pour l’élection à la mairie de New York.

Dans une brève lettre adressée aux familles cette semaine, la Yeshivah Magen David, institution phare de la communauté juive syrienne, s’en est expliquée en assurant que cette mesure avait vocation à renforcer l’engagement civique et protéger les intérêts communautaires.

« Nous sommes convaincus que nos parents d’élèves comprennent bien que cette mesure est à la fois la conséquence et le reflet de l’engagement de notre école à s’assurer que notre communauté joue un rôle actif dans l’élaboration des politiques qui nous affectent tous, jour après jour », peut-on lire dans la lettre. « L’inscription sur les listes électorales est une étape modeste mais essentielle pour protéger l’avenir de notre yeshiva et de notre communauté dans son ensemble. »

Les autorités de l’école n’ont pas répondu aux questions de la Jewish Telegraphic Agency sur la façon dont cette mesure serait appliquée ni sur les motifs de son introduction à ce moment précis.

Mais cette décision semble être une réaction face à la possible victoire aux municipales du favori, Zohran Mamdani, un socialiste Démocrate aux vues pro-palestiniennes et anti-Israël, qui est craint et auquel s’opposent les Juifs de droite et orthodoxes de la ville.

La yeshiva Magen David est située dans le quartier de Gravesend, dans le sud de Brooklyn, haut-lieu de la communauté juive séfarade de New York. Le quartier a majoritairement voté pour Donald Trump aux présidentielles de l’an dernier et les électeurs Démocrates qui ont voté aux primaires pour les municipales, en juin dernier, l’ont dans leur grande majorité fait en faveur de l’ex-gouverneur Andrew Cuomo, sans étiquette mais très en retard derrière Mamdani. (Le maire sortant, Eric Adams, ne s’est pas présenté aux primaires mais il se présentera en novembre, tout comme un Républicain, Curtis Sliwa.)

La Yeshivah Magen David de Gravesend, Brooklyn, exige que tous les parents soient inscrits sur les listes électorales à partir d’août 2025. (Capture d’écran de Google Maps VIA JTA)

L’une des personnes à l’origine de cette nouvelle mesure de l’école est le politicien local Joey Cohen-Saban. Responsable du parti Démocrate à Brooklyn et chef de cabinet du sénateur d’État Sam Sutton, qui a récemment échoué à se faire élire à l’Assemblée d’un district comprenant Gravesend, Cohen-Saban incite les New-Yorkais à dire non à Mamdani. Il n’a finalement pas donné suite après avoir proposé de donner une interview.

Le directeur de l’école primaire de la yeshiva Magen David, Ezra Cohen-Saban, fait partie des 50 rabbins de la communauté juive syrienne signataires d’une récente déclaration mettant en évidence les enjeux de taille liés à l’élection du maire.

« Cela ressemble à une tentative d’organisation destinée à s’assurer que la communauté juive vote en grand nombre en novembre prochain, dans le contexte de la menace anticipée par la possible élection de Zohran Mamdani », explique Jeffrey M. Wice, professeur à la faculté de droit de New York, spécialiste dans le droit électoral.

Wice ajoute que cette action menée au niveau des écoles privées pour inciter les populations orthodoxes à voter est « intelligente », un « concept novateur en tout point unique ».

Les lois fédérales et des Etats proscrivent les pressions en vue du vote et les écoles publiques ne peuvent manifestement pas conditionner l’inscription d’un élève à celle de ses parents sur les listes électorales, là où les écoles privées sont libres de fixer leurs exigences, estiment les experts du droit.

« C’est ou non une bonne idée mais il n’y a pas de problème juridique ici », affirme Samuel Issacharoff, professeur de droit constitutionnel à l’Université de New York. « L’État ne pourrait pas les contraindre de cette manière, mais les organisations privées telles que les écoles privées peuvent faire ce que bon leur semble. »

Le candidat à la mairie de New York et ex-gouverneur de New York, Andrew Cuomo (au centre), prend la parole lors d’un meeting de campagne, suite aux primaires, au Carpenters Union à New York, le 24 juin 2025. (Crédit : John Lamparski / AFP)

Toutefois, la liberté de la Yeshivah Magen David n’est pas absolue. Elle ne peut par exemple pas conditionner l’inscription des élèves au choix d’un parti politique de la part des parents, orienter leurs votes vers des candidats spécifiques ou encore les sanctionner en cas de refus de voter.

« Il leur faudra être prudents, mais si cela est fait avec objectivité, équité et sans discriminations, je pense que l’école pourra tenir bon sans ciller en cas de contestation judiciaire », estime Wice.

Le Conseil électoral de l’État de New York a indiqué qu’il lui était impossible de se prononcer.

« La loi électorale de l’État de New York ne traite pas directement de cette question », a déclaré sa porte-parole, Kathleen McGrath, dans un courriel. « Nous ne sommes pas informés de cette situation ou de cette mesure, raison pour laquelle nous ne ferons pas de commentaire. Les personnes ou entités intéressées ont, si elles le souhaitent, la possibilité de demander un avis – formel ou consultatif – à l’avocat du conseil d’administration ».

Les enjeux de ces élections municipales sont inhabituellement élevés pour la communauté juive de New York. La mairie exerce en effet une très forte influence sur les questions centrales de la vie juive, de la réglementation des yeshivot et du financement de la sécurité des écoles privées à l’approche de la ville en matière de contrôle des crimes de haine et de gestion des tensions que génère la guerre à Gaza dans les rues de la ville.

Pour les Juifs orthodoxes, dont les écoles et institutions dépendent souvent de partenariats avec les municipalités, le résultat de ces élections pourrait bien radicalement changer leur vie quotidienne. Pour les Juifs non orthodoxes, ce scrutin pourrait permettre de faire passer des priorités progressistes en matière de logement, d’immigration et de maintien de l’ordre.

Zohran Mamdani, candidat démocrate à la mairie de New York, s’exprime lors d’une conférence de presse au siège du SEIU Local 32BJ à New York, le 30 juillet 2025. (Crédit : Timothy A. Clary/AFP)

Cependant, la ligne de fracture la plus nette concerne l’attitude ouvertement défavorable de Mamdani envers Israël et son adhésion au mouvement de boycott, ce qui a amené nombre de dirigeants et militants juifs à l’accuser d’antisémitisme – ce dont il se défend.

Cette nouvelle mesure prise par la Yeshivah Magen David s’inscrit dans un courant plus large, celui des initiatives prises par les Juifs pour inciter les membres de la communauté à voter à New York, à commencer par la campagne d’inscription par les pairs du Jewish Voters Action Network, le démarchage de Jewish Voters Unite dans les quartiers juifs, les informations et rappels aux électeurs de la Coalition Teach de l’Union orthodoxe, de même que l’engagement et le guide de l’électeur progressistes « The Jewish Vote » de la Jewish Voter for Racial & Economic Justice.

L’UJA-Federation of New York, la fédération juive de la ville, relève un certain regain d’intérêt pour l’activisme local et aide des dizaines de groupes dans le cadre d’initiatives favorables au vote. Son travail d’inscription et de mobilisation des électeurs « met l’accent sur les communautés difficiles à atteindre, comme les Russes, les jeunes adultes, les Haredim et les Séfarades », expliquait sa porte-parole à la JTA cette semaine.

Maury Litwack, le PDG de Jewish Voters Unite, explique dans un communiqué que l’approche de la Yeshiva Magen David est le reflet de l’urgence du moment. Officiellement apolitique, cette organisation est pourtant associée au mouvement voué à empêcher Mamdani de se faire élire.

« La communauté juive des Etats Unis a pris conscience de l’importance du vote, et nous allons avoir des approches toujours plus créatives en matière d’inscription et de participation, et ce jusqu’à ce que nous atteignions 100 % de participation », poursuit Litwack. « Les élus qui considéraient le vote juif comme un acquis doivent revoir leur copie. »

Les réactions de la droite juive sont plutôt mitigées : Shabbos Kestenbaum, militant qui a attaqué l’Université d’Harvard pour antisémitisme, a invité d’autres établissements scolaires à faire de même, alors qu’Elliot Resnick, ex-rédacteur en chef de la presse juive gracié par Trump pour son rôle au Capitole américain le 6 janvier, estime que les écoles ne doivent pas « jouer parents contre parents ». Stephanie Neta Benshimol, partisane de Trump et militante pro-Israël, se dit contre « l’instrumentalisation des enfants », ajoutant que chez elle, tous ceux qui pourront voter le feront.

Pour les dirigeants de la communauté juive séfarade-syrienne, ce vote est plus qu’un choix civique, un impératif religieux.

Dans une récente déclaration radicale, cosignée par une cinquantaine de rabbins de New York et du New Jersey, à commencer par Ezra Cohen-Saban et deux enseignants de la yeshivah Magen David, l’inscription sur les listes électorales est présentée comme un devoir légal et moral juif, au même titre que la prière, la charité ou l’éducation juive.

« Ce n’est pas facultatif. C’est une mitsva », assure le communiqué en rappelant que les prochaines élections seront déterminantes pour l’avenir de l’identité et de la sécurité des institutions juives.

À l’instar de la nouvelle politique d’inscription de la Yeshivah Magen David, la lettre des rabbins ne cite le nom d’aucun des candidats, se contentant de présenter les prochaines élections en des termes très généraux – un « tournant » pour la communauté.

D’autres dirigeants n’hésitent pourtant pas à s’exprimer plus directement.

Dans un sermon passionné diffusé sur Instagram, le rabbin Shlomo Farhi a exhorté ses fidèles à abandonner ce qu’il a qualifié de culture de l’apathie autour du vote, balayant d’un revers de main des excuses tenant à la crainte que l’inscription des électeurs ne les amène à être tirés au sort pour assumer des fonctions de juré ou ne les expose à des contrôles fiscaux.

« Cela devrait nous gêner qu’il y ait un antisémite qui déteste Israël à ce point », explique Farhi. « Vous avez la possibilité de l’arrêter, mais si vous n’en faites rien par pur égoïsme, quelle qu’en soit la raison, ce sera une véritable honte. »

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