Édito

Netanyahu et le 7-Octobre : le déni comme stratégie électorale

À l’approche du scrutin, le Premier ministre tente de rejeter sur les chefs de la sécurité la responsabilité d’un désastre survenu sous son autorité

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et son épouse Sara lors de la cérémonie du 75e anniversaire du Jour de l'Indépendance, organisée au Mont Herzl, à Jérusalem, le 25 avril 2023. (Crédit : Kobi Gideon / GPO)

Personne en Israël, absolument personne, n’a jamais sérieusement contesté le fait que les responsables de la sécurité ont endossé une lourde part de responsabilité dans l’échec à empêcher l’invasion, le pogrom et les enlèvements perpétrés par le Hamas le 7 octobre 2023.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, en revanche – qui occupait déjà cette fonction en ce jour le plus sombre de l’Histoire moderne d’Israël et qui l’occupe encore aujourd’hui après avoir été au pouvoir pendant près de 16 des 17 dernières années et demie – cherche désormais à faire croire qu’ils en ont été les seuls responsables.

Selon Netanyahu, les responsables de la sécurité n’auraient pas su interpréter les signes annonciateurs de l’invasion, en particulier dans les dernières heures avant que le Hamas ne déferle à travers la barrière. Aveuglés par leur arrogance et leur « erreur de calcul », ils auraient, a-t-il affirmé cette semaine, délibérément choisi de ne pas le réveiller. S’ils l’avaient alerté, il aurait ordonné une mobilisation et empêché l’attaque. « S’ils m’avaient réveillé, tout aurait été différent. Voilà l’histoire du 7 octobre », a-t-il déclaré.

Certes, ni le chef d’état-major de Tsahal Herzi Halevi, ni les autres hauts responsables de la sécurité, parmi lesquels le chef du Shin Bet Ronen Bar et le chef des renseignements militaires Aharon Haliva, n’avaient su prendre la mesure des avertissements qui, depuis des jours, des mois, voire des années, s’affichaient pourtant en lettres de sang. Mais Netanyahu non plus, évidemment.

Et c’est lui qui, pendant toutes ces années, a dicté la politique.

Pendant des années, Netanyahu se sera fait l’un des plus ardents défenseurs du financement par le Qatar de la bande de Gaza contrôlée par le Hamas, à hauteur de centaines et de centaines de millions de dollars, et ce jusqu’à l’invasion. Il soutenait alors que cet argent était indispensable pour éviter une catastrophe humanitaire à Gaza, alors qu’il contribuait manifestement à consolider le pouvoir du Hamas et à financer sa machine de guerre.

Il suffit de revoir les photos de Mohammed Al-Emadi, l’homme aux valises remplies d’argent, envoyé du Qatar à Gaza et président du Comité national de Doha pour la reconstruction de Gaza. On le voit donner des conférences de presse dans des hôpitaux de Gaza gérés par le Hamas, ou rencontrer le responsable de l’UNRWA à Gaza, soucieux de ménager le Hamas, sous la protection de membres armés du groupe terroriste. Impossible, face à ces images, de ne pas comprendre que cet argent alimentait la machine de guerre du Hamas.

L’envoyé qatari Mohammed Al-Emadi quitte une conférence de presse à l’hôpital Al-Shifa de Gaza-City, le 19 février 2018. (Crédit : Mohammed Abed/AFP)
Un membre palestinien du Hamas monte la garde devant une affiche représentant l’émir du Qatar, le cheikh Tamim bin Hamad Al Thani, à gauche, et l’ancien émir du Qatar, le cheikh Hamad bin Khalifa Al Thani, lors d’une conférence de presse avec Matthias Schmale, directeur de l’UNRWA à Gaza, et l’envoyé qatari, Mohammed Al-Emadi, à l’hôpital Al-Shifa de Gaza-City, le 19 février 2018. (Crédit : Khalil Hamra/AP)
Matthias Schmale, directeur de l’UNRWA à Gaza (à gauche), serrant la main de l’envoyé qatari, Mohammed al-Emadi, lors d’une conférence de presse, à l’hôpital al-Shifa de Gaza-City, le 19 février 2018. (Crédit : Khalil Hamra/AP)

Et pourtant, bien qu’il ait été averti au moins à deux reprises, selon plusieurs informations, des conséquences de cette politique, Netanyahu a continué à laisser l’argent affluer. Selon un article du New York Times publié en décembre 2023, quelques semaines seulement avant l’invasion du Hamas, le chef du Mossad de l’époque, David Barnea, avait exhorté le Qatar, lors de pourparlers à Doha, à maintenir ce financement, « le gouvernement Netanyahu [ayant] récemment décidé de poursuivre cette politique ». En septembre 2023, Israël avait même demandé au Qatar d’augmenter son aide financière à Gaza, comme l’a rapporté le quotidien Yedioth Ahronoth en janvier 2026.

Netanyahu nie avoir reçu des mises en garde contre la poursuite de ce financement et a également démenti les informations du Yedioth.

Après le 7-Octobre, il a en outre permis au Qatar de jouer un rôle central dans les négociations sur les cessez-le-feu et les accords de libération d’otages, alors même que des membres de l’équipe israélienne de négociation estimaient que Doha continuait de défendre les intérêts du Hamas plutôt que de jouer les médiateurs.

À ce jour, il emploie toujours l’un des collaborateurs de son cabinet soupçonnés d’avoir œuvré, depuis le bureau du Premier ministre, à promouvoir les intérêts et l’image du Qatar. Et à ce jour encore, il refuse d’empêcher ce type de situation en classant le Qatar parmi les États ennemis.

De la même manière, Netanyahu tourne aujourd’hui en dérision les responsables de la sécurité pour s’être accrochés à l’idée erronée que le Hamas avait été dissuadé d’attaquer Israël. Cette semaine, il a assuré n’avoir « jamais rien sous-estimé ». Quant à la volonté du Hamas de détruire Israël, a-t-il ajouté, la sous-estimer revenait à être « totalement déconnecté de la réalité ».

Pourtant, en mai 2023, lors d’une réunion de la faction du Likud, il affirmait exactement le contraire. Comme l’a rapporté Kan, dans des propos ensuite cités par l’INSS de l’université de Tel-Aviv, Netanyahu estimait alors que les dirigeants terroristes de Gaza avaient bel et bien été dissuadés. Selon lui, « l’Opération Gardien des Murailles » de 2021 avait « infligé au Hamas le coup le plus dur de son histoire », détruisant ses capacités aériennes, maritimes et souterraines. « Cela a modifié l’équilibre de la dissuasion et, en tout cas, cela a fonctionné ainsi pendant des années, deux ans », avait-il affirmé.

Dans ses mémoires, publiées en 2022, il soutenait déjà que le Hamas était suffisamment contenu et qu’il ne voulait pas engager Israël dans une guerre totale à Gaza alors que l’Iran constituait à ses yeux une menace plus pressante, comme l’a relevé le magazine Time. « Allais-je vraiment immobiliser Tsahal à Gaza pendant des années alors que nous devions faire face à l’Iran et à un éventuel front syrien ? », écrivait-il. « Certainement pas. J’avais d’autres chats à fouetter. »

Le chef d’état-major de Tsahal, Herzi Halevi (troisième à partir de la droite), Ronen Bar, directeur du Shin Bet (deuxième à partir de la droite), et le chef du Mossad, David Barnea (à droite), assistent à une cérémonie au cimetière militaire du mont Herzl, à Jérusalem, le 8 mai 2024. (Crédit : Chaim Goldberg/Flash 90)

Les responsables de la sécurité auxquels Netanyahu cherche aujourd’hui à faire porter l’entière responsabilité des échecs du 7-Octobre ont depuis longtemps quitté leurs fonctions. Ronen Bar a démissionné en juin 2025, Herzi Halevi en mars de la même année et Aharon Haliva en août 2024. Tous ont reconnu sans détour leur part de responsabilité personnelle dans la catastrophe.

(Le ministre de la Défense de l’époque, Yoav Gallant, avait publiquement averti Netanyahu, six mois avant l’invasion, que la refonte judiciaire menée par leur gouvernement creusait une fracture interne jusque dans l’appareil de défense et enhardissait les ennemis d’Israël. Il avait été limogé à la suite de cette prise de position, rapidement réintégré, puis définitivement démis de ses fonctions en novembre 2024. Netanyahu avait invoqué un « manque de confiance » entre eux. Gallant avait souligné que ce désaccord tenait notamment à son insistance sur la conscription des Haredim, à la priorité qu’il accordait aux efforts visant à ramener les otages et à ses demandes en faveur d’une commission d’enquête nationale sur le 7-Octobre.)

Seul Netanyahu, l’homme qui dictait la politique et détenait tous les leviers du pouvoir, est toujours là. Sans le moindre remords, de moins en moins disposé à reconnaître la moindre responsabilité, il tente cyniquement de rejeter toute la faute sur les autres et s’oppose avec acharnement à la création d’une commission d’enquête nationale qui permettrait d’établir précisément ce qui a si terriblement mal tourné.

Il affirme que les responsables de la sécurité ont fait le choix délibéré de ne pas le réveiller ce matin fatidique. Eux assurent avoir tenu son cabinet informé. Le cabinet du Premier ministre reconnaît avoir reçu, trois heures avant l’invasion, une note de Tsahal faisant état d’activités suspectes du Hamas, mais affirme qu’elle avait été classée comme non urgente et n’avait donc pas été transmise à Netanyahu. Ce dernier assure que les procès-verbaux de ces heures funestes finiront par le disculper, tout en refusant l’enquête d’envergure qui permettrait précisément de les examiner.

Il assure ne pas accuser ces responsables de la sécurité de « trahison », mais seulement d’avoir failli, en leur reprochant de ne pas avoir compris ce qui se préparait à Gaza, de s’être laissés aveugler par leur arrogance et leur suffisance et de ne pas avoir protégé le pays. Autant de fautes dont ils sont effectivement coupables.

… Et Netanyahu en est tout aussi coupable.

Des terroristes du Hamas pénétrant dans la zone du festival de musique Nova, près du kibboutz Reïm, le 7 octobre 2023. (Crédit : South First Responders)

Pendant ce temps, son épouse accuse ouvertement les instances de sécurité de « trahison » en prenant pour cible un rival politique actuel, Yaïr Golan, chef du parti de gauche Les Démocrates et ancien chef d’état-major adjoint de Tsahal, qui s’est précipité pour aider à combattre les terroristes le matin du 7-Octobre.

Dans une interview préenregistrée accordée à la Quatorzième chaîne, servilement pro-Netanyahu, Sara Netanyahu a laissé entendre que Golan savait à l’avance que le Hamas était sur le point d’envahir Israël.

« Quand on a occupé un rang aussi élevé dans l’armée et qu’on affirme avoir combattu le 7 octobre, qu’on était déjà sur place dès les premières heures, habillé et prêt alors que d’autres, comme le Premier ministre, n’étaient encore au courant de rien… », a-t-elle faussement déclaré au monde entier.

En réalité, le général à la retraite n’a pris la route du sud que vers 8 heures du matin, soit une heure et demie après le début de l’attaque du Hamas.

Yaïr Golan (à gauche), aux côtés d’Oz Davidian (à droite), un agriculteur de la frontière avec Gaza, sur une photo montrant Golan partant secourir des survivants près de la frontière avec Gaza peu après l’invasion du Hamas le 7 octobre 2023. (Crédit : Autorisation)

La dernière offensive du couple Netanyahu vise, bien sûr, à renforcer les chances de réélection du Premier ministre. Les responsables de la sécurité ont, eux, quitté leurs fonctions. Netanyahu, loin d’en tirer la même conclusion, s’acharne à convaincre les électeurs qu’il fut, le 7-Octobre, un Premier ministre délibérément tenu dans l’ignorance et donc victime des événements. Mais aussi que, depuis trois ans, il a brillamment fait face au Hamas, au Hezbollah et à l’Iran, et qu’il est le seul dirigeant capable de mener ce combat jusqu’à cette victoire définitive qu’il assure désormais à portée de main.

Son bilan depuis le 7-Octobre est pourtant, lui aussi, marqué par l’échec. Israël a remporté des succès tactiques sur plusieurs fronts, mais sans véritable cap stratégique. Le Hamas a été considérablement affaibli, mais Netanyahu continue de faire obstacle aux efforts américains visant à transformer les succès de Tsahal en acquis diplomatiques durables. Résultat, le Hamas se reconstitue. Le Hezbollah a été dévasté par l’explosion de milliers de bipeurs il y a deux ans, mais tente aujourd’hui de se relever.

Quant à la tête de la pieuvre, le régime extrémiste iranien, il a jusqu’à présent résisté aux efforts conjoints des États-Unis et d’Israël pour détruire son programme nucléaire illicite et libérer de sa tyrannie le peuple iranien, mais aussi le reste du monde. Cela tient en grande partie à l’incapacité des États-Unis à empêcher Téhéran de prendre le contrôle du détroit d’Ormuz. Mais l’échec tient aussi, pour une large part, aux failles de la stratégie de renversement du régime défendue par Netanyahu. Celle-ci reposait notamment sur l’intervention de forces kurdes venues de l’extérieur, les avances faites à Mahmoud Ahmadinejad et la conviction qu’un régime solidement enraciné, manifestement prêt à massacrer sa propre population, pourrait être rapidement renversé.

Sur le front intérieur, Netanyahu a dans le même temps affaibli le pays. Il a donné toujours plus de pouvoir à des ministres sans foi ni loi comme Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich, maintenu coûte que coûte l’exemption massive du service militaire dont bénéficient les hommes ultra-orthodoxes, au prix d’une charge écrasante pour l’armée de métier et les réservistes déjà à bout, et poursuivi son entreprise de mise au pas du pouvoir judiciaire.

Un activiste identifié comme Finn Joughin tente de faire barrage de son corps à des enfants israéliens pour les empêcher de franchir la clôture et de pénétrer dans le village d’Umm al-Kheir, dans le sud de la Cisjordanie, le 30 août 2026. (Crédit : Réseaux sociaux ; utilisé conformément à l’article 27a de la loi sur le droit d’auteur)

Son gouvernement ferme pour l’essentiel les yeux sur les agissements des habitants d’implantations extrémistes, qui s’en vont tous les shabbats, et la plupart des autres jours, attaquer des civils palestiniens. Ils sont parfois accompagnés de soldats de Tsahal en uniforme et d’autres membres des forces de sécurité, parfois équipés de véhicules et d’armes fournis par l’État. Ces attaques jettent l’opprobre sur nous tous. Elles aggravent encore la piètre image d’Israël sur la scène internationale, donnent de nouveaux arguments à ceux qui, partout dans le monde, œuvrent à sa destruction et cherchent à nuire aux Juifs de la diaspora, et exposent l’incapacité de l’armée, ainsi que son manque manifeste de volonté, à assumer ses responsabilités en Cisjordanie.

Cette semaine, des habitants d’implantations extrémistes ont pu enlever, ou du moins retenir contre son gré, un militant britannique pro-palestinien avant de le remettre à la police. Tsahal, en revanche, se révèle invariablement incapable de retenir des habitants d’implantations soupçonnés de terrorisme le temps que la police arrive pour les arrêter.

Des personnes se rendant sur le site du festival de musique Nova, où des centaines de festivaliers ont été tués ou enlevés par le Hamas et emmenés à Gaza, alors qu’Israël commémore le deuxième anniversaire de l’assaut barbare et sanglant, près du kibboutz Reïm, dans le sud d’Israël, le 7 octobre 2025. (Crédit : Ariel Schalit/AP)

Le principal rival électoral de Netanyahu, Gadi Eisenkot, estime que quiconque occupait une fonction de premier plan au moment du 7-Octobre devrait quitter ses fonctions. Netanyahu, lui, affirme qu’Eisenkot, comme l’ensemble du bloc d’opposition sioniste, conduirait Israël à un désastre existentiel, s’allierait aux Arabes, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, et finirait par créer un État palestinien.

Mais tous ses efforts pour se décharger de sa responsabilité n’y changeront rien. C’est sous Netanyahu que le gouvernement terroriste du Hamas, qu’il a contribué pendant des années à maintenir financièrement à flot dans le cadre de sa stratégie, a franchi la frontière avec l’objectif déclaré d’anéantir Israël et de le remplacer par un État palestinien. Et il a failli y parvenir.

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