New York : La victoire écrasante de Mamdani aux primaires renforce la politique anti-sioniste
Ces succès électoraux confirment la montée de l’extrême gauche anti-Israël dans la ville et adressent un message clair à la direction du Parti démocrate
NEW YORK – Lors des soirées de victoire qui ont été organisées mardi soir à New York par les Democratic Socialists of America (DSA), un groupe d’extrême gauche, la foule a scandé « Free Palestine », tout en critiquant le lobby pro-Israël et en s’en prenant à la direction démocrate à la Chambre des représentants.
« Il y a un an, ce n’était pas la fin d’un mouvement politique, ce n’était que le début », a lancé le maire de New York, Zohran Mamdani, devant la foule, rappelant la surprise qu’il avait créée l’année dernière en remportant les élections municipales.
La victoire électorale de Mamdani avait bouleversé le Parti démocrate et la communauté juive traditionnelle. Les résultats de mardi, qui ont vu trois candidats soutenus par Mamdani remporter largement leurs élections, montrent que son succès n’a pas été un cas isolé.
Ces victoires aux primaires ont consolidé le statut du maire comme faiseur de rois. Elles ont renforcé la place de la politique antisioniste dans cette ville qui abrite la plus grande diaspora juive au monde, et elles ont envoyé un message aux dirigeants démocrates à l’heure où le parti adopte des positions de plus en plus critiques envers l’État hébreu.
Les deux candidates des Democratic Socialists of America (DSA), Claire Valdez et Darializa Chevalier, ont remporté leurs élections face à des adversaires mieux établis. De son côté, Brad Lander, un allié de Mamdani qui n’est pas membre des DSA, a battu un élu sortant centriste, tout comme Chevalier.
Israël a été au cœur des débats dans ces trois scrutins. Les candidats les plus virulents à l’égard d’Israël l’ont emporté. Leurs victoires dans les primaires de circonscriptions démocrates de la Chambre des représentants leur assurent presque certainement une victoire aux élections générales de novembre et une entrée au Congrès.
L’adversaire de Chevalier, Adrianno Espaillat, et celui de Lander, Dan Goldman, avaient pourtant tout pour être des candidats solides pour les démocrates. Goldman s’était fait connaître pour son rôle dans les poursuites qui avaient visé le président américain Donald Trump. Espaillat était à la tête du Caucus hispanique et il était un allié de longue date des syndicats. Aucun des deux candidats n’avait été impliqué dans le moindre scandale.
Ils semblent toutefois avoir pâti de leur proximité perçue avec Israël, en particulier avec le lobby pro-Israël, ainsi que de leur manque de soutien à Mamdani.
Chevalier et Lander avaient vivement critiqué leurs adversaires pour leurs liens passés avec l’AIPAC. Le lobby pro-Israël était devenu un enjeu dans la campagne de Valdez, même si aucun des deux candidats n’avait de lien avec l’AIPAC, lorsque Valdez avait affirmé à tort que son rival, Antonio Reynoso, avait reçu des fonds de ce groupe.
Lander, qui est juif, avait reconnu que l’animosité envers l’AIPAC jouait sur des clichés antisémites, affirmant que cette ligne d’attaque lui donnait la « nausée ». Il avait ajouté qu’il devait néanmoins y recourir.
Accuser Israël de « génocide » à Gaza, une accusation qu’un nombre croissant de Juifs considèrent comme une diffamation, a semblé être devenu un critère déterminant. Lander, qui se définit comme un « sioniste libéral », a accusé l’État juif de « génocide », le crime entre tous les autres crimes. Goldman et Espaillat, en revanche, ne l’ont pas fait, même s’ils ont formulé de vives critiques à l’encontre du gouvernement Netanyahu et de la guerre à Gaza. Valdez et Reynoso ont tous les deux accusé Israël de génocide.
Espaillat a déclaré lors d’un débat que cette accusation relevait de la compétence des « instances internationales ». De fait, le génocide est un crime doté d’une définition juridique, et les tribunaux internationaux n’ont rendu aucune décision à ce sujet. Mais cet argument n’a guère paru peser dans le débat.
« Nous devons cesser d’envoyer l’argent de nos impôts à un État qui commet actuellement un génocide, un mot que mon adversaire n’a toujours pas prononcé », avait déclaré Chevalier, face à un Espaillat qui peinait à répondre.
Chevalier sera probablement l’une des figures les plus radicales de la gauche au Congrès, notamment en ce qui concerne la question israélienne. Elle avait participé, au lendemain du pogrom du 7 octobre 2023 en Israël, à un rassemblement célébrant cette attaque terroriste massive, et l’historique de ses réseaux sociaux révèle des déclarations extrémistes visant les États-Unis, Israël et la direction du Parti démocrate.
Un groupe progressiste a fait savoir que lors d’une réunion, elle avait « catégoriquement refusé » de condamner le groupe terroriste palestinien du Hamas ou son invasion d’Israël, et qu’elle avait au contraire « transformé le sujet en une énième attaque contre Israël ».
Lorsqu’Espaillat avait déclaré que Chevalier ne reconnaissait pas le droit d’Israël à exister, condamnant sa participation au rassemblement, elle l’avait accusé de « déshumaniser la vie des Palestiniens ».
Chevalier a défini le sionisme comme « une idéologie visant à créer un système politique où un groupe de personnes jouit d’un statut supérieur devant la loi par rapport à un autre groupe », tandis que Mamdani l’a qualifié de « mouvement politique moderne cherchant à éradiquer un peuple autochtone ».
La question d’Israël n’a pas été le seul enjeu de ces campagnes – loin de là. Les candidats se sont également affrontés sur des sujets tels que l’application des lois sur l’immigration, le coût de la vie et le logement. Israël a toutefois représenté un thème majeur dans chacune de ces courses électorales.
Il est difficile de dire si les positionnements anti-Israël ont été vraiment un facteur déterminant pour l’électeur moyen ou si l’hostilité affichée à l’égard de l’État juif par les candidats victorieux ne les a tout simplement pas dérangé. Les sondages qui avaient pu être réalisés lors d’élections précédentes avaient montré que les Américains considèrent généralement Israël comme une priorité secondaire dans leur choix électoral.
Cette animosité envers Israël constitue toutefois clairement un moteur pour les DSA, et ces élections ont envoyé un message à la direction du Parti démocrate.
Les DSA ont fait de leur positionnement anti-Israël un élément central de leur programme. Lors des soirées qui ont été organisées pour célébrer les victoires de Chevalier et Valdez, la foule a scandé « Free Palestine ». Lors de l’événement qui s’est tenu en l’honneur de Valdez, les participants ont scandé « Fuck AIPAC », alors même que ce lobby ne s’était pas impliqué dans sa campagne.
Dans des régions à forte majorité démocrate comme New York, les candidats des DSA affrontent en réalité des démocrates modérés lors des primaires – plutôt que des républicains – lors de l’élection générale.
Des proches alliés de Mamdani ont diffusé des messages au ton menaçant après ces victoires aux primaires. Mahmoud Khalil, figure du mouvement de protestation à l’université Columbia, a écrit que « cette élection [devait] servir d’avertissement ». Le streamer Hasan Piker a quant à lui publié : « Vous sentez ce spectre qui hante le pays ?!!!!! Le socialisme arrive aussi près de chez vous. »
Lorsque le chef de file de la minorité à la Chambre des représentants, Hakeem Jeffries, considéré comme modéré sur la question israélienne, est apparu sur un écran lors de l’événement qui avait été organisé par Valdez, les participants l’ont hué et ils ont scandé : « Tu es le prochain. »
La victoire de Chevalier face à Espaillat a été particulièrement frappante. Espaillat était le député sortant fort de cinq mandats successifs : Chevalier, pour sa part, n’a aucune expérience législative. À l’instar de Mamdani, elle a fait son entrée en politique en organisant des manifestations anti-Israël sur les campus des universités américaines. Elle était relativement inconnue jusqu’à ce que Mamdani s’implique dans la campagne.
Ces soutiens ont représenté un risque considérable pour Mamdani, qui a défié la direction du parti. Il serait d’ailleurs revenu sur ses engagements passés en apportant son soutien à ses alliés socialistes.
La procureure générale de l’État de New York, Letitia James, a reconnu que ces soutiens avaient « heurté les sensibilités » et elle a déclaré que le parti devait tenir compte de son aile gauche pour « voir si nous pouvons parvenir à une forme d’entente ».
Ces victoires aux primaires s’expliquent en partie par la composition démographique de la ville ; il est donc difficile de savoir si cette dynamique se reproduira ailleurs.
D’après les sondages, Mamdani a obtenu ses meilleurs résultats auprès des jeunes électeurs, des nouveaux arrivants dans la ville et des personnes ayant un niveau d’études élevé, en particulier dans le « Commie Corridor » (le « couloir communiste »), qui s’étend dans l’ouest du Queens et de Brooklyn.
Chevalier, Valdez et Lander se sont imposés dans des circonscriptions remportées par Mamdani lors de l’élection municipale ; ces victoires ne signifient donc pas nécessairement que l’extrême gauche a étendu son influence. Alors que Valdez et Lander ont remporté des victoires écrasantes dans leurs circonscriptions plus aisées, Chevalier s’est imposée de justesse dans une circonscription davantage composée de classes populaires.
Il n’y a actuellement que deux membres des DSA au Congrès, Alexandria Ocasio-Cortez, de New York, et Rashida Tlaib, du Michigan, ce qui signifie que les victoires de Valdez et Chevalier devraient doubler la représentation du mouvement d’extrême gauche au Congrès.
Dans d’autres circonscriptions, les candidats pro-Israël Ritchie Torres et Grace Meng ont conservé leurs sièges. La large victoire de Torres, en particulier, suggère que le soutien à Israël n’est pas un obstacle rédhibitoire. Torres est l’un des plus fervents défenseurs d’Israël au Congrès. Son adversaire, Michael Blake, est revenu sur son soutien passé à Israël, mais il n’a pas réussi à gagner du terrain. Les adversaires de Torres et de Meng ne bénéficiaient toutefois pas du soutien de Mamdani et des DSA.
Dans la 12e circonscription électorale, qui couvre l’Upper East Side, l’Upper West Side et Midtown Manhattan, parfois décrite comme le « joyau » des circonscriptions de la ville, le démocrate juif modéré Micah Lasher a remporté la primaire. Dans cette course, la question d’Israël a été présente, mais le candidat – cela a aussi été le cas de son principal adversaire, Alex Bores – a adopté des positions modérées.
Lasher et Goldman ont déploré la place disproportionnée prise par Israël dans les campagnes.
« Je suis épuisé par cette obsession pour un bout de terre de la taille du New Jersey », a déclaré Lasher lors d’un débat, soulignant l’absurdité, selon lui, qu’un conflit étranger prenne souvent le pas sur des préoccupations nationales telles que le logement.
Après avoir reconnu sa défaite face à Lander, Goldman l’a accusé de propager des « clichés antisémites dangereux » et il a déclaré qu’Israël avait occupé une place « disproportionnée » dans la campagne.
« C’était manifestement un thème central pour mon adversaire », a-t-il déclaré. « C’était un thème central pour les médias. Ce n’était certainement pas un thème central pour les familles qui se battent au quotidien. »
Ces victoires aux primaires ont fait suite à d’autres incidents survenus dans la ville qui ont suscité l’inquiétude des New-Yorkais juifs.
La semaine dernière, Mamdani a comparé l’AIPAC à des « monstres » qui utilisaient de « l’argent opaque » pour fomenter un « génocide » et pour attiser les divisions sociales. De grandes organisations juives et plusieurs partisans juifs de Mamdani ont évoqué des propos antisémites à cette occasion, mais Mamdani a depuis maintenu sa position. Interrogé sur ces paroles lors du scrutin, mardi, Lander a refusé de les condamner ou de les défendre.
Lundi, une chaîne de cafés a refusé de servir Goldman qui s’était arrêté dans l’un de ses établissements, disant qu’elle n’autorisait pas la présence des « complices du génocide » dans ses locaux.
Dans son discours reconnaissant sa défaite, Goldman a souligné le rôle majeur joué par les Juifs dans le mouvement des droits civiques et il a lancé un avertissement.
« Les Juifs ont tant apporté à ce pays », a-t-il déclaré. « Comme l’histoire nous l’a enseigné, les clichés et stéréotypes antisémites – j’en ai personnellement entendu un certain nombre au cours de cette campagne – finiront par causer la perte de notre démocratie si nous ne nous mobilisons pas tous et si nous ne prenons pas la parole, même lorsque cela n’est pas politiquement opportun. »