New York : Plus d’une centaine de Juifs réunis pour une vie juive sans sionisme

Présentée comme un 'bootcamp', cette rencontre à Brooklyn a permis à des Juifs antisionistes et non-sionistes d’échanger sur la création d’institutions juives sans lien avec Israël

Une personne porte une kippa aux motifs de pastèque, symbole de solidarité avec les Palestiniens. (Crédit : Paul Frangipane/AFP/Getty Images via JTA)

New York Jewish Week via JTA – Un an après l’appel lancé par Arielle Angel, éditrice associée de la revue trimestrielle de gauche Jewish Currents, en faveur de la création de « nouvelles institutions juives » sans aucun lien avec Israël ni avec le sionisme, plus d’une centaine de Juifs se sont rassemblés dans une demeure victorienne reconvertie en lieu événementiel, au cœur de Brooklyn, dans l’espoir de concrétiser ce projet.

L’événement était présenté comme un « bootcamp » destiné aux personnes souhaitant créer de nouvelles structures juives. Les ateliers ont abordé des questions telles que la constitution des équipes et le financement, mais aussi celle de savoir qui pouvait être accueilli dans des espaces se définissant comme « antisionistes », « non-sionistes » ou « diasporistes », entre autres.

Parmi les groupes représentés lundi, beaucoup étaient des minyanim, qui organisent des offices de prière dans des appartements privés ou des espaces communautaires. Leurs membres souhaitaient obtenir des conseils pratiques pour développer leurs structures, mais aussi réfléchir aux personnes qu’ils pourraient accueillir à mesure que leurs communautés s’agrandissent.

« Si nous faisons les choses correctement, beaucoup de ces petits minyanim deviendront des synagogues d’ici quelques années », a déclaré Angel.

Esti, 27 ans, qui n’a pas souhaité donner son nom de famille pour des raisons de confidentialité, participe à la direction d’un minyan antisioniste à Brooklyn. Elle a raconté avoir entendu de très nombreux participants exprimer leur soulagement de pouvoir assister à des offices dans un lieu où aucun drapeau israélien n’était présent.

« Les gens disent : ‘Je n’aurais jamais imaginé trouver un espace juif comme celui-ci. Je n’aurais jamais pensé voir des personnes queer diriger les offices. Je n’aurais jamais cru pouvoir me retrouver dans un lieu juif où l’on scande ‘Libérez la Palestine’’ », a-t-elle expliqué. Le minyan rassemble en moyenne une cinquantaine de fidèles lors des offices de Shabbat, a-t-elle précisé.

Certains animateurs des ateliers ont expliqué comment ils étaient parvenus à maintenir les positions politiques de leurs organisations sans faire de concessions. Une table ronde animée par le rabbin Brant Rosen, qui a contribué à fonder la synagogue antisioniste Tzedek Chicago, et Rebecca Vilkomerson, ancienne directrice de l’organisation antisioniste Jewish Voice for Peace (JVP), était consacrée à la manière de définir les « limites politiques » que se fixe une organisation.

Des manifestants de Jewish Voice for Peace bloquant la circulation lors d’une manifestation devant le bureau new-yorkais du sénateur américain Chuck Schumer, appelant à la fin de la guerre entre les États-Unis et Israël contre la République islamique d’Iran et s’opposant au soutien américain en matière d’armement, à New York, le 13 avril 2026. (Crédit : Andres Kudacki/AP)

S’appuyant sur sa propre expérience, Rosen a expliqué que Tzedek Chicago se définissait comme « une communauté qui fait délibérément le choix d’être non inclusive ».

« En d’autres termes, voilà les valeurs que nous défendons. Elles ne vous correspondront peut-être pas, elles ne conviendront peut-être pas à tout le monde, et ce n’est pas grave. Il existe de nombreux autres endroits parmi lesquels vous pouvez choisir », a-t-il déclaré. Rosen a ajouté que les personnes souhaitant rejoindre la communauté n’étaient pas tenues d’adhérer à ces principes. « Puisque telles sont nos valeurs, est-ce une communauté dont vous souhaitez faire partie ? », leur demandait-on plutôt.

Esti s’est entretenue avec la Jewish Telegraphic Agency en marge de l’événement organisé à l’Urbane Arts Club. La JTA avait été autorisée à y assister à condition de ne pas rapporter les propos tenus par les participants pendant les séances, ceux des intervenants étant en revanche publics.

Le soutien des Américains à Israël a globalement diminué dans le contexte de la campagne militaire israélienne à Gaza et de la guerre menée par les États-Unis et Israël contre la République islamique d’Iran. Une enquête menée par les Jewish Federations of North America (JFNA) a révélé que 37 % des Juifs interrogés se disaient sionistes, tandis que 7 % se qualifiaient d’antisionistes et 8 % se déclaraient non-sionistes. Par ailleurs, 18 % ne savaient pas dans quelle catégorie se situer, tandis que 30 % estimaient qu’aucune ne leur correspondait.

Selon un sondage AP-NORC réalisé plus tôt cette année, le soutien à Israël occupe une place moins importante dans l’identité religieuse des jeunes Juifs que dans celle des Juifs âgés de plus de 45 ans.

« Ces groupes se créent pour répondre à une demande », a déclaré la rabbine Alissa Wise à JTA.

Wise est cofondatrice du Jewish Diaspora Movement, une organisation encore naissante, à l’origine du « bootcamp » organisé lundi. Elle a auparavant travaillé pour JVP et a fondé en octobre 2023 Rabbis for Ceasefire, un collectif qui a manifesté pour réclamer un cessez-le-feu à Gaza et l’arrêt de l’aide militaire américaine à Israël.

Tout en affirmant que JVP « a joué un rôle central dans la construction d’une vie juive en dehors du sionisme », Wise a souligné qu’il restait un vide important à combler en matière d’institutions religieuses et culturelles juives rejetant le sionisme.

Au-delà des minyanim, qui organisent des offices de prière, et des havurot, qui proposent notamment des dîners de Shabbat et des célébrations de fêtes juives, Angel a indiqué que certains participants envisageaient de créer des camps d’été, des programmes éducatifs ou encore des projets culturels, comme des troupes de théâtre. Par ailleurs, les organisateurs prévoient d’ouvrir une école juive « diasporiste » dans la région de Boston à l’automne 2029.

Jen Kaminsky, membre de l’équipe dirigeante du Buffalo Jewish Collective et présente à la rencontre, a déclaré à la JTA que son organisation accueillait « des Juifs aux profils très divers, dont beaucoup ne se sont pas sentis à l’aise au sein des institutions juives traditionnelles »

« Nous indiquons clairement que les antisionistes et les non-sionistes sont les bienvenus, tout comme les personnes qui s’interrogent sur le sionisme ou dont le rapport au sionisme varie », a déclaré Kaminsky. « Si les valeurs que nous défendons vous conviennent, ou si vous vous sentez à l’aise dans un espace où elles prédominent, vous êtes les bienvenus. »

Vilkomerson a expliqué aux participants qu’il fallait chercher à élargir les rangs de ces organisations en associant des personnes plus proches du centre à des coalitions réunissant libéraux et militants de gauche, sans pour autant renoncer aux valeurs de gauche. Elle a illustré cette approche par l’alliance politique entre le maire antisioniste de New York, Zohran Mamdani, et Brad Lander, un sioniste libéral.

Le candidat à la mairie de New York, Zohran Mamdani, et le contrôleur financier de la ville, Brad Lander, s’exprimant lors du gala Mazals organisé par l’association Jews For Racial And Economic Justice, à New York, le 10 septembre 2025. (Crédit : John Lamparski/Getty Images via JTA)

« Brad, qui est un sioniste libéral, a pu s’allier à Zohran Mamdani, mais c’est Zohran, et non Brad, qui a imposé le cadre politique de la campagne », a-t-elle déclaré.

Lundi également, Lissy Romanow, cofondatrice du groupe IfNotNow, qui se définit comme opposé à l’occupation israélienne, a animé un atelier pratique consacré aux premières étapes de la création d’une organisation, notamment à la manière de définir en quelques mots l’identité d’un groupe et de prévenir l’épuisement des bénévoles.

Alors que ces groupes cherchent à se développer et à concrétiser des projets plus ambitieux, comme disposer de locaux permanents et recruter des salariés, ils se heurtent à un obstacle majeur, le manque de financement.

« Les ressources financières de la gauche juive sont limitées », a déclaré Angel à la JTA.

Les groupes antisionistes ont très peu de chances d’obtenir des financements auprès des nombreuses fédérations juives du pays, qui entretiennent souvent des liens étroits avec Israël.

Trois donatrices juives de gauche, Liana Krupp, Deborah Sagner et Kathleen Peratis, se sont exprimées lundi sur les difficultés rencontrées par les organisations juives anti-sionistes pour trouver des financements.

« Si nous ne parvenons pas à rallier les sionistes libéraux à notre cause, nous ne pourrons pas nous développer, car c’est là que se trouve l’argent », a déclaré Peratis.

Les participants à la rencontre, dont les organisations reposent pour la plupart sur le bénévolat, ne se faisaient aucune illusion sur ces difficultés.

« Pour l’instant, notre objectif est de continuer à célébrer Shabbat régulièrement et de manière pérenne », a déclaré Esti. Elle nourrit toutefois des ambitions à plus long terme.

« Ce serait formidable de disposer d’une synagogue avec ses propres locaux, d’un endroit que nous pourrions enfin considérer comme notre chez-nous », a-t-elle déclaré. « Nous en sommes, toutefois, encore très, très loin. »

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