Nouvelle incarnation de la haine des Juifs, l’anti-sionisme doit être combattu – universitaires

De plus en plus de chercheurs et organisations professionnelles appellent à un changement urgent de paradigme, faute d'outils pour lutter contre cette nouvelle forme d'antisémitisme

Une manifestation contre l’existence d’Israël à New York, le 8 octobre 2023, après les atrocités du Hamas du 7 octobre et avant qu’Israël ne lance une opération militaire dans la bande de Gaza. (Luke Tress/Times of Israel)

Le 7 octobre 2023, Adam Louis-Klein, anthropologue juif, se trouve en Colombie, dans un village indigène de la forêt amazonienne, sans réseau téléphonique ni accès à Internet, pour y étudier le peuple Desana. Deux jours plus tard, pour la première fois depuis des mois, il se rend dans une ville voisine et renoue avec les nouvelles du monde.

La première nouvelle est celle du massacre perpétré par le Hamas en Israël. La seconde, celle de ses collègues de gauche qui justifient l’attaque terroriste. Sur Facebook, il écrit « Am Yisrael Chai », ce qui lui vaut des réactions peu agréables.

« Dès ce moment, on a commencé à me rejeter. J’ai rapidement perdu la quasi-totalité de mes contacts personnels et professionnels dans le milieu universitaire », confie-t-il. « J’ai alors pris conscience qu’il était important de réagir sur le plan intellectuel. »

Louis-Klein, 32 ans, décide alors d’utiliser ses connaissances en philosophie et en anthropologie pour étudier l’anti-sionisme, dans lequel il voit une nouvelle incarnation d’une haine ancienne — pas une idéologie politique qui verse dans l’antisémitisme mais un nouvel avatar des discriminations que subissent depuis longtemps les Juifs. L’an dernier, pour s’élever contre ce phénomène, il lance le Mouvement contre l’anti-sionisme (MAAZ dans son acronyme anglais).

Louis-Klein et le MAAZ font partie d’un réseau de chercheurs et d’activistes qui tentent d’inciter la communauté juive à combattre l’anti-sionisme, dans lequel ils voient un mouvement de haine et non une idéologie politique. Ils estiment que l’anti-sionisme a une histoire, une idéologie et des tactiques qui lui sont propres et lui permettent de s’en prendre aux Juifs, mais d’une autre manière que celle dont la plupart des Américains associent à la haine antisémite, ce qui permet aux anti-sionistes d’échapper aux accusations de discrimination ou à des poursuites légales.

Ces militants aimeraient que les Juifs américains comprennent que les discriminations envers les Juifs ne passent, pour l’essentiel, plus par la lorgnette de l’antisémitisme, qu’ils cessent de se quereller sur le caractère antisémite ou non de l’anti-sionisme mais qu’ils lui fassent tête.

Universitaires, militants et professionnels sont de plus en plus nombreux à faire leur ce message, colporté dans des déclarations, sur des pancartes lors de manifestations ou par de nouveaux groupes apparus ces tout derniers mois pour dénoncer l’anti-sionisme, conçu comme un mouvement de haine à part entière. La compréhension de l’anti-sionisme semble par ailleurs progresser, nombre de groupes diffusant de semblables messages.

Des manifestants anti-Israël à New York, le 16 août 2025. (Luke Tress /Times of Israel

Des racines juives revivifiées par la jungle

Louis-Klein a grandi dans la foi juive, a fait sa bar-mitsvah, s’est rendu en Israël lorsqu’il était jeune et s’est impliqué dans la vie juive lors de ses étudies de philosophie à Yale. Il s’est ensuite intéressé à la philosophie communiste et a adopté des vues « radicalement de gauche », ce qui l’a un temps éloigné de son identité juive et de son rapport à Israël, confie-t-il au Times of Israel le temps d’une interview.

Tout a changé en Amazonie.

À l’instar des Juifs, les Desana, une tribu indigène, s’estiment élus par leur Dieu, auquel ils sont liés par « une alliance spéciale », explique Louis-Klein, qui a étudié dans un établissement pétri de références anti-coloniales qu’il a utilisées pour comprendre les Desana. Le 7-Octobre, il a vu ces idées se retourner contre les Juifs.

« On nous a redéfinis de force selon des termes qui ne sont pas les nôtres — colons blancs, impérialistes européens, des personnes sans aucun lien avec Israël », poursuit-il. « On nous a réduits au silence. Et lorsque nous avons réagi contre cette idéologie, on nous a dit que nous nous servions de l’antisémitisme comme d’une arme. »

Une manifestation anti-Israël dans Times Square, à New York, le 6 janvier 2025. (Luke Tress/Times of Israel

Actuellement doctorant en anthropologie à l’Université McGill de Montréal, Louis-Klein s’est mis à échanger avec les anti-sionistes et à étudier leurs « comportements et stéréotypes », à commencer par les « calomnies anti-israéliennes », le fait de sommer leur proches de prendre position au sujet d’Israël ou d’assimiler tous leurs opposants ä des sionistes. Il s’est aperçu que des chercheurs de son propre domaine de spécialité, l’anthropologie, avaient « réorganisé la totalité de la matière autour de la diffamation de génocide » portée contre Israël depuis le 7-Octobre.

Il estime que ces diffamations – fausses accusations de culpabilité collective à l’encontre des Juifs – sont au cœur des persécutions endurées par les Juifs depuis des siècles, des calomnies datant de la période médiévale à cette dernière accusation de « génocide ». Régulièrement, les sociétés antisémites inventent de nouveaux sujets de diffamation, qu’ils répètent de manière obsessionnelle dans le but de stigmatiser les Juifs, ce qui ne manque pas de donner lieu à des violences puis au déni, explique-t-il.

« L’anti-sionisme n’est pas une ‘critique de la politique israélienne’ mais un mouvement fondé sur la diffamation et le déni — un mouvement qui cherche à nier la souveraineté juive et éradiquer l’expression de la vie juive partout ailleurs », déclare le MAAZ sur son site internet. « Il ne s’intéresse pas aux frontières ou aux gouvernements ; il ne fait que dénoncer l’existence des Juifs en tant que telle. »

L’anti-sionisme est par ailleurs perçu comme une menace car les sociétés qui ont fait leur cette idéologie sont devenues très intolérantes à la vie communautaire juive, que ce soit par exemple l’Union soviétique ou l’Iran.

L’antisémitisme, c’est dépassé

Louis-Klein et les autres chercheurs qui promeuvent ce message estiment que la communauté juive américaine devrait passer à une autre référence que l’antisémitisme, qui classe les discriminations envers les Juifs selon un modèle dépassé.

Le terme d’ « antisémitisme » est fréquemment utilisé pour qualifier les discriminations envers les Juifs, mais il s’appuie sur une définition ancrée dans l’histoire, celle des discriminations et persécutions ethniques passées. Les anti-sionistes, en revanche, présentent leur activisme comme un plaidoyer politique en faveur des Palestiniens, et non un discours motivé par des questions ethniques ou religieuses.

Lorsque, dans une synagogue, des manifestants crient aux Juifs qu’ils sont des « colonisateurs » ou des « colons », ils ne parlent pas politique : ils utilisent ces termes comme des insultes, soutient Louis-Klein, même si ces insultes ne sont pas des tropes antisémites traditionnels.

« Selon nous, ce sont les cadres actuels qui leur permettent de bénéficier de cette sorte de clause d’exemption et qui reconduisent cette dynamique qui fait que les Juifs traitent les non-juifs d’antisémites et que les non-juifs, les anti-sionistes en particulier, diffament Israël et prétendent que le fait de parler d’antisémitisme est mensonger », poursuit-il. « Ça ne marche pas, de les traiter d’antisémites. »

Adam Louis-Klein. (Autorisation)

Le sionisme est défini par les Juifs comme le soutien à la souveraineté juive en Israël, une croyance partagée par la grande majorité des Juifs.

Pour autant, le terme « sioniste » est devenu péjoratif pour une grande partie de la gauche américaine. Dans la rue, les manifestants scandent souvent « Les sionistes ne sont pas les bienvenus ici » et insultent les Juifs en les traitant de « sionistes », devant les synagogues ou dans les quartiers juifs.

MAAZ explique sa compréhension de ce qu’est l’anti-sionisme — un mouvement adossé à trois calomnies fondamentales répétées à l’envi par les militants, affirmant que les sionistes sont des « colonisateurs », coupables d’ « apartheid » et de « génocide ».

Les fondements idéologiques de ce mouvement sont à trouver du côté de l’alliance islamo-nazie d’Amin al-Husseini, Haj de Jérusalem au moment de la Seconde Guerre mondiale, de la propagande soviétique anti-sioniste et de la théorie coloniale de peuplement au sein du monde universitaire occidental, estime MAAZ.

MAAZ et d’autres universitaires préfèrent le terme « antisionisme » — en un seul mot —, comme pour le terme « antisémitisme ».

Les universitaires estiment que l’antisionisme est la troisième incarnation de la haine des Juifs, la première étant l’anti-judaïsme, fondée sur la religion juive, et la seconde, l’antisémitisme « classique », une haine ethnique des Juifs incarnée par les nazis. Aujourd’hui, l’antisionisme s’en prend à Israël et à la communauté juive.

Ces références ne sont plus pertinentes aujourd’hui, affirment les chercheurs.

Lorsque des Juifs ont été tués l’an dernier, dans le Colorado ou à Washington, DC, par exemple, les déclarations ont dénoncé des meurtres antisémites. Alors même que les agresseurs n’ont pas tenu de propos antisémites classiques ou condamné la religion juive ou les Juifs en tant qu’ethnie. Les deux agresseurs ont en revanche affirmé avoir tué pour « libérer la Palestine ». Dans le Colorado, l’auteur de la tuerie a crié « A mort les sionistes » et a dit à la police avoir voulu « tuer tous les sionistes », mais pas « tous les Juifs ».

Les terroristes qui ont massacré des Juifs lors de Hanoucca, en Australie, en décembre dernier, ont eux fustigé les « sionistes » dans une vidéo.

La semaine dernière, le maire élu de New York, Zohran Mamdani, a condamné une déclaration parlant des « Juifs avides d’argent » — un trope antisémite classique — tout en en défendant d’autres affirmant que « le sionisme, c’est du racisme » et que les sionistes sont pires que les nazis.

« Il faut distinguer l’antisémitisme de la critique du gouvernement israélien », a déclaré Mamdani.

Des personnes en deuil devant la Maison-Blanche à Washington, DC, le 22 mai 2025. (Luke Tress/Times of Israel

Les versions ont beau être différentes, l’idée est la même — faire passer les Juifs pour les ennemis, se référer au code moral de l’époque, qu’il s’agisse de religion, d’ethnie ou de droits humains, explique Naya Lekht, chercheuse en histoire soviétique et sur la Shoah, et par ailleurs cofondatrice d’un groupe appelé Stop Antisionism.

« Le point commun de ces trois époques, c’est un prétendu projet fomenté par de mauvaises personnes », poursuit Lekht. « Avec une supposée méchanceté qui s’oppose à ce qui est considéré comme moral au moment des faits. »

« Aujourd’hui, la morale se cale sur la question des droits humains, raison pour laquelle on s’efforce de nous faire passer pour des personnes qui foulent aux pieds la pureté des droits de l’Homme. La pureté du christianisme, celle de la race puis celle des droits humains », ajoute-t-elle.

MAAZ explique qu’à l’instar des Juifs anti-sionistes d’aujourd’hui, les mouvements anti-juifs ont utilisé des Juifs, par le passé, comme la Yevsektsiya, une branche juive du Parti communiste soviétique qui a persécuté d’autres Juifs.

L’objectif du mouvement est de stigmatiser l’antisionisme en dénonçant le cycle de la diffamation et en sensibilisant les autres aux méthodes, idéologies et histoire anti-sionistes.

« Il faut que les termes soient exacts. Il est important de dire ce que font les antisionistes – leurs tactiques et leur comportement – au lieu de débattre sans fin », affirme Louis Klein.

« Les organisations dirigeantes devraient mener des campagnes à grande échelle contre l’antisionisme. Elles devraient faire un travail de sensibilisation à l’antisionisme », ajoute-t-il.

Œuvre de racistes anti-juifs qui définissaient les Juifs comme des « sémites », le terme « antisémitisme » a par la suite été reconnu comme une haine et une forme de stigmatisation.

L’ex-envoyée spéciale américaine chargée de la surveillance et de la lutte contre l’antisémitisme, Deborah Lipstadt, écoute des interventions lors d’une table ronde sur les violences de genre contre les femmes israéliennes lors de a guerre Israël-Hamas, sur la colline du Capitole, le 14 février 2024, à Washington, DC. (Brendan Smialowski / AFP)

Tous les experts ne sont pas d’accord avec cette idée de changer de cadre de référence.

Deborah Lipstadt, l’ex-envoyée américaine pour l’antisémitisme, se dit « sceptique », estimant pour sa part qu’antisémitisme et antisionisme « se recoupent directement et partagent les mêmes tropes et stéréotypes ».

« Ce n’est pas que je sois contre, mais je ne suis pas convaincus. A quoi cela servira-t-il ? » questionne-t-elle. « Je crains que cela ne fasse que compliquer les choses. »

Elle estime que les Juifs devraient plutôt « expliquer ce qu’est le sionisme ».

« C’est le mouvement de libération nationale des Juifs. Quelque chose qui est ancré dans nos traditions de toujours », dit-elle. « Nous devrions dire haut et fort que le sionisme est une partie intégrante positive de l’histoire juive, de la tradition juive, de la culture juive, de ce qui fait l’identité juive. »

Un mouvement en pleine ascension

Pour autant, cette nouvelle référence est en train de prendre : on peut la voir ou l’entendre dans la rue, dans des déclarations publiques ou lors de débats et ‘orthographe « antisionisme » est de plus en plus courante.

Suite à une manifestation devant une synagogue de New York, le mois dernier, l’Union pour le judaïsme réformé a condamné un événement qualifié de « manifestation antisioniste ».

Lors d’un rassemblement en soutien à la synagogue, des manifestants juifs ont brandi des pancartes dénonçant l’antisionisme, et non l’antisémitisme. Certains panneaux arboraient le logo MAAZ, d’autres étaient faits maison.

« Les antisionistes répandent des calomnies pour réduire les Juifs à la violence », pouvait-on lire sur une de ces pancartes. « L’antisionisme est un mouvement de haine », disait une autre.

Un manifestant tient une pancarte contre l’anti-sionisme lors d’un rassemblement communautaire juif à New York, le 4 décembre 2025. (Luke Tress/Times of Israel

Le mois dernier, un groupe anonyme de professionnels de la santé juifs a rédigé une « lettre ouverte sur l’antisionisme » dans leur secteur. Signée par un millier de professionnels de santé, elle affirme que l’antisionisme « perpétue le même cycle de diffamation, de stigmatisation et de violence qui s’en prend aux Juifs depuis des siècles. »

La Dre Yael Halaas, fondatrice de l’American Jewish Medical Association, est l’une des signataires de cette lettre.

« Quand on travaille dans le secteur médical et de la santé et que l’on est face à une pandémie, une maladie, il nous appartient de communiquer sur la souche virulente la plus récente », explique Halaas. « Nous sommes face à une maladie terrible : l’antisémitisme. Dont la dernière souche en date est l’antisionisme. C’est ce que nous voyons dans le secteur de la santé. »

« L’anti-sionisme est un problème et une maladie », souligne-t-elle

Stop Antisionism a publié une « déclaration mondiale » demandant aux signataires d’affirmer « que l’antisionisme est l’expression la plus récente de la haine des Juifs». Selon Lekht, plus de 10 000 personnes ont signé le document, dont une douzaine d’organisations juives.

Un militant pro-Israël lors d’une manifestation anti-israélienne au NYU Langone Medical Center, à New York, le 6 janvier 2025. (Luke Tress/Times of Israel)

Andrew Pessin, qui est professeur de philosophie au Connecticut College, a créé l’Institut pour l’étude critique de l’antisionisme afin de faciliter la recherche académique sur la question, autour d’un collectif interdisciplinaire de chercheurs spécialisés dans divers domaines, comme par exemple l’antisionisme nazi ou soviétique.

Les premiers travaux de l’institut donneront lieu à des webinaires en février prochain.

L’institut n’en est qu’à ses débuts, mais Pessin explique avoir parlé avec des universités susceptibles d’accueillir le projet, certaines d’entre elles ayant manifesté un « vif intérêt ». Par ailleurs, quelque 70 professeurs l’auraient contacté pour y participer, précise-t-il.

Il existe d’autres centres universitaires qui étudient l’antisémitisme aux États-Unis, mais aucun l’antisionisme en tant que tel.

MAAZ agit davantage comme un groupe militant, l’institut se concentrant sur la recherche académique, explique Pessin.

« Comme c’est souvent le cas, nous, les Juifs, avons des années ou des décennies de retard »

« On est toujours à la traîne. On est toujours en position de défense. L’université leur est grandement acquise, tout le monde le sait. C’est l’idéologie dominante au sein du milieu universitaire », assure Pessin.

« La recherche sur la question est totalement corrompue par la domination des antisionistes : je veux rétablir des normes académiques correctes pour l’étude du sionisme. »

Louis-Klein est désormais régulièrement invité sur des podcasts juifs et il écrit des éditoriaux pour la presse et les réseaux sociaux, ce qui lui vaut une large audience. (Il écrit aussi sur la plateforme de blogs du Times of Israel.)

Le mois dernier, il a organisé un événement dans les sous-sol du CUNY Graduate Center, au cœur de Manhattan. La salle était comble – surtout des universitaires aux prises avec l’activisme sur leur campus.

« Pourquoi les gens sont-ils si crédules envers ces diffamations ? » a questionné l’un des professeurs, tandis qu’un autre a demandé si les Juifs devaient cesser de se dire sionistes dans la mesure où Israël existe et que le fait de se présenter ainsi laisse planer une incertitude sur sa survie.

Deux heures plus tard, à l’heure prévue pour conclure l’événement, il restait encore bien des mains levées dans la salle.

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