Ofer Winter critique le gouvernement, mais refuse de tourner le dos à Netanyahu
Le chef d’Amkha Yisrael dénonce les échecs du pouvoir et promet une rupture politique, sans envisager d’autre Premier ministre, une contradiction qui interpelle les électeurs de droite
A entendre Ofer Winter fustiger les échecs du gouvernement du Premier ministre Benjamin Netanyahu lors d’un meeting électoral organisé lundi soir à Tel Aviv, on peut aisément le prendre pour le chef d’un parti d’opposition.
Devant une salle comble et enthousiaste, composée principalement d’olim anglophones, l’ancien général de Tsahal et chef du nouveau parti de droite Amkha Yisrael promet, lors d’une rencontre organisée par le Tel Aviv International Salon, de rompre avec la classe politique au pouvoir lors des défaillances du 7-Octobre. Il accuse le gouvernement de refuser d’en assumer la responsabilité et d’en tirer les leçons.
« Au fil des ans, j’ai vu comment se prenaient les décisions. J’ai vu le système, pour le meilleur et pour le pire. J’ai pris nos ennemis au mot lorsqu’ils disaient vouloir nous massacrer », dit Winter, reprochant aux dirigeants leur attachement à l’égard de la conceptzia, cette conception de la sécurité selon laquelle « l’endiguement et l’apaisement » étaient suffisants pour assurer la protection d’Israël.
« Puis le 7-Octobre a tout changé », ajoute-t-il. « Israël a été contraint de regarder la réalité en face. »
Israël a besoin de changement, affirme-t-il, et seul son parti est en mesure de l’amener. Mais à la différence de nombreux autres candidats aux élections du 27 octobre, Winter indique clairement que le changement qu’il prône porte moins sur l’identité de celui qui sera amené à gouverner que sur la manière de le faire.
« Nous sommes un parti de droite engagé pour le sionisme, la sécurité d’Israël et la défense de notre patrie », déclare-t-il avec gravité. « Mais ne vous y trompez pas : être de droite ne signifie pas rester prisonnier des politiques qui ont échoué par le passé. »
Créé il y a moins de deux mois, le parti Amkha Yisrael se présente comme une rupture nette avec les dirigeants politiques qui ont failli à leur devoir envers le pays le 7-Octobre. Sa liste exclut délibérément toute personne ayant exercé des fonctions politiques au moment du pogrom du 7-Octobre, perpétré sous la conduite du groupe terroriste palestinien du Hamas. Winter a réclamé à plusieurs reprises que les dirigeants du pays rendent des comptes, accusant encore récemment le gouvernement d’irresponsabilité, de corruption et d’incompétence à la suite des défaillances de sécurité qui ont été révélées par l’incident impliquant flydubai.
Son entrée dans la course électorale avait initialement inquiété Netanyahu et ses alliés, qui redoutaient qu’il ne leur prenne des voix et qu’il n’affaiblisse leur bloc. Mais ces craintes se sont largement dissipées depuis que Winter a fait savoir que, malgré ses critiques répétées du gouvernement, il n’entendait pas remplacer Netanyahu. Au contraire, il s’est engagé à ne soutenir que le chef du Likud pour un nouveau mandat de Premier ministre et il a exclu de participer à tout gouvernement dirigé par l’un des rivaux de ce dernier.
Rien ne garantit toutefois que le parti aura l’occasion de participer à une coalition, les sondages le situant autour du seuil électoral de 3,25 % requis pour entrer à la Knesset. Mais dans un scrutin qui s’annonce serré, même une poignée de sièges pourrait modifier considérablement la répartition des forces et donner à Winter un moyen de pression lors de la formation du prochain gouvernement.
Pour les électeurs de droite déçus par le gouvernement depuis le 7-Octobre, mais réticents à l’idée de rejoindre un camp d’opposition qu’ils jugent trop à gauche, Amkha Yisrael offre la possibilité de voter pour le changement sans renoncer à leur appartenance politique. Pourtant, malgré ses promesses de renouveau politique, le parti n’a guère cherché à dissiper l’impression qu’il ne serait, en définitive, qu’une formation satellite de plus, permettant à Netanyahu et à ses alliés de se maintenir au pouvoir.
Cette contradiction n’a pas échappé au public et elle a été soulevée à plusieurs reprises au cours de la soirée. Une sympathisante a notamment affirmé adhérer à « chaque mot » prononcé par les représentants du parti, tout en s’interrogeant sur la contradiction entre l’exigence de voir les responsables du 7-Octobre rendre des comptes et leur détermination à s’allier à ces mêmes responsables.
La tâche de répondre à ces interrogations est principalement revenue à Yoseph Haddad, militant arabe israélien et figure de proue de la défense d’Israël, qui occupe la deuxième place sur la liste. Bien que Winter soit le chef du parti, une grande partie de l’enthousiasme du public a paru se concentrer sur Haddad, qui s’est constitué une très importante communauté de sympathisants sur les réseaux sociaux et à l’étranger. (Son inculpation l’année dernière pour usage imprudent et négligent d’une arme à feu, à la suite d’une altercation avec un motard à Jaffa, n’a guère semblé avoir entamé sa popularité.)
Winter, qui maîtrise mal l’anglais, a peu pris la parole et il a parfois peiné à répondre aux questions. Il a quitté la réunion avant la fin pour rejoindre un autre rassemblement électoral, laissant à Haddad et à Fleur Hassan-Nahoum, cinquième sur la liste et ancienne maire adjointe de Jérusalem, le soin de répondre à la plupart des questions des quelque 250 personnes présentes.
Haddad a d’abord assuré qu’Amkha Yisrael « ne faisait pas campagne aux côtés du Likud », avant de faire part des nombreux efforts de ce dernier pour le recruter. Il a ensuite développé un argument plus général, selon lequel il n’existerait, au fond, aucune différence notable entre la responsabilité du gouvernement et celle de ses adversaires politiques.
« Les 120 députés qui siégeaient à la Knesset le 7-Octobre devraient tous rentrer chez eux », a déclaré Haddad. « Qu’il s’agisse de Bibi, de [Bezalel] Smotrich, du ministre de la Sécurité nationale [Itamar] Ben Gvir, de [Gadi] Eisenkot, de [Naftali] Bennett, de Yaïr Golan ou de tous les autres dirigeants de l’époque, peu importe. Chacun d’entre eux adhérait à la conceptzia. »
Cette manière de mettre sur le même plan les responsabilités de tous les acteurs politiques s’est avérée être pour le moins saisissante. Le parti semble toutefois en avoir fait sa ligne de conduite pour tenter de concilier ses propres contradictions.
Mardi, le parti Amkha Yisrael a annoncé son intention de proposer la création d’une commission spéciale qui serait chargée d’enquêter sur les défaillances ayant conduit au 7-Octobre, qualifiant l’absence d’enquête de « honte commune pour la coalition et l’opposition » et affirmant que les deux camps avaient intérêt à faire obstacle à une telle enquête, car « ils ont tous pris part à cet échec ».
Selon cette proposition, les députés de la nouvelle Knesset éliraient les membres de la commission. Un dispositif qui ressemble fortement à celui de la commission d’enquête controversée que la coalition actuelle avait tenté de créer au début de l’année, dont les membres devaient être nommés selon des critères politiques.
Netanyahu a refusé d’autoriser la création d’une commission d’enquête nationale, l’instance d’investigation la plus élevée en Israël, malgré les demandes répétées des partis d’opposition, des anciens otages et des familles des victimes, des demandes soutenues par une majorité d’Israéliens, selon les sondages.
Ses détracteurs l’accusent de chercher à se soustraire à ses responsabilités dans l’attaque sanglante du 7-Octobre. Le Premier ministre n’a jamais explicitement reconnu sa part de responsabilité, préférant rejeter la faute sur les services de sécurité, le système judiciaire et ses adversaires politiques.
L’impossible équation d’une coalition
Lorsque la discussion a porté sur les différents partis d’opposition, Haddad a avancé d’autres arguments pour écarter pratiquement toutes les alternatives. Raam et la Liste arabe unie « soutiennent le terrorisme » ; HaDemocratim est trop à gauche, notamment parce que Gaby Lasky, candidate du parti, avait autrefois défendu en justice la militante palestinienne Ahed Tamimi ; quant à Eisenkot, il a fait preuve, a-t-il dit, de « racisme » à son égard. Une référence faitee à une interview accordée au mois de juillet dernier dans laquelle Eisenkot avait évoqué les efforts du Likud pour recruter Haddad, tout en expliquant pourquoi il n’excluait pas de siéger aux côtés de Mansour Abbas, chef du parti Raam.
Pour une formation qui a fait du changement politique son principal argument électoral, la liste des possibilités se trouve ainsi singulièrement réduite. Ni les partis arabes, ni HaDemocratim, ni un gouvernement dirigé par Eisenkot, ni une coalition d’opposition soutenue par Raam ou la Liste arabe unie. Et surtout, personne d’autre que Netanyahu au poste de Premier ministre.
« Nous sommes un parti de droite », ont répété les responsables du parti.
Le parti est confronté à une autre contradiction sur la question de la conscription des haredim. Winter a promis de conditionner la participation d’Amkha Yisrael au prochain gouvernement à l’adoption d’une loi instaurant le service militaire universel et mettant fin aux exemptions générales dont bénéficient les ultra-orthodoxes. Mais il n’a pas expliqué clairement, pas même lors de la rencontre de lundi, comment il entendait faire adopter une telle loi sous Netanyahu, dont les gouvernements dépendent depuis longtemps de partis haredim farouchement opposés à la conscription généralisée.
Hassan-Nahoum a quant à elle renvoyé la critique vers l’opposition, reprochant à Bennett et Lapid de ne pas avoir réglé cette question pendant leur année passée au pouvoir alors qu’à l’époque, ils pouvaient se payer le « luxe », a-t-elle dit, de gouverner sans les partis haredim.
Haddad a avancé une solution théorique, celle de faire entrer les partis de droite de l’opposition dans la coalition de Netanyahu, afin que le Premier ministre puisse se passer des partis haredim. Il a appelé Avigdor Liberman et Bennett à rejoindre ce qu’il a qualifié de « gouvernement de droite élargi ».
L’idée d’une telle alliance a été évoquée par plusieurs figures de la droite, dont Ben Gvir, qui a laissé entendre, sans avancer de preuves, que Netanyahu chercherait à s’allier avec Eisenkot et Liberman pour l’évincer du gouvernement. Netanyahu lui-même a évoqué, sans davantage de précisions, la possibilité de former un « large gouvernement national ».
Mais si le Likud, Yashar, Beyachad, Yisrael Beytenu et Amkha Yisrael occupent des positions idéologiques proches, leur réunion au sein d’une même coalition supposerait soit que Netanyahu accepte de s’effacer, soit que les autres partis renient les engagements fermes qu’ils prennent actuellement devant leurs électeurs. Aucune de ces deux hypothèses ne paraît particulièrement vraisemblable.
De nouveaux visages, les mêmes politiques
Au-delà des calculs de coalition, Amkha Yisrael est confronté à une autre question. Que propose-t-il aux électeurs de droite que Ben Gvir et Smotrich, du parti HaTzionout HaDatit, ne leur offrent pas déjà ?
Les formations d’extrême droite déjà bien implantées se situent nettement au-dessus du seuil électoral dans les sondages, tandis qu’Amkha Yisrael peine à s’en éloigner.
Sur le plan politique, les divergences sont minimes. À l’instar de Smotrich et de Ben Gvir, Winter promet d’anéantir le Hamas (bien qu’il ait donné peu de précisions sur les moyens d’y parvenir), il se prononce en faveur de mesures visant à « faciliter » le départ des Palestiniens de Gaza et le désarmement de l’Autorité palestinienne (AP). Il nie l’existence d’un peuple palestinien et il rejette toute coopération avec les partis politiques arabes.
Ce qui distingue le plus nettement le parti, c’est son engagement en faveur du service militaire universel et le fait que ses candidats n’aient pas été associés aux défaillances des dirigeants qui ont conduit au pogrom du 7-Octobre.
Ils ne peuvent cependant pas se prévaloir du même degré de détachement à l’égard des erreurs commises par le gouvernement depuis cette journée tragique.
Tant Hassan-Nahoum, qui a occupé le poste d’envoyée spéciale du ministère des Affaires étrangères, que Haddad, figure de proue de la hasbara, ont passé une grande partie des années qui ont suivi le 7-Octobre à défendre Israël et les politiques de son gouvernement sur la scène internationale. Un effort dont l’échec semble manifeste au vu de l’isolement diplomatique actuel du pays.
Ils se présentent désormais sous la bannière d’un parti dont l’argument central consiste à affirmer que l’establishment qu’ils défendaient a en réalité mené des politiques désastreuses dès le départ.
L’une des propositions les plus originales, mais aussi les plus troublantes, du parti est venue de Haddad, qui souhaite rétablir le ministère de la Diplomatie publique et en prendre lui-même la tête. Il a proposé d’organiser chaque semaine des conférences de presse gouvernementales destinées à défendre Israël, en arabe, en anglais et, fait notable, en hébreu.
« Même en Israël, les gens ont besoin de hasbara », a-t-il déclaré, évoquant des jeunes Israéliens qui lui ont confié en avoir appris davantage sur leur pays et sur le peuple juif grâce à ses vidéos que pendant leur scolarité.
Cette anecdote en dit long. Face à ce que Haddad a qualifié de défaillances du système éducatif, et alors que le corps diplomatique israélien, chroniquement sous-financé, fait depuis longtemps l’objet de critiques, la solution proposée par Amkha Yisrael n’est ni d’améliorer l’éducation ni de renforcer les moyens et le professionnalisme de la diplomatie israélienne, mais de perfectionner la hasbara, en la destinant non seulement aux publics étrangers, mais aussi aux Israéliens eux-mêmes.
Le parti affirme vouloir le changement. Il promet de rompre avec les politiques qui ont échoué au cours des quatre dernières années. Mais il lui reste à démontrer qu’il est prêt à faire davantage que donner un coup de neuf au même vieux gouvernement.