« On nous a trahis » : En France, des Kurdes dénoncent le « lâchage » des Occidentaux en Syrie
'Penser qu'Ahmed al-Sharaa est l'homme de la situation, qu'il peut rassembler tous les Syriens alors qu'il est lui-même issu de Daech, c'est de la folie', dénonce Cemilé Renklicay
« Colère », « incompréhension » : en France, des Kurdes dénoncent la « trahison » de leurs alliés occidentaux dans le nord-est de la Syrie, où, sous la pression des forces gouvernementales, les combattants kurdes ont signé un accord compromettant leur rêve d’autonomie.
« On chasse les Kurdes de leur propre territoire pour les remplacer par des djihadistes », s’insurge Cemilé Renklicay, membre du Mouvement des femmes kurdes de France.
« Le plus choquant, c’est le silence de la coalition internationale avec laquelle nous avons combattu Daech [acronyme du groupe terroriste sunnite État islamique] en sacrifiant des milliers de Kurdes. »
« Ce silence est effrayant », répète-t-elle, incrédule.
Mardi soir, un millier de Kurdes ont manifesté aux Invalides, à Paris, en soutien au territoire semi-autonome kurde baptisé Rojava, théâtre d’une offensive de l’armée syrienne soutenue par le gouvernement turc, à l’instar de Cemilé Renklicay.
L’accord signé dimanche avec le président Ahmed al-Sharaa, déterminé à étendre son autorité sur l’ensemble de la Syrie après la chute du dictateur Bachar al-Assad en décembre 2024, vise à intégrer leurs institutions civiles et militaires au sein de l’État.
Sharaa – également connu sous son nom de guerre, Abu Mohammed al-Jolani, n’est autre que le chef du groupe islamiste Hayat Tahrir al-Sham (HTS), l’ex branche d’Al-Qaïda en Syrie, qui a été le fer de lance du renversement du régime Assad.
Il porte un coup aux espoirs d’autonomie de cette minorité qui avait instauré une zone autonome dans le nord et le nord-est du pays au cours de la guerre civile (2011-2024), après avoir défait le groupe terroriste sunnite État islamique (EI) avec l’aide de la coalition internationale antijihadiste menée par les États-Unis.
« Nous n’avons pas d’autres amis que les montagnes », dit un proverbe kurde. Cela n’a jamais été aussi vrai. On nous a trahis », affirme Agit Polat, directeur du centre culturel kurde Ahmet-Kaya, point de ralliement parisien de la communauté.
« La tête là-bas »
« Quand les bombes exploseront bientôt à Paris, ils se rendront compte de leurs erreurs, mais il sera trop tard », ajoute-t-il, en référence aux milliers de djihadistes détenus dans des prisons du Rojava, jusque-là sous le contrôle des Forces démocratiques syriennes (FDS), dirigées par les Kurdes.
L’accord signé prévoit un passage des prisonniers de l’EI sous le contrôle de l’armée syrienne.
« Le Quai d’Orsay a oublié que les attentats du 13 novembre ont été planifiés à Raqqa », dont les forces kurdes se sont retirées cette semaine pour se replier dans leur bastion de Hassaké, persifle un vieil homme assis à une table voisine.
Dans le salon de thé orné de tissus traditionnels du centre culturel, les images de manifestations de soutien au Rojava, organisées un peu partout en Europe, tournent en boucle sur la télévision.
« Je suis assis ici, mais mon cœur et ma tête sont là-bas », confie Roni Zindan, 37 ans. Ce réfugié, qui travaille dans le bâtiment, passe son temps sur son ordinateur portable ou au téléphone avec ses proches.
À Kobané comme à Raqqa, où « l’eau et l’électricité ont été coupées, le quotidien est très dur » pour les familles kurdes qui n’ont pas pu partir avant l’arrivée des forces de sécurité, selon Zindan.
« Quels droits aurons-nous ? »
Originaire de Raqqa, Ibrahim Muslem se dit « très inquiet » pour son frère et sa famille.
« Ils n’ont pas réussi à quitter la région à temps, la route était coupée. Ils se sont alors réfugiés dans la prison al-Aqtan, au nord-est de la ville, toujours sous le contrôle des forces kurdes, mais encerclée par les forces de sécurité syriennes », dit-il.
Des centaines de civils sont « pris au piège, ils n’ont quasiment rien à manger et des groupes radicaux affiliés à l’armée ont attaqué la prison hier [mardi] », assure cet ancien ingénieur agronome, installé à Rouen, joint par téléphone.
« Penser qu’Ahmed al-Sharaa est l’homme de la situation, qu’il peut rassembler tous les Syriens alors qu’il est lui-même issu de Daech, c’est de la folie », dénonce Renklicay, en référence au passé du président syrien au sein d’Al-Qaïda : « Quels droits auront-nous, les femmes, les minorités, sous son administration ? »
« On peut lui mettre une cravate et un costume, on sait très bien d’où il vient », renchérit Kerîm Kamar, représentant en France de l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie. « Depuis qu’il est au pouvoir, on a vu des massacres à l’encontre des Alaouites, des Druzes […] Aujourd’hui, ce sont les Kurdes, et demain ? »