Options binaires: Pour un juge – israélien -, les victimes ont été « escroquées »
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Options binaires: Pour un juge – israélien -, les victimes ont été « escroquées »

Dans un jugement civil qui pourrait faire jurisprudence pour de futures plaintes, un juge de Haïfa a ordonné à Shabtay Yaacobi de B4binary.com de rembourser 600 000 dollars

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

Shabtay Yaaccobi (Capture d'écran : Facebook)
Shabtay Yaaccobi (Capture d'écran : Facebook)

Un juge israélien, dans un dossier civil, a établi qu’un cadre israélien travaillant dans le secteur des options binaires avait systématiquement escroqué ses victimes, prenant l’identité d’un courtier répondant au nom de Zack Peterson et refusant à tous ses clients de leur rendre l’argent qu’ils avaient investi.

Le magistrat a ordonné à l’accusé de rembourser les 600 000 dollars environ qu’il avait acquis frauduleusement.

C’est la première fois qu’une cour israélienne évoque une firme de commercialisation d’options binaires en associant ouvertement ses activités à la fraude. C’est aussi la première fois qu’un jugement est rendu totalement en faveur de victimes vivant à l’étranger, ce qui pourrait permettre à d’autres plaintes de suivre – où d’autres victimes présumées pourraient demander de récupérer leurs fonds perdus et obtenir justice.

Les procureurs israéliens n’ont jamais inculpé un seul suspect issu de la fraude aux options binaires. Aux Etats-Unis, deux douzaines de personnes ont été mises en examen et des dossiers au civil sont actuellement en cours, mettant en cause de nombreux autres acteurs de cette industrie.

Il y a toutefois des douzaines de plaintes au civil qui ont été déposées par des victimes présumées et qui sont actuellement traitées par les tribunaux israéliens, notamment un grand nombre qui ont été soumises depuis que le Times of Israel a fait état de telles plaintes, au mois de décembre dernier.

La plupart de ces dossiers aboutissent – les plaignants recevant une partie ou la totalité de la somme réclamée, souvent en échange du retrait de leur plainte, après la signature d’un accord de non-divulgation.

Le jugement contre Yaacobi a été émis au mois d’avril. Malgré la fermeture de la plupart des salles d’audience judiciaire pour cause de coronavirus, le juge Ron Sokol, vice-président de la cour de district de Haïfa, a condamné Yaacobi, propriétaire du site d’investissement en ligne B4Binary.com, le 18 avril, à payer la somme de 2 051 982 shekels à cinq plaignants résidant à l’étranger qui avaient porté plainte au mois d’octobre 2017.

Plaidé par l’avocat Eldar Perez pour le compte des victimes, ce dossier est le tout premier lié à l’industrie des options binaires où un juge a pu entendre les deux parties. A l’issue des audiences, il a conclu de manière décisive que l’accusé avait escroqué les investisseurs.

« Je suis persuadé que toutes les activités du plaignant, dans la création de la firme ou dans la structuration des transactions, ont été motivées par la volonté d’escroquer les investisseurs et notamment les plaignants dans ce dossier », a écrit le magistrat. « Je n’ai aucun doute à l’esprit concernant le fait que les comportements de l’accusé ont répondu à tous les critères fondamentaux qui définissent la fraude ».

L’industrie des options binaires a prospéré en Israël pendant une décennie avant d’être interdite par une loi de la Knesset en octobre 2017, en grande partie grâce à un travail d’investigation du Times of Israël qui a commencé par un article de mars 2016 intitulé « Les loups de Tel Aviv ».

À leur apogée, des centaines d’entreprises en Israël employaient des milliers d’Israéliens qui auraient volé des milliards à des victimes dans le monde entier. Les sociétés frauduleuses faisaient croire aux victimes qu’elles investissaient et gagnaient de l’argent avec succès, les encourageant à déposer de plus en plus sur leurs comptes, jusqu’à ce que la société finisse par couper le contact avec l’investisseur et disparaisse avec leurs fonds.

Qui était « Zack Peterson » ?

Les plaignants qui ont poursuivi Yaacobi étaient cinq hommes et une femme originaires d’Afrique du sud, de Suisse et du Royaume-Uni – qui, pour certains, étaient amis avant la plainte et s’étaient mutuellement encouragés à investir dans le secteur des options binaires en 2015.

Le premier plaignant, Jacques, un ressortissant belge de 72 ans qui vit en Afrique du sud, avait espéré partir à l’île Maurice pour sa retraite, mais il devait pour cela acheter un bien immobilier dans ce pays africain pour y bénéficier du statut de résident. A cette fin, il avait tenté de s’enrichir via les investissements en ligne.

Et il avait investi une somme totale de 290 750 livres britanniques dans le site internet B4binary, croyant – comme cela lui avait été affirmé – que son argent serait placé entre les mains de courtiers expérimentés. Après une série de transactions réussies, le montant des fonds, sur son compte, s’était élevé à un million de livres, avait-il indiqué dans une déclaration sous serment manuscrite.

Peu après, le compte avait commencé à perdre de l’argent.

Quand Jacques avait tenté de retirer ses fonds, son gestionnaire de compte, qui répondait au nom de Zack Peterson, n’avait plus répondu à ses appels.

La plainte contre b4binary qui montre la même photo pour « Zack Peterson » et Shabtay Yaaccobi (Autorisation)

« Je suis simplement excessivement sollicité, avec tant de choses à faire… Je fais de mon mieux en ce qui vous concerne », avait écrit Peterson dans un message.

A une autre occasion, alors que Jacques tentait de joindre Peterson, il lui avait été répondu que ce dernier avait été hospitalisé et que personne d’autre ne pouvait l’aider concernant ses affaires en cours.

Quand Jacques avait réalisé qu’il était improbable qu’il puisse récupérer un jour ses fonds, il avait commencé à surfer sur internet, recherchant des informations sur B4Binary. Il avait trouvé le profil de « Zack Peterson » sur LinkedIn, et remarqué qu’un autre profil, présenté sur le même réseau social, partageait la même photo. L’individu en question s’appelait « Shabtay Yaacobi ».

A la même période, un distributeur suisse de 44 ans, qui travaillait entre autres pour B4Binary, convaincu de la légitimité de l’entreprise, avait commencé à investir lui-même dans les options binaires. Au mois de décembre 2015, l’homme, appelé Robert, s’était rendu à Londres et il avait rencontré « Peterson » en personne au Four Seasons Hotel alors qu’il était en compagnie de son épouse Anita et d’un ami, un britannique appelé Michael.

Plus tard, alors qu’ils dînaient au Nobu, un restaurant chic japonais, Robert avait dit à Peterson qu’il était en train de mettre au point une application qui pouvait analyser la personnalité des individus sur la base de quelques points de données, comme la date de naissance. Peterson avait dit à Robert sa date de naissance et, comme ce dernier devait ultérieurement le découvrir, cette date était la même que celle de Shabtay Yaacobi.

Robert avait finalement investi et perdu 28 705 euros en les confiant à B4Binary et Anita devait perdre 75 000 euros. Leur ami, Michael, avait pour sa part perdu 25 000 livres britanniques.

Le Four Seasons Park Lane Hotel de Londres, où le propriétaire de B4binary aurait rencontré des accusés en décembre 2015 (Capture d’écran : Facebook)

Dans sa défense dans ce dossier au civil, Yaacobi a clamé qu’il n’était pas Zack Peterson et qu’il n’avait jamais rencontré, ni escroqué les plaignants. Il a affirmé avoir été le directeur-salarié d’un centre d’appels de Césarée, Sicom Marketing, qui se contentait d’offrir ses services à Service Global 52 Ltd., la compagnie britannique propriétaire de B4Binary.

Des arguments qui ont été rejetés par le magistrat Sokol.

« J’ai conclu que les plaignants ont pu prouver de manière appropriée que Shabtay Yaacobi est bien celui qui s’est présenté sous le nom de Zach Peterson, qu’il a géré de manière active leurs comptes de négociation en ligne et qu’il est l’individu à l’origine de B4Binary, ainsi que de la compagnie britannique Service Global 52 Ltd. et de la compagnie israélienne Sicom Marketing. J’en suis également arrivé à la conclusion que l’accusé a agi de manière frauduleuse, qu’il a trompé les victimes et qu’il doit aujourd’hui rembourser les pertes financières engendrées par ses actions ».

Jason Roy, enquêteur au service des fraudes à la Commission des titres du Manitoba (Autorisation)

Yaacobi est né dans la république de Géorgie et, avant de lancer B4Binary, il avait travaillé dans l’industrie de la cigarette ainsi que dans le secteur de l’immobilier d’investissement en Géorgie et aux Etats-Unis. Il avait également dirigé une entreprise d’importation de noisettes de Géorgie vers l’Amérique.

B4Binary avait été au cœur d’une mise en garde aux investisseurs de la part de la commission des titres du Manitoba, au mois de décembre 2016. Jason Roy, enquêteur au sein de la commission, avait déclaré au Times of Israel qu’un homme, originaire du Manitoba, qui avait perdu de l’argent auprès de la firme, avait vu des prélèvements effectués sur sa carte de crédit au nom de « Corporate Options Security Brokers » et de deux entreprises chinoises, Tianxintang Mall et GuangQu. Les paiements, avait-il clamé, avaient été effectués par le biais d’une compagnie appelée Astechpay (A.S. Technologies and Consulting Ltd).

Des fraudes florissantes

Nimrod Assif, un avocat israélien qui poursuit actuellement plusieurs firmes d’options binaires pour le compte de victimes présumées vivant à l’étranger, a déclaré s’être senti encouragé par le jugement rendu dans le dossier B4Binary.

« La Cour a compris que les pratiques des opérations d’options binaires mises en causes – notamment les tactiques de sollicitation, les réponses évasives aux requêtes de retrait et l’utilisation de compagnies offshore pour dissimuler les identités des auteurs des fraudes – n’étaient rien d’autre que de l’escroquerie. Tous ceux qui connaissent cette industrie peuvent vous dire que ces pratiques étaient communes lors des opérations relatives aux options binaires en Israël », a-t-il expliqué.

Assif a dit espérer qu’en l’absence de répercussions pénales mises en place par les autorités israéliennes envers les fraudeurs du secteur, les Etats-Unis continueraient, pour leur part, à poursuivre les auteurs de ces escroqueries.

« C’est malheureux que les avocats des plaignants doivent effectuer eux-mêmes tout le travail d’investigation qui devrait être réalisé par la police ou par l’Autorité des titres israéliennes, mais c’est encourageant de constater que, malgré les difficultés inhérentes, l’avocat Perez a réussi », a noté Assif.

« Et j’espère vraiment qu’au vu de l’incapacité continue des agences gouvernementales israéliennes à faire appliquer la loi en ce qui concerne l’industrie des options binaires, les agences américaines continueront, pour leur part, à enquêter et à juger les auteurs des fraudes comme elles l’ont fait si bien, par exemple, dans le cas de Yukom », a-t-il poursuivi.

Assif a également mis en garde contre les fraudes florissantes à l’heure actuelle. « Sans application de la loi, la fraude est profitable – et le fait que la législature israélienne ait interdit les options binaires n’empêche pas les escrocs d’utiliser leur savoir-faire pour commercialiser d’autres investissements frauduleux au-delà des options binaires », a-t-il clamé.

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