Place des Otages : les traces du 7-Octobre s’effacent, pas le traumatisme
Trois ans après le pogrom du Hamas, les Israéliens sont partagés entre la peur, le manque de confiance et le besoin de justice avant le scrutin du 27 octobre
JTA – Dans les jours qui ont suivi le pogrom du Hamas du 7 octobre 2023, les familles des otages retenus à Gaza ont fait de l’esplanade adjacente au musée d’art de Tel Aviv la « Place des Otages ».
Pleine de pancartes « Bring Them Home » (« Ramenez-les à la maison »), de portraits d’otages, de rubans et de ballons jaunes, la place a vu se succéder manifestations et conférences de presse.
C’est ici que les familles ont créé une réplique d’un tunnel du Hamas et installé la « Table de Shabbat vide », installation artistique émouvante destinée à rappeler à tous — et surtout au gouvernement israélien — que leurs proches se trouvaient toujours à Gaza. Et c’est ici-même, deux ans plus tard, que ces familles et des milliers Israéliens se sont retrouvés pour voir les derniers otages vivants rentrer en Israël.
Trois ans après le pogrom, perpétré le jour de Simhat Torah, il reste peu de vestiges du campement des familles d’otages, si ce n’est la réplique du tunnel, quelques rubans jaunes et un panneau revêtu des mots « Souvenez-vous du 7/10/23 ».
À quelques jours de ce troisième anniversaire, des personnes sont venues rendre hommage aux quelques familles d’otages qui avaient installé une soukka sur la place, mais l’esplanade est presque vide.
En apparence, les Israéliens semblent avoir tourné la page.
Pourtant, en leur for intérieur, nombre d’entre eux sont encore aux prises avec le traumatisme du 7-Octobre et de la guerre sur plusieurs fronts que cette attaque a déclenchée.
Dans un sondage diffusé en juin par la chaîne N12, 74 % des personnes interrogées disaient craindre que des terroristes ne mènent une nouvelle attaque de grande envergure, et 66 % souhaiter que le pogrom du 7-Octobre fasse l’objet d’une commission d’enquête d’État.
Le mois dernier, dans une enquête de l’Israel Democracy Institute (IDI), 68 % des Israéliens juifs et 32 % des Israéliens arabes ont dit que le pogrom du 7-Octobre était un « facteur central » dans leur choix de vote, juste derrière la sécurité et le coût élevé de la vie.
Au café situé en bordure de la place, Isaac Badra, un agent immobilier de 33 ans, rappelle que son épouse et lui, qui vivent au rez-de-chaussée, réputé plus « sûr », ont accueilli leurs voisins du dessus car leur immeuble de Tel Aviv ne dispose pas d’abri anti-aérien. Le traumatisme persiste, explique-t-il.
Il se souvient des sirènes d’alerte à la bombe, des réservistes qui se sont précipités vers leur base, le jour de Simhat Torah, et des appels téléphoniques affolés de la famille de son épouse, près de la frontière de Gaza, au moment où le Hamas attaquait Sderot, où ils vivent.
« La mère de ma femme nous a alors dit qu’il y avait des terroristes dans la rue, mais je n’arrivais pas à comprendre ce qu’elle disait », se rappelle-t-il. Lorsqu’il a allumé la télévision, il a pris conscience de l’ampleur de l’attaque. « J’ai verrouillé nos portes et fenêtres et prié. »
Trois ans plus tard, Badra confie : « Quand j’entends des bruits dehors, je sursaute. Quand des ouvriers du bâtiment arabes s’interpellent, je sursaute. Et maintenant, je me demande si mes amis à l’étranger nous soutiennent vraiment. »
Pour Roni Shoval, qui travaille pour l’industrie de la Défense et est originaire du nord d’Israël, non loin de la frontière libanaise, le traumatisme des trois dernières années « est toujours bien ancré ». Il voit en ces attaques la « Shoah moderne d’Israël ».
Même trois ans plus tard, « je ne me sens pas prêt à me rendre sur les lieux de Nova », dit-il en évoquant le mémorial du festival de musique où 378 personnes ont été tuées et 44 enlevées vers Gaza. « Regardez, j’ai de la chair de poule rien qu’en vous parlant. »
Shoval, 54 ans, est toujours réserviste, malgré l’âge limite, car l’armée a besoin de son expertise. Il ne souhaite pas la même chose pour ses enfants.
« Mon fils va bientôt être appelé pour faire son service », dit-il. « À l’époque, j’ai servi à Gaza et au Liban. Je ne veux pas qu’il soit envoyé à Gaza et au Liban. »
À une table voisine, Yael Meyer, 24 ans, est assise avec ses camarades de l’université de Tel Aviv. L’attaque survenue la veille à bord d’un vol Flydubai à destination de Tel Aviv, disent-elles, n’a fait que renforcer le traumatisme du 7-Octobre et de la guerre qui s’en est suivie.
« Je suis bien consciente qu’il pourrait y avoir une nouvelle attaque terroriste. Mais j’avais le sentiment que les services de sécurité nous protégeraient. » Depuis le 7-Octobre, cette confiance envers le gouvernement a disparu, explique-t-elle.
Sa copine Talia Zecler, elle aussi âgée de 24 ans, dit s’être sentie « impuissante » après l’attaque. « J’étais en colère contre mon pays. Des familles entières ont été tuées ou kidnappées », ajoute-t-elle. « On a l’impression de vivre dans une guerre sans fin. »
Son cœur s’emballe lorsque le bruit d’une moto qui passe ressemble à une sirène d’alerte. Mais dans le même temps, elle s’émerveille toujours du courage et de la solidarité des Israéliens dans les mois qui ont suivi l’attaque.
« Les gens se sont rapprochés après le 7-Octobre. Ils ont été nombreux à faire du bénévolat partout, y compris sur la Place des Otages », dit-elle. « Il y avait un sentiment d’unité, le sentiment que nous étions tous dans le même bateau, et nous l’avons revu lors du vol Flydubai. »
« C’est ça, l’esprit israélien », ajoute-t-elle.
Assise au café avec ses parents, S., une soldate de Tsahal âgée de 19 ans, estime que le traumatisme qu’elle a vécu le 7-Octobre, chez elle, à Jérusalem, « est minime » comparé à ce qu’ont vécu ceux dont les familles ont été touchées par les attaques à la frontière de Gaza, puis par les attaques du Hezbollah, de l’Iran et des Houthis.
« C’est sûr, quand j’entends un avion dans le ciel, je me demande s’il y aura une autre guerre contre l’Iran. J’y pense immédiatement », explique S., dont le nom ne peut être publié pour des raisons liées au protocole militaire.
Au moment où le pays s’apprête à voter pour le prochain gouvernement, le 27 octobre, elle compte faire part de ses espoirs et de ses rêves dans l’isoloir.
« Les choses les plus importantes pour moi, en ce moment, sont l’enquête nationale sur ce qui s’est passé le 7-Octobre et le rétablissement de bonnes relations, non seulement avec nos voisins immédiats, mais partout. Nous ne vivons pas en vase clos », conclut-elle.