Pour le bien d’Israël, Netanyahu doit partir
Le 7-Octobre, il a failli, puis refusé d’en répondre ; accroché au pouvoir, il veut reconduire la même coalition honteuse et poursuivre ses politiques clivantes et dangereuses
« La population paie un prix énorme pour cette guerre. Des centaines de milliers de citoyens ont été appelés à servir dans la réserve. J’ai moi-même effectué plus de 100 jours de service comme soldat combattant [à la frontière nord]. Que peuvent ressentir les parents qui envoient leurs enfants à l’armée lorsqu’ils apprennent que le gouvernement que vous dirigez accorde 35 millions de shekels de financement à des organisations dont l’objectif déclaré est de [permettre] aux hommes haredim de se soustraire à la conscription ? »
Question posée par Yuval Sadeh, journaliste au Calcalist, au Premier ministre Benjamin Netanyahu lors d’une conférence de presse, le 27 janvier 2024.
« Encore une question biaisée, injuste et inexacte… Nous avons une coalition qui, je suis heureux de le dire, a réussi à rassembler la majeure partie de la population… J’ai vu les Haredim se porter volontaires pour aider… de toutes les manières possibles, et je les ai aussi vus rejoindre les rangs de Tsahal. Évidemment, vous préférez ignorer tout cela, parce que vous cherchez à attiser les divisions. Et vous refusez de reconnaître… que nous avons réussi à forger un consensus national, que vous vous obstinez à vouloir détruire… Je le répète, chacun son rôle. Moi, je me concentrerai sur l’élimination du Hamas, et vous, vous continuerez à mener la guerre contre [moi]. »
Réponse de Netanyahu.
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Le Times of Israel a été fondé avec la volonté de rendre compte de l’actualité israélienne avec précision et impartialité, une mission à laquelle il continue de consacrer tous ses efforts. Je ne connais pas les convictions politiques de bon nombre de nos collaborateurs, et je ne souhaite pas les connaître. Notre engagement en faveur d’un journalisme impartial et fiable explique en grande partie le rayonnement international du Times of Israel, bien qu’il s’agisse d’un média ouvertement sioniste, dans un monde de plus en plus hostile au droit du peuple juif d’exercer sa souveraineté sur une quelconque partie de sa patrie historique.
Et pourtant, en tant que rédacteur en chef, j’ai consacré une part croissante de ces chroniques hebdomadaires, des textes d’opinion clairement présentés comme tels, aux paroles et aux actes du Premier ministre Benjamin Netanyahu. J’y ai exprimé ma conviction que, déjà avant le 7 octobre 2023, et plus encore depuis l’invasion perpétrée par le [groupe terroriste palestinien du] Hamas ce jour-là, il n’est pas apte à diriger Israël. Non seulement il a failli à notre peuple, mais il met en péril l’existence même de l’État.
À moins d’une semaine des élections les plus déterminantes de l’histoire d’Israël, je me dois d’expliquer à nos lecteurs, aussi clairement que possible, pourquoi la sécurité et la pérennité de notre pays exigent de nouveaux dirigeants, réellement soucieux de ses intérêts.
Avant tout, dans un Israël traumatisé et à jamais marqué par le massacre perpétré par le Hamas, ainsi que par l’incapacité, toujours incompréhensible, des dirigeants politiques et militaires à voir venir cette catastrophe et à l’empêcher, celui qui aurait dû être le premier à reconnaître sa responsabilité majeure, le Premier ministre, reste le seul des principaux responsables à n’avoir toujours ni reconnu sa responsabilité ni quitté ses fonctions.
La plupart des dirigeants auraient immédiatement démissionné s’ils n’avaient pas su empêcher la pire catastrophe de l’histoire de leur pays, malgré les nombreux signes annonciateurs. À plus forte raison s’ils avaient eux-mêmes ignoré les multiples avertissements de leurs responsables de la sécurité dans les mois précédant l’attaque, fait obstacle aux recommandations répétées visant à éliminer les principaux dirigeants ennemis, activement soutenu le financement du territoire voisin aux mains de terroristes et partagé cette erreur d’appréciation tragique selon laquelle l’ennemi était suffisamment dissuadé pour ne pas passer à l’attaque.
D’autres auraient sans doute pris un peu plus de temps afin d’assurer une transition sans heurts plutôt que de créer un vide au sommet de l’État en pleine crise.
Mais aucun dirigeant ayant véritablement à cœur la survie et l’avenir de son pays ne serait resté obstinément au pouvoir pendant trois années supplémentaires. Aucun n’aurait empêché la création d’une commission d’enquête d’État chargée de déterminer tout ce qui avait dysfonctionné et conduit à cette catastrophe, ni cherché sans relâche à rejeter la responsabilité du désastre sur tous les autres, et ce, avant de briguer un nouveau mandat.
Aucun dirigeant ayant véritablement à cœur la survie et l’avenir de son pays n’aurait non plus cherché à se faire réélire en promettant de conserver les mêmes alliances politiques et de poursuivre nombre de ces politiques injustes et intenables, qui avaient profondément divisé la nation avant la catastrophe et compromis sa capacité à se relever pleinement.
Je parle ici, bien sûr, des alliances de Netanyahu avec les partis des suprémacistes juifs Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir au sein de sa coalition, ainsi que de la recrudescence des violences et des actes terroristes commis par des extrémistes juifs en Cisjordanie, tolérés par le gouvernement, des visites sur le mont du Temple, accompagnées de prières, délibérément destinées à attiser les tensions dans le monde arabe, des mauvais traitements infligés aux militants anti-israéliens de la flottille, de la désunion au sein de la police nationale, et bien d’autres choses encore.
Je pense également aux alliances de Netanyahu avec les deux partis ultra-orthodoxes, pour lesquels il a maintenu l’exemption illégale de service militaire dont bénéficie la quasi-totalité des jeunes hommes ultra-orthodoxes, ainsi qu’aux subventions colossales accordées à une communauté qui prive ses jeunes d’une éducation digne de ce nom et de la possibilité de participer pleinement à la vie économique du pays. Il favorise ainsi une forme dévoyée du judaïsme qui fait insulte à la religion, impose aux soldats d’active et aux réservistes une charge qui pourrait leur être épargnée, affaiblit l’économie israélienne, alourdit la pression fiscale sur le reste de la population et pousse à quitter Israël nombre de ceux qui apportent le plus à notre société.
Je pense aussi à la volonté affichée par Netanyahu et ses alliés de relancer leur projet de « refonte » judiciaire, une tentative éhontée de concentrer tous les pouvoirs entre les mains des dirigeants politiques élus et, plus particulièrement, du Premier ministre. Cette « refonte » aurait pour effet de soumettre la justice au pouvoir politique et de la priver de tout moyen d’action, alors qu’elle constitue aujourd’hui le seul rempart contre la dictature dans un Israël qui ne possède ni constitution ni véritable pouvoir législatif indépendant. C’est précisément cette refonte judiciaire, principale offensive législative lancée par son gouvernement quelques jours seulement après son entrée en fonction, alors qu’elle n’avait pas occupé une place centrale dans sa campagne électorale, qui avait plongé Israël dans de profondes déchirures internes, détourné l’attention du pays et enhardi ses ennemis extérieurs dans les mois précédant l’attaque du Hamas.
Réconcilier la nation
À moins d’une semaine des élections, un argument de poids plaide en faveur de la formation d’un large gouvernement sioniste, capable de réconcilier notre nation meurtrie et divisée. C’est indéniable. Mais Netanyahu ne peut prendre aucune part à cette entreprise. Il a failli à Israël le 7-Octobre. Il n’a pas assumé la responsabilité de cet échec. Des responsables de premier plan l’ont également accusé publiquement d’avoir, par la suite, laissé passer des occasions manifestes de ramener davantage d’otages vivants de Gaza, parce que cela aurait risqué de compromettre sa carrière politique.
Son premier réflexe est toujours d’esquiver les responsabilités, de rejeter la faute sur autrui, de tourner ses adversaires en ridicule, de les diaboliser et de trahir ses alliés. Il réserve un traitement discriminatoire aux journalistes qui refusent de lui faire des courbettes ; il instrumentalise les familles des otages à des fins politiques ; il condamne les violences commises par des habitants d’implantations en Cisjordanie, tout en mettant en doute leur réalité et en en minimisant la gravité. Dans le même temps, il empêche Tsahal de recourir à la détention administrative, un outil essentiel pour neutraliser les auteurs de ces violences.
Durant cette campagne, il n’a reculé devant rien pour discréditer son principal adversaire, Gadi Eisenkot. Il a laissé sa chaîne d’information favorite, la Quatorzième chaîne, tourner en dérision les origines séfarades d’Eisenkot et se moquer de son anglais. Il a également diffusé une vidéo de campagne générée par l’IA, dans laquelle Eisenkot était tourné en ridicule jusque dans l’évocation de son fils mort au combat, et affirmé que son adversaire créerait un État palestinien et représenterait un danger pour Israël.
Or, c’est Netanyahu, et non Eisenkot, qui a défendu à plusieurs reprises, quoique de manière intermittente, la création d’un État palestinien. Et c’est Netanyahu qui a exposé Israël à la plus grave faille de sécurité de son histoire.
Depuis des mois, la Quatorzième chaîne diffuse des sondages qui, fait singulier, prétendent montrer, donnent Netanyahu largement gagnant. Si ces prévisions se révélaient fausses, les conséquences pourraient être extrêmement inquiétantes. Comment ses partisans réagiraient-ils si les véritables résultats étaient très différents ? En déduiraient-ils qu’ils ont été trompés ? Et les plus extrémistes d’entre eux décideraient-ils de se faire justice eux-mêmes ? Netanyahu, qui était chef de l’opposition lors de l’assassinat d’Yitzhak Rabin en 1995, connaît parfaitement les dangers de l’extrémisme politique violent en Israël.
Parmi ceux qui se réclament de Netanyahu figurent des individus violents qui ont harcelé une présentatrice de télévision arabe et sa famille, frappé un manifestant opposé à Netanyahu et pris à partie un juge lors de son procès pour corruption, toujours en cours. Netanyahu ne les a jamais condamnés publiquement.
À quelques jours du scrutin, ses fidèles se sont employés à éliminer les petits partis concurrents susceptibles de rejoindre son bloc politique, en promettant à leurs candidats des postes ministériels et d’autres fonctions, mais aussi en exerçant des pressions sur eux. Des affiches hostiles ont même été placardées près du domicile de Davidi Ben Zion, huitième sur la liste du parti de droite « Peuple d’Israël », ainsi qu’à proximité d’un arrêt de ramassage scolaire utilisé par ses enfants. Ben Zion a retiré sa candidature en invoquant ces pressions, et Netanyahu l’en a félicité.
L’ancien candidat au poste de Premier ministre, Benny Gantz, a placé au cœur de sa campagne la nécessité d’un gouvernement de large rassemblement, sioniste et capable de réconcilier le pays. Gantz a vu juste sur le fond, même si l’échec de sa candidature a montré que peu d’Israéliens voyaient en lui l’homme de la situation. Sa propre expérience illustre d’ailleurs pourquoi Netanyahu ne peut prendre part à cette réconciliation. En 2020, Gantz s’était allié à Netanyahu, lui permettant de rester au pouvoir en échange d’un accord prévoyant une alternance au poste de Premier ministre. Netanyahu n’a pas tardé à lui donner tort. Il a exploité une faille juridique pour renier leur accord avant même d’avoir à lui céder le poste de Premier ministre. Une trahison qui n’aura surpris que Gantz.
À la veille du scrutin de mardi, le Likud de Netanyahu et le parti HaTzionout HaDatit de Smotrich ont annoncé leur intention de déployer quelque 2 000 militants dans les bureaux de vote des localités arabes, non pas comme observateurs officiels, ce que chaque parti est en droit de faire, mais sans y exercer la moindre fonction officielle. Cette initiative semble clairement destinée à décourager les électeurs arabes de se rendre aux urnes et à accroître ainsi les chances de réélection du bloc Netanyahu.
La Haute Cour examine actuellement une requête concernant une application développée par le Likud qui, selon une déclaration sous serment présentée à la Cour, permettrait au parti de savoir secrètement, en temps réel et en toute illégalité, quels électeurs ont déjà voté, afin de repérer les sympathisants potentiels du Likud qui ne se seraient pas encore rendus aux urnes et de les inciter à voter.
Netanyahu continue également d’employer Jonatan Urich, l’un de ses principaux conseillers de campagne, inculpé pour avoir, selon l’accusation, transmis des informations classifiées dans le but de porter atteinte à la sécurité de l’État. Urich aurait par ailleurs reconnu avoir travaillé à améliorer l’image du Qatar à l’étranger, depuis le cabinet du Premier ministre, avant comme après le 7-Octobre. (Urich est également à l’origine de la vidéo de campagne générée par l’IA visant Eisenkot.)
Netanyahu et ses partisans peuvent faire valoir que le Hamas a été considérablement affaibli, qu’il n’y a plus d’otages à Gaza, que le [groupe terroriste chiite libanais du] Hezbollah a été largement démantelé et que le programme nucléaire iranien a subi un revers. Ces avancées sont réelles, et j’ai toujours partagé la position de Netanyahu sur l’Iran, dont le régime, déterminé à nous détruire, doit disparaître. Mais aucune n’est sans réserve. Le Hamas reprend des forces et la guerre à Gaza ne semble pas près de s’achever. Le Hezbollah n’a pas encore dit son dernier mot. Quant au régime iranien, il est toujours en place et conserve son stock d’uranium enrichi à 60 %. Rien de tout cela ne saurait effacer les défaillances du 7-Octobre, ni excuser les politiques et les agissements indéfendables du Premier ministre, avant comme après cette catastrophe.
Gadi Eisenkot, Naftali Bennett et Avigdor Liberman, les trois chefs de l’opposition qui briguent ouvertement le poste de Premier ministre, ont chacun des atouts sérieux pour diriger Israël. Eisenkot est un ancien chef d’état-major de l’armée, ministre sans portefeuille et député. Bennett a déjà été Premier ministre et possède une grande expérience de la politique comme du monde des affaires. Liberman est un vétéran de la vie politique, ancien ministre des Affaires étrangères et de la Défense. Aucun des trois ne serait, à mes yeux, un Premier ministre parfait. Mais tous seraient plus compétents que l’actuel titulaire du poste, et moins dangereux, moins malhonnêtes et moins portés à diviser le pays.
Je ne prétends pas dire à ceux d’entre vous qui ont le droit de vote pour qui voter. Je tiens simplement à rappeler qu’Israël a besoin d’un Premier ministre qui fera systématiquement passer les intérêts du pays avant les siens, le protégera de ses puissants ennemis, mettra fin aux politiques néfastes évoquées plus haut, s’emploiera à marginaliser l’extrémisme, réformera un système éducatif qui ne donne pas à tant de jeunes les moyens de développer leur potentiel et assumera ses responsabilités lorsque les choses tourneront mal.
Netanyahu ne peut pas contribuer à la guérison du pays. C’est de Netanyahu lui-même qu’Israël doit guérir.