Refusant les questions difficiles, Netanyahu blackliste la presse au détriment des citoyens
Alors que les élections approchent, le Premier ministre empêche l’accès des médias dans son avion, renonce aux briefings et politise l’accès à l’information
Tout au long de ses cinq rencontres avec le président Donald Trump aux États-Unis depuis un an, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a su habilement gérer la relation bilatérale malgré de profonds désaccords sur Gaza, le Liban, la Syrie et Israël.
Mais, en réduisant progressivement les moyens des journalistes israéliens de couvrir des déplacements pourtant financés par les contribuables, il a aussi affaibli la capacité d’Israël à reproduire de tels succès à l’avenir.
Quelle que soit l’opinion que l’on porte sur Netanyahu, et rares sont les figures politiques aussi polarisantes que le dirigeant israélien, les restrictions qu’il impose à la presse devraient inquiéter tous ceux qui se soucient de l’avenir démocratique d’Israël.
Les déplacements à l’étranger du Premier ministre revêtent une importance stratégique majeure pour la sécurité et l’avenir du pays. Cette année, ses cinq voyages aux États-Unis lui ont permis de consolider une relation étroite et particulièrement productive avec l’homme le plus puissant du monde.
Comme Netanyahu l’a lui-même déclaré lundi, ce dernier déplacement « a contribué à renforcer la double relation – à la fois entre Israël et les États-Unis, et, bien sûr, notre relation personnelle ».
Mais le public israélien, tout comme les soutiens d’Israël à travers le monde, a le droit de savoir ce qui se joue lors de ces visites, et pas uniquement à travers le filtre des porte-parole du gouvernement, enclins à présenter les événements sous un jour favorable au Premier ministre.
Le nouvel avion officiel du Premier ministre, l’Aile de Zion, dont l’achat et l’équipement ont coûté plus de 200 millions de dollars aux contribuables, et dont chaque vol transatlantique dépasse les 200 000 dollars, dispose pourtant d’un espace réservé à la presse à l’arrière de l’appareil. À l’image d’Air Force One, cette présence est censée permettre aux journalistes d’informer le public sur l’action de ses dirigeants lorsqu’ils voyagent à l’étranger aux frais de l’État.
Netanyahu a cependant choisi de ne pas embarquer de journalistes à bord de l’appareil lors de ses deux derniers déplacements aux États-Unis, y compris lors de sa récente visite à Mar-a-Lago.
Au lieu de bénéficier d’informations recueillies sur place par des journalistes accrédités, les Israéliens doivent se contenter de communiqués partiels et soigneusement sélectionnés par les services de communication du gouvernement.
Les journalistes israéliens sont réduits à se démener pour trouver des vols de dernière minute afin de couvrir au mieux ces visites, mais leur efficacité est limitée.
Traditionnellement, les Premiers ministres et hauts responsables en déplacement à l’étranger accordent des briefings officieux aux journalistes qui les accompagnent, permettant des échanges francs et une meilleure compréhension des positions gouvernementales sur les dossiers sensibles.
Or, depuis un an, cette pratique a quasiment disparu sous Netanyahu, qui évite systématiquement les journalistes, réduisant encore la capacité des électeurs à comprendre les enjeux et le contenu de ces rencontres.
L’accès est désormais réservé aux médias offrant une couverture favorable, plutôt que d’être régi par des critères équitables et transparents, comme c’est le cas à la Maison Blanche.
Et ce n’est pas tout. Lors de ses déplacements à l’étranger, Netanyahu évite soigneusement d’accorder des interviews à la presse israélienne présente. Il se prête en revanche à des interviews peu exigeantes avec des médias étrangers – presque toujours Fox News et une autre chaîne conservatrice –, ainsi qu’avec la Quatorzième chaîne, réputée pour sa fidélité, ou encore avec des podcasteurs obséquieux.
Même en Israël, il accorde rarement des interviews aux médias qui ne lui sont pas ouvertement favorables.
Sa dernière interview critique remonte à septembre, sur la Treizième chaîne, et à juin sur la chaîne publique Kan. Depuis le début de la guerre déclenchée par le pogrom du groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023, il a pratiquement évité tous les médias susceptibles de le mettre en cause, à l’exception de quelques conférences de presse ponctuelles.
Cette stratégie de restriction de l’accès médiatique intervient alors même que le gouvernement cherche à fermer la radio de l’armée, pourtant reconnue comme une source d’information équilibrée malgré son rattachement à Tsahal.
Que certaines informations relèvent de la confidentialité et justifient des restrictions légitimes à l’accès des médias et à l’information du public ne fait aucun doute. Il y a, toutefois, une différence fondamentale entre la protection de données sensibles et une volonté générale de contrôler, voire d’étouffer, la couverture médiatique.
Cette attitude est d’autant plus surprenante que Netanyahu excelle dans l’exercice de la réponse rapide et de la confrontation verbale. Peu de dirigeants ont moins à craindre des questions difficiles que ce leader israélien, éloquent et intellectuellement redoutable.
Le contraste avec son hôte est frappant. Donald Trump, bien qu’il invective régulièrement la presse, recherche l’attention médiatique et passe souvent de longues minutes à répondre aux questions avant et après ses réunions. Il est même connu pour discuter librement avec les journalistes à bord de son avion.
La semaine dernière, à Mar-a-Lago, Trump a même invité les journalistes israéliens et américains dans la somptueuse salle à manger du club pour un déjeuner composé de hamburgers servis par le personnel du complexe hôtelier, pendant qu’il s’entretenait avec Netanyahu.
Netanyahu évite la presse alors qu’il a pourtant de quoi se vanter, après une période au cours de laquelle le Premier ministre a mené des campagnes militaires qui ont laissé les ennemis les plus dangereux d’Israël affaiblis et démoralisés. L’accès à la presse est un aspect fondamental du caractère démocratique d’Israël, sans lequel ces mêmes réalisations n’auraient peut-être pas été possibles.
Dans un pays doté d’une presse libre et dynamique, l’incompétence, la corruption et les philosophies erronées ne peuvent être durablement dissimulées derrière la propagande gouvernementale. L’identification des défaillances et la responsabilisation des élus au regard de leurs engagements nourrissent un processus d’amélioration continue hors de portée des régimes autocratiques.
Sans un accès adéquat à la presse, en particulier aux médias qui n’hésitent pas à critiquer le pouvoir, quel qu’il soit, le public israélien se retrouve avec une version forcément incomplète des événements façonnée par les porte-parole officiels et relayée par un nombre croissant de médias dociles. Le succès en politique israélienne n’est plus une question de transparence ou de compétence, mais de contrôle de l’information.
Les citoyens israéliens portent eux aussi une part de responsabilité. Faute d’occasions régulières d’exprimer la complexité de leurs opinions politiques, souvent réduites à un bulletin de vote toutes les quelques années, ils devraient exiger un accès élargi à l’information afin de pouvoir faire des choix éclairés.
À l’approche des élections nationales prévues cette année, ce moment est crucial. Mais précisément en raison de ces élections, il est peut-être encore moins probable que cet accès soit accordé.