« Révolutionner l’écoute » : L’initiative juive d’Herzog franchit une étape clé
Lors du gala du programme « Voice of the People », les dirigeants ont dressé le bilan de 18 mois d'efforts marqués par la guerre, l'attrition et de profondes divergences idéologiques
BUDAPEST (JTA) — Après un dîner de gala en présence du président israélien, Isaac Herzog, le mois dernier, la plupart des invités de la conférence de clôture de son initiative Voice of the People à Budapest n’étaient pas pressés d’aller se coucher, s’attardant pour danser sur des airs de pop israélienne.
Le fait qu’un si grand nombre de participants soit resté pour cette activité de détente obligatoire — souvent gênante et peu fréquentée lors de tels rassemblements — est un signe encourageant.
Il y avait en effet matière à décompresser après 18 mois passés à s’attaquer à certaines des questions les plus clivantes du monde juif avec de surcroît l’ombre de la guerre.
Isaac Herzog avait eu l’idée de cette initiative au moment des intenses divisions suscitées en Israël par la refonte judiciaire : son lancement avait été retardé par les guerres qui ont suivi le pogrom du Hamas du 7 octobre 2023.
Mené en partenariat avec l’Agence juive et l’Organisation sioniste mondiale, le programme VOP bénéficie du soutien financier de la Fondation Azrieli, des Fondations de la famille Wilf et de la Fondation Patrick et Lina Drahi.
À la fois réseau mondial d’échanges et déclinaison juive de l’émission Shark Tank, VOP a réparti 150 membres du conseil, issus à parts égales d’Israël, d’Amérique du Nord et du reste du monde, en 10 groupes de travail chargés de proposer des solutions à cinq grands problèmes : l’antisémitisme, la polarisation, l’identité et le patrimoine juifs, les relations entre Israël et la Diaspora, sans oublier les relations entre Juifs et non-Juifs.
En l’espace de 18 mois, ces groupes ont élaboré 38 initiatives, dont plus de 20 ont atteint le stade de la preuve de concept et 21, reçu des subventions de démarrage pouvant atteindre 20 000 dollars.
Lors de la clôture de l’initiative, organisée sur trois jours à Budapest le mois dernier, les membres du conseil ont présenté des projets allant d’outils basés sur l’intelligence artificielle et destinés à réduire les fractures communautaires à des programmes explorant l’identité juive par la méditation et le mouvement.
יום מעורר השראה עם ״קול העם״ בבודפשט!
כנשיא מדינת ישראל, יזמתי את ״קול העם״ במטרה לאסוף מנהיגות ומנהיגים יהודים מגוונים מישראל ומהעולם סביב שולחן אחד, וליצור מרחב ייחודי לשיח, דווקא בתקופה של פילוג ומחלוקות עמוקות, ומתוך מטרה לגבש מענים מעשיים לאתגרים שמעצבים את עתיד העם היהודי.… pic.twitter.com/VDzW5Cvr69
— יצחק הרצוג Isaac Herzog (@Isaac_Herzog) October 20, 2026
Pourtant, seuls 89 des 150 membres initiaux du conseil ont assisté à la conférence de Budapest. L’événement a en effet dû être reporté en raison de la guerre avec l’Iran, ce qui a empêché certains invités de venir, tandis que d’autres ont abandonné ou se sont démobilisés au fil du temps.
Les organisateurs avaient mis en place un comité d’éthique et exclu ceux qui n’avaient pas respecté leur promesse de participation.
Selon un membre du conseil originaire d’Amérique du Nord, qui a demandé à garder l’anonymat de façon à pouvoir s’exprimer librement, après la rencontre inaugurale à Haïfa, en mars 2025, son groupe de travail, initialement composé de 15 personnes, a fini à neuf.
D’où la question de savoir si M. Herzog ne s’est pas fixé un objectif démesurément ambitieux, à savoir réunir des Juifs tous très différents en espérant d’eux des résultats durables. Ou, comme en plaisante ce membre : si avec deux Juifs, on a trois opinions, que se passe-t-il lorsque l’on en réunit 150 ?
D’après les organisateurs, c’est un algorithme qui a sélectionné les membres du conseil selon, entre autres, des critères d’âge, de genre, d’affiliation religieuse ou de parcours professionnel dans le but de former un groupe bien plus représentatif de la diversité de la vie juive que les forums communautaire traditionnels.
L’une des rares conditions d’admission était de reconnaître Israël comme l’État du peuple juif. Mais cela n’a guère permis d’éliminer les tensions idéologiques, certains participants de gauche se sentant réduits au silence lors de débats sur les actions israéliennes à Gaza, tandis que des participants ultra-orthodoxes s’opposaient à ce que des valeurs pluralistes soient traitées comme des axiomes.
Selon Shirel Dagan Levy, directrice générale de Voice of the People, l’idée était de favoriser un « leadership généreux », notamment grâce à ce qu’elle appelle une « révolution de l’écoute » des personnes aux opinions opposées.
« C’est difficile. Il faut rester assis et écouter, alors même que cela nous est difficile, mais ce faisant, on se dit au final : qu’est-ce que cela m’apprend ? », explique-t-elle.
Lors d’une session de la conférence de Budapest, Rachel Goldberg-Polin, dont le fils Hersh a été assassiné en captivité aux mains du Hamas, a évoqué la difficulté de dialoguer avec des personnes dont les convictions sont profondément dérangeantes.
« C’est cela, être humain: chercher, lutter et questionner la façon dont nous faisons cela. Comment voir la part de divin dans la personne qui est en face de nous et qui tient des propos qui nous semblent haineux ? Comment cela marche ? », a-t-elle demandé.
Aleeza Ben Shalom, vedette de la série Netflix Jewish Matchmaking, a estimé que les liens tissés entre les membres du conseil étaient la plus grande réussite de l’initiative.
« Le plus fort, dans cette aventure, c’est le réseau que nous avons créé », a-t-elle affirmé. Un sentiment que partage Ranit Budaie-Hyman, directrice générale de Meitarim, réseau israélien d’écoles mixtes religieuses et laïques, qui a travaillé avec d’autres membres du conseil sur Mitzion Tetze Torah, projet de promotion de la cohésion sociale chez les écoliers israéliens. Ses supports pédagogiques, diffusés dans 50 écoles, comprennent des jeux d’initiation aux valeurs juives et démocratiques.
Un autre membre de son groupe, Jeremy Leibler, président de la Fédération sioniste d’Australie, a invité Ranit Budaie-Hyman à prendre la parole lors d’une conférence d’enseignants juifs à Melbourne, ce qui ne serait jamais arrivé sans le conseil, selon elle.
Le nom du projet, qui signifie en hébreu « De Sion sortira la Torah », reflète la conviction du groupe selon laquelle les divisions qui affectent les communautés juives de par le monde doivent d’abord être abordées en Israël.
« La polarisation commence en Israël, puis affecte le monde entier », estime Ranit Budaie-Hyman.
Tout le monde n’est pas d’accord. D’autres membres de son groupe de travail pensent en effet que chaque communauté juive fait face à ses propres divisions, d’où le développement d’initiatives distinctes.
D’après M. Herzog, qui a profité de cette conférence pour faire une visite d’État en Hongrie, Israël doit se montrer davantage à l’écoute des Juifs de la diaspora, déclarant aux journalistes en marge de l’événement que « tout ce que nous faisons ou disons en Israël affecte les Juifs du monde entier ».
Yuval David, réalisateur et militant LGBTQ, a fait partie d’un groupe de travail axé sur les relations entre Juifs et non-Juifs.
« Être ici, c’est être avec des acteurs de terrain », explique-t-il. « Ils ne se contentent pas de parler de ce qu’il faut faire, ils agissent. Ils sont motivés et ils motivent les autres. »
Le groupe a créé la Jewish & Indian Alliance, qui vise à renforcer les liens entre les communautés juives et la vaste diaspora indienne. L’alliance a déjà organisé des rencontres à Los Angeles et Tel-Aviv, réuni des diplomates, des entrepreneurs et des responsables communautaires pour explorer des collaborations dans les domaines des affaires, de la technologie et de l’éducation.
Toutefois, le fait de coordonner des groupes de travail sur plusieurs continents s’avère complexe. En s’entretenant avec des membres du conseil et des modérateurs, on prend conscience des difficultés à organiser des réunions Zoom chaque semaine, compte tenu des différents fuseaux horaires, d’autant que les membres interviennent à titre bénévole en plus d’un travail déjà prenant.
« Tout le monde est très occupé », admet Ranit Budaie-Hyman. « Mais c’est tellement important que nous n’avons pas le choix. Cela en vaut la peine. »
Pour un des participants, le fait de s’investir dans le projet a impliqué de renoncer à son emploi. Joshua Buchalter a ainsi quitté son poste dans une entreprise israélienne de logiciels pour se consacrer pleinement à OneBayit, une plateforme à but non lucratif de mise en relation des voyageurs israéliens à l’étranger avec des familles juives disposées à les accueillir pour shabbat et les repas de fêtes.
Certains membres du conseil se sont plaints que la réunion inaugurale de Haïfa ait été dominée par des conférences et des exposés, ce qui n’a pas laissé suffisamment de temps pour le réseautage et la collaboration.
Selon Aleeza Ben Shalom, les organisateurs ont pris ces remarques très au sérieux et démultiplié les occasions d’échanges entre les membres lors de la conférence de Budapest.
D’autres griefs sont plus fondamentaux : ainsi, plusieurs membres se sont demandés s’ils avaient été choisis pour exercer un rôle de leadership ou pour participer à un processus étroitement encadré dans lequel les organisateurs décidaient en dernier ressort des idées susceptibles de déboucher sur quelque chose.
La déception a été grande lorsque des propositions ont été rejetées. L’un des membres, sous couvert d’anonymat, explique que les attentes n’ont jamais été clairement exposées.
« On ne nous a pas donné les règles du jeu », affirme ce membre. « Nous avons demandé dès le début quel était l’objectif et on nous a répondu : à vous de le décider. »
Shirel Dagan Levy réfute cette interprétation, expliquant que certaines propositions n’ont certes pas franchi le processus d’évaluation, mais aussi que certains groupes n’ont rien proposé. Elle estime que les projets ne sont pas la seule mesure du succès.
« Il n’est pas nécessaire d’accoucher d’une initiative pour être un excellent membre du conseil », aassure-t-elle.
Ancienne cadre du secteur technologique, Mme Dagan Levy compare cette expérience au lancement d’une start-up, où les tâtonnements sont inévitables. « Nous avons connu des échecs, mais j’en suis fière », confie-t-elle.
« On teste, on change, on évolue. »
Nate Looney, vétéran de l’armée américaine transgenre et directeur de la sécurité communautaire au sein des Fédérations juives d’Amérique du Nord, fait partie de ceux qui n’avaient pas de projet précis, mais cette incertitude – qui en a frustré certains – est au contraire de qui l’a séduit.
« Honnêtement, c’est en partie ce qui m’a attiré », confie-t-il.
« Ils ont été clairs dès le début sur le fait qu’ils cherchaient leur voie. C’est le fait qu’ils l’abordent ainsi, au lieu de dire ‘Nous savons exactement ce que nous faisons, montez à bord’, qui m’a intéressé. »
Les organisateurs ont promis des directives plus claires pour la deuxième promotion de Voice of the People, qui a enregistré 2 500 candidatures.
Le programme a été raccourci à 16 mois, dont les quatre premiers seront consacrés au tissage de liens avant que les membres ne votent sur les problèmes à traiter. Les groupes de travail disposeront de trois issues possibles : créer une nouvelle initiative, organiser une campagne ou élaborer une proposition destinée à être mise en œuvre par une organisation préexistante.
Les organisateurs ont dit travailler à l’amélioration du pilotage des débats houleux et des désaccords idéologiques.
Nate Looney assure rester très investi parce qu’il croit dans l’orientation de cette initiative, malgré les écueils.
« Dans le domaine de l’innovation, la première idée n’est pas toujours celle qui vous amènera sur la Lune », conclut-il.
« Mais c’est celle qui vous met sur la bonne voie. »