Sacha Baron Cohen entend lutter contre le fanatisme. Mais Ali G fait-il partie du problème ?

L'humoriste juif britannique dénonce les appels au boycott de son film « Ali G: Who Iz I ? » motivés par des craintes d'appropriation culturelle ; pour lui, Ali G est le vecteur idéal pour dénoncer la montée insidieuse de l'intolérance

L'acteur et humoriste anglais Sacha Baron Cohen, déguisé en Ali G, son personnage fictif et satirique, assiste à la première du film « Ali G : Who Iz I ? » des studios Amazon MGM, qui s'est déroulée le 14 octobre 2026 à l'American Legion Post 43 d'Hollywood, à Los Angeles. (Katie Flores/AFP)

JTA — Lorsque Marvel avait offert à Sacha Baron Cohen le rôle de Méphisto, le personnage démoniaque qu’il incarne dans la série « Ironheart » (2025), l’équipe artistique chargée de la production avait nourri certaines inquiétudes.

Cette équipe, majoritairement composée de personnes afro-américaines, était consciente de la longue tradition qui associe les Juifs au diable, se rappelle-t-il. Elle souhaitait donc s’assurer que l’acteur juif ne serait pas offensé par cette proposition.

« C’était une remarque tellement bienveillante et pleine d’empathie », raconte ainsi Sacha Baron Cohen dans le cadre du podcast « Happy Sad Confused » qui a été enregistré en direct la semaine dernière au 92nd Street Y de New York. « Et je me suis dit : “Oui, ça me va.” »

Et d’ajouter : « Je pense que nous, les Juifs, nous avons parfois l’impression de ne pas être pris en considération. »

Les spectateurs présents dans ce bastion de la culture juive de l’Upper East Side, eux, se sont certainement sentis reconnus : à une époque où de nombreux Juifs affirment avoir besoin de considération et d’empathie, Baron Cohen souligne à plusieurs reprises, dans le podcast, son identité juive – et celle du public – ainsi que leurs inquiétudes communes. Il fait notamment remarquer à quel point les membres du public, principalement Juifs, semblent amicaux et détendus – des émotions bien différentes, sans doute, de l’angoisse suscitée par la montée de l’antisémitisme et de l’anti-sionisme.

« Ce sera exactement pareil lorsque vous vous promènerez dans les rues du nouveau New York », lance-t-il avec humour. « Ce soir, ici même, nous avons tout résolu. Regardez-nous. »

Sacha Baron Cohen est venu au 92NY à l’invitation de l’animateur de podcast Josh Horowitz, pour évoquer sa carrière et pour assurer la promotion de son nouveau film « Ali G: Who Iz I ? ». Un opus qui marque le retour, après plus de vingt ans d’absence du grand écran, du personnage jamaïcain amateur de hip-hop, vêtu d’un survêtement, qu’il avait créé à la fin des années 1990.

Entre-temps, Baron Cohen, 54 ans, a créé le personnage de « Borat », un journaliste kazakh adorablement incompétent et à l’antisémitisme provocateur, qui a séduit le public. Il a également imaginé « Brüno », un fashionista autrichien flamboyant, ouvertement gay et d’une superficialité sans limites.

Ce podcast, tout comme la sortie du nouveau film de Baron Cohen, offre une occasion de s’interroger sur l’œuvre de l’humoriste britannique, lequel pose essentiellement la question de savoir si l’intolérance et les préjugés, notamment l’antisémitisme, peuvent être combattus en jouant sur les stéréotypes ethniques et de genre.

Il y a eu aussi une tournée des médias pour le moins singulière, au cours de laquelle l’acteur trois fois nominé aux Oscars, qui a lancé une campagne contre le fanatisme en ligne et consacré son mémoire de licence à Cambridge au mouvement des droits civiques aux États-Unis, a dû défendre ses personnages, accusés de propager la haine.

Véritable caméléon et grand amateur de canulars, l’acteur piège des célébrités et des gens ordinaires sans méfiance, afin qu’ils se laissent aller en présence de ses alter ego burlesques et afin qu’ils révèlent ainsi leurs propres préjugés – mais aussi, parfois, leur bon fond. (Dans « Borat », il a réussi à faire chanter en chœur avec lui « Throw the Jew Down the Well » [Jetez le Juif dans le puits] aux clients d’un bar en Arizona.)

Et parce que ses personnages exploitent également les stéréotypes, Baron Cohen est régulièrement critiqué, accusé de propager les attitudes qu’il prétend vouloir dénoncer.

Une campagne britannique a ainsi appelé les cinémas à boycotter son nouveau film, au motif que l’appropriation de la culture noire par Ali G et l’humour de Baron Cohen risquaient de banaliser la caricature à caractère raciste sous le couvert de la satire. Des humoristes noirs britanniques dénoncent Ali G depuis l’an 2000 déjà, et le personnage fait depuis lors l’objet d’un débat permanent : ses sorties visent-elles les puissants ou les groupes marginalisés ?

Sacha Baron Cohen, créateur d’« Ali G: Who Iz I ? » (à droite), et Josh Horowitz, animateur de podcast, évoquent la carrière de l’acteur au 92nd Street Y à Manhattan, le 22 octobre 2026. (Josh Lobel/Michael Priest Photography via JTA)

Jeudi soir, ainsi que lors d’entretiens récents, Baron Cohen prend la défense d’Ali G, faisant valoir que ce personnage, tantôt déroutant tantôt source de confusion culturelle, lui offre un vecteur idéal pour dénoncer la nouvelle – et insidieuse – montée de l’intolérance.

« Ali G est un personnage qui ne peut pas exister en 2026, parce qu’il s’approprie d’autres cultures, parce qu’il est profondément problématique », explique Baron Cohen à Horowitz. « Et c’est précisément pour ça que je tenais à le faire revenir. »

Comparé aux adeptes des théories du complot, aux islamophobes et aux racistes qui peuplent ce nouveau film, « en réalité, c’est fondamentalement un type bien. Il croit en la promotion de la paix. Il croit au respect… C’est cet idiot naïf qui a ces opinions horribles, mais qui souhaite sincèrement un monde meilleur. »

Baron Cohen a également défendu ses films dans un récent essai publié dans le magazine Time.

« J’ai toujours conçu mes personnages et mes sketchs comme des outils qui me permettent de dénoncer les préjugés, les biais et la bêtise – même si je suis conscient que tout le monde ne les perçoit pas de cette manière », a-t-il écrit.

Hors écran, Baron Cohen a confirmé son engagement humanitaire et antiraciste en lançant, en 2020, la campagne Stop Hate for Profit en collaboration avec la NAACP et Color of Change, laquelle demande aux entreprises de réseaux sociaux de lutter contre les contenus racistes et les discours de haine sur leurs plateformes. Lors du sommet « Never Is Now » organisé en 2019 par l’Anti-Defamation League, Baron Cohen a prononcé un discours d’ouverture percutant, dans lequel il a décrit les plateformes de réseaux sociaux comme « la plus grande machine de propagande de l’histoire ».

Dans son essai publié dans Time, Baron Cohen a davantage tenu le discours d’un militant que celui d’un acteur et réalisateur. « Nous entrons une nouvelle fois dans une ère de violence “vertueuse”, où toute atrocité – commise par des racistes, des antisémites ou des islamophobes, de droite ou de gauche – peut être, en quelque sorte, justifiée », a-t-il expliqué. « C’est un monde dans lequel aucun d’entre nous ne devrait vouloir vivre. »

Par ailleurs, lors d’une interview qu’il a accordée ce mois-ci au Hollywood Reporter, Baron Cohen a établi un lien entre la campagne négative menée sur les réseaux sociaux contre Ali G et les boycotts et listes noires auxquels sont confrontés d’autres artistes juifs.

« Je ne suis pas surpris, donc, que des personnalités juives soient ciblées », a déclaré Baron Cohen qui, jusqu’à présent, est resté relativement discret sur ses prises de position concernant Israël. « Le niveau d’organisation est impressionnant, mais nous sommes face à une tendance qui consiste à présenter les Juifs à travers un certain prisme, et à tenter de les réduire au silence. »

Lorsque l’intervieweur a évoqué la possibilité que cette polémique soit liée à l’opinion perçue de Baron Cohen comme pro-israélienne, celui-ci a rétorqué : « Je n’ai fait aucune déclaration sur Israël. »

Baron Cohen n’a pas non plus évoqué Israël lors de son passage au 92NY.

Pour autant, ni lui ni Horowitz n’ont approfondi le paradoxe essentiel de son œuvre : celui d’un humoriste juif qui défend un personnage qui, selon les critiques, ne comprend pas l’histoire sous-jacente aux stéréotypes raciaux, et qui, dans une même interview, remercie des cinéastes noirs pour avoir su reconnaître l’histoire des stéréotypes antisémites lorsqu’ils lui ont offert le rôle de Méphisto.

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