Opinion

Sans majorité, Netanyahu sort néanmoins vainqueur des élections israéliennes

Avec 67 sièges, ses adversaires disposent d’une majorité à la Knesset, mais leurs divisions les empêchent de former un gouvernement et de déloger le Premier ministre sortant

Le Premier ministre et chef du Likud, Benjamin Netanyahu, au lendemain des élections législatives, au siège de campagne de son parti, à Jérusalem, le 28 octobre 2026. (Crédit : Chaim Goldberg/Flash90)

Une certaine confusion semble régner autour des résultats des élections israéliennes, et plus particulièrement sur l’identité de leur vainqueur.

La confusion est compréhensible, aucun des deux camps rivaux n’ayant obtenu la majorité à la Knesset.

Cette lecture est pourtant erronée. Car de ces élections et de l’impasse politique qui en résulte se dégage un vainqueur incontestable : Benjamin Netanyahu.

Comment ? Pour la simple raison que, pour conserver le pouvoir, il ne doit rien faire. Ni concession, ni compromis.

Pourquoi ? Parce que les forces politiques qui s’opposent à lui n’ont aucun moyen réaliste de le déloger.

Sur le papier, elles disposent pourtant des voix nécessaires. Alors que le dépouillement touche à sa fin et que les résultats ne devraient plus évoluer de manière significative, les partis opposés à Netanyahu – Yashar de Gadi Eisenkot, Beyahad de Naftali Bennett, HaDemocratim de Yaïr Golan et Yisrael Beytenu d’Avigdor Liberman, auxquels s’ajoutent les deux formations arabes, la Liste arabe unie et Raam – devraient disposer d’une nette majorité face au bloc favorable au Premier ministre, avec 67 sièges contre 53.

Le problème, c’est qu’ils sont incapables de transformer cette majorité parlementaire en un gouvernement disposant de la majorité, ni même de former un gouvernement minoritaire. La raison tient aux 19 sièges détenus par les deux partis arabes, sur les 67 que compte le camp anti-Netanyahu (un chiffre qui pourrait encore baisser légèrement lorsque les résultats définitifs seront connus, mais cela ne change rien sur le fond).

Quelles que soient les positions des uns et des autres, du président Isaac Herzog à Benjamin Netanyahu, en passant par Gadi Eisenkot, sur le droit des députés arabes démocratiquement élus de participer à un gouvernement israélien, ou sur la possibilité pour Eisenkot de former un gouvernement minoritaire avec leur soutien, voire grâce à leur abstention, la réalité politique est tout autre.

Avigdor Liberman s’y opposera catégoriquement, sans que les députés de son parti puissent lui tenir tête, même s’ils le souhaitent. Certains élus du parti d’Eisenkot refuseront eux aussi cette option.

Les leaders du « bloc du changement »: Avigdor Liberman, Yaïr Golan, Gadi Eisenkot, Yaïr Lapid, Naftali Bennett (Crédits : Photos officielles de campagne, montage fait par le Times of Israel)

Naftali Bennett a, lui aussi, fermé la porte à cette éventualité, affirmant que « les partis arabes ne sont pas sionistes et nous ne compterons pas sur eux ». Il s’était toutefois montré plus évasif lors d’une récente interview accordée au Times of Israel.

Eisenkot lui-même, lors de l’entretien qu’il nous a accordé début octobre, s’était ménagé une petite marge de manœuvre. Voici l’échange en question.

Gadi Eisenkot : « … Si [Netanyahu] n’obtient pas la majorité absolue… il compte sur l’incapacité de ses adversaires à former une coalition pour rester indéfiniment Premier ministre par intérim. Je ne le permettrai pas. Je convaincrai mes partenaires de le remplacer.

Le Times of Israel : Vous chercheriez donc à former un gouvernement minoritaire avec le soutien extérieur des partis arabes ?

Gadi Eisenkot : Je ne veux pas du soutien des partis arabes et je ne leur demande pas de me soutenir. Si je ne dispose pas d’une majorité de 61 sièges, je soumettrai mon gouvernement au vote et appellerai également le Likud, ainsi que tous les partis sionistes, à me soutenir. Il n’est pas exclu qu’au moins un parti haredi choisisse de ne pas prendre part au vote et s’abstienne ainsi de faire obstacle à la formation du gouvernement.

Seulement, le bloc d’opposition sioniste d’Eisenkot plafonne à 48 sièges, bien loin de la majorité requise nécessaire pour gouverner. Et il n’a même aucune perspective réelle de former un gouvernement minoritaire.

Aucun membre du bloc de Netanyahu ne va « s’abstenir stratégiquement ». Et même si cela se produisait, les chances d’Eisenkot n’en seraient guère meilleures. Liberman refusera toute coopération, tandis qu’Eisenkot ne peut même pas compter sur le soutien de l’ensemble des députés de son propre parti, Yashar.

Il lui faudrait donc obtenir non pas la simple abstention, mais le soutien actif des deux partis arabes. Celui de Raam, devenu politiquement difficile à accepter pour ses partenaires potentiels, alors même qu’il avait participé à la coalition Bennett-Lapid de 2021 à 2022. Et celui de la Liste arabe unie, dont les positions traduisent parfois une certaine sympathie envers les groupes terroristes et dont l’une des composantes, Balad, revendique ouvertement son antisionisme.

Et la liste des obstacles insurmontables ne s’arrête pas là.

L’enquête annoncée jeudi matin par la commission centrale électorale (CCE), concernant une possible ingérence étrangère dans le scrutin, n’y changera rien, quelle qu’en soit l’issue. Le Likud accuse, sans surprise, Raam d’avoir « volé les élections ». Cette affaire ne risque donc pas de rendre les partis arabes plus acceptables aux yeux des responsables politiques qui refusent déjà de s’appuyer sur eux.

Le chef du parti Raam, Mansour Abbas, aux côtés de membres de son parti sur scène après la publication des sondages à la sortie des urnes, à Sakhnin, dans le nord d’Israël, le 27 octobre 2026. (Crédit : Michael Giladi/Flash90)

Il est tout aussi difficile de prendre au sérieux les informations publiées jeudi, citant des sources anonymes, selon lesquelles Yahadout HaTorah, qui détient sept sièges, envisagerait de quitter le bloc de Netanyahu pour soutenir de l’extérieur un gouvernement minoritaire dirigé par Eisenkot.

Qu’aurait-il à y gagner ? Eisenkot, qui a perdu son fils et deux neveux au combat à Gaza, n’acceptera pas la principale exigence de Yahadout HaTorah, le maintien de l’exemption massive de conscription dont bénéficient les hommes ultra-orthodoxes.

Cela n’a pas empêché certains commentateurs d’échafauder des scénarios parfaitement absurdes dans lesquels Eisenkot parviendrait, d’une manière ou d’une autre, à devenir Premier ministre.

Dans l’un de ces scénarios, le président américain Donald Trump appellerait Eisenkot pour lui annoncer qu’il souhaite voir un général à la tête d’Israël, ou du moins jouer un rôle de premier plan dans sa direction, alors qu’il s’apprête à tenter une nouvelle fois de vaincre le régime iranien. Netanyahu accepterait cette proposition.

Dans un autre, Netanyahu conclurait un accord avec le président Isaac Herzog pour former un gouvernement d’union nationale avec Eisenkot. Il en prendrait la tête en premier, mais s’engagerait, en échange d’une grâce présidentielle dans le cadre de son procès pour corruption et en vertu d’un accord aux garanties particulièrement solides, à céder ensuite sa place à Eisenkot. Il briguerait enfin la présidence de l’État à l’expiration du mandat de Herzog, en juillet 2028.

Je pourrais continuer, mais ce serait abuser de votre temps.

Gadi Eisenkot, chef d’état-major de Tsahal, à gauche, et chef du Commandement sud, le général Eyal Zamir, inspectent un « tunnel terroriste » récemment découvert, qui aurait été creusé par des terroristes du Hamas depuis la bande de Gaza. Israël du sud, le 18 avril 2016. (Forces de défense israéliennes)

La dernière et meilleure occasion

La victoire de Netanyahu, tout comme l’échec de l’opposition sioniste, sont stupéfiantes. On aurait difficilement pu imaginer un contexte plus désastreux pour le Premier ministre et sa coalition, et donc plus favorable à leur éviction.

Netanyahu et ses alliés étaient au pouvoir lorsque le Hamas a envahi Israël, le 7 octobre 2023. Le Premier ministre a refusé d’assumer la responsabilité qui lui incombe dans ce désastre, et plus encore de démissionner. Il a empêché la création d’une commission d’enquête nationale, pourtant le moyen le plus efficace de comprendre les défaillances qui ont conduit à cette journée, l’une des plus sombres de l’histoire du pays, d’en tirer les enseignements et d’empêcher qu’une telle catastrophe ne se reproduise.

Il a refusé de soumettre les hommes ultra-orthodoxes à la conscription, allant ainsi à l’encontre de la volonté d’une écrasante majorité de la population.

Le Hamas a repris le contrôle de la majeure partie de la population de Gaza. Le régime iranien, toujours en place, demeure résolu à détruire Israël. Quelques jours avant les élections, Netanyahu lui-même a averti que cette menace faisait peser sur le pays le risque d’une « deuxième Shoah ».

Il a toléré et minimisé les violences généralisées commises par des habitants extrémistes des implantations contre les Palestiniens de Cisjordanie. Ces violences sont condamnées à l’étranger, mais également désapprouvées par la majorité des Israéliens.

Son plus proche collaborateur, qui a dirigé sa campagne électorale, fait l’objet d’une enquête pour avoir prétendument travaillé pour le Qatar depuis le bureau même du Premier ministre, avant comme après le 7-Octobre.

L’économie israélienne est menacée par des sanctions internationales liées à l’expansion des implantations. Comme Netanyahu l’a lui-même laissé entendre la semaine dernière, leurs conséquences pourraient être si lourdes que la « nation start-up » serait contrainte de se transformer en État hors-la-loi, recourant notamment aux cryptomonnaies pour tenter de contourner les sanctions.

Et pourtant, les partis de l’opposition sioniste, alliance profondément divisée entre la gauche, le centre et la droite, sont restés très loin de réunir la majorité nécessaire pour battre Netanyahu, au terme d’une campagne qui n’a guère porté ses fruits.

Le chef du parti Yashar, Gadi Eisenkot, aux côtés de membres de son parti au quartier général de campagne, après la fermeture des bureaux de vote et la publication des sondages à la sortie des urnes, à Tel Aviv, le 28 octobre 2026. (Crédit : Avshalom Sassoni/Flash90)

À prendre ou à laisser

Netanyahu assure à ses partenaires de la coalition sortante qu’il entend poursuivre son alliance avec eux. Mais peut-être ne souhaite-t-il pas vraiment les conserver tous à ses côtés, et surtout pas Itamar Ben Gvir, cette brute d’extrême droite, et son parti Otzma Yehudit. Il n’en demeure pas moins que, dans son discours enthousiaste prononcé aux premières heures de mercredi, il a promis de former un gouvernement « fort, national et de droite », plutôt qu’un gouvernement d’union nationale et risquant, par là même, de réduire ses propres chances de réunir une majorité parlementaire.

Du point de vue de Netanyahu, ce n’est pas une catastrophe. Il préférerait certes élargir sa coalition en y intégrant certains de ses adversaires actuels. Car, en l’état, la majorité détenue à la Knesset par les partis opposés à Netanyahu est loin d’être négligeable et lui pose de sérieux problèmes. Elle condamne d’emblée son projet de refonte judiciaire.

Mais c’est là que réside tout l’avantage de Netanyahu. Il restera de toute façon au pouvoir pendant les prochains mois, le temps que le président Isaac Herzog consulte les représentants des partis de la nouvelle Knesset et confie éventuellement à Eisenkot, puis à Netanyahu, la tâche de former une coalition.

Le président Isaac Herzog et son épouse Michal déposant leur bulletin de vote dans un bureau de vote, à Jérusalem, lors des élections, le 27 octobre 2026. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Eisenkot, qui pourrait bien être appelé le premier, échouera. Lorsque viendra son tour, Netanyahu posera ses conditions, précisant notamment qu’il continuera de s’opposer à la création d’une commission d’enquête d’État. Et si, comme cela paraît probable, aucun des partis de l’opposition sioniste n’est disposé à les accepter, Israël se dirigera vers de nouvelles élections.

Mais lors du prochain scrutin, il n’y aura pas d’afflux comparable d’électeurs anti-Netanyahu prenant l’avion pour venir voter, pas de participation aussi exceptionnellement élevée des électeurs arabes, et une opposition probablement plus divisée encore. La fuite des cerveaux et, plus largement, l’émigration des Israéliens opposés à Netanyahu se seront poursuivies, sans doute à un rythme accéléré. La proportion d’électeurs ultra-orthodoxes sera plus importante. Et le Premier ministre sortant, après avoir survécu à un scrutin tenu dans les circonstances les plus défavorables qui soient, aura toutes les raisons de penser qu’il fera encore mieux la prochaine fois.

Le 27 octobre n’a pas seulement offert aux forces politiques opposées à Netanyahu leur meilleure occasion de le chasser du pouvoir. C’était aussi sans doute leur dernière chance réelle de ramener l’État d’Israël aux principes démocratiques et libéraux sur lesquels cet État juif a été fondé.

En somme, les élections les plus lourdes de conséquences de l’histoire d’Israël.

Et Netanyahu les a remportées.

read more: