Shoah: une province hollandaise recherche les enfants juifs « trafiqués »
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Une photo d'avant-guerre prise au zoo d'Amsterdam. Sur la photo, Leo et Bertie Serphos et leur ami Rene Schap. Bertie et Rene devaient périr pendant la Shoah (Crédit :  USHMM)
Une photo d'avant-guerre prise au zoo d'Amsterdam. Sur la photo, Leo et Bertie Serphos et leur ami Rene Schap. Bertie et Rene devaient périr pendant la Shoah (Crédit : USHMM)

Shoah: une province hollandaise recherche les enfants juifs « trafiqués »

La région rurale de Friesland espère retrouver les enfants cachés depuis Amsterdam et sauvés par les fermiers, les prêtres et des étudiants impliqués dans la résistance

Connus pour leur individualisme farouche et des compétitions féroces sur glace, les citoyens de la province néerlandaise du Friesland se sont unis, dans le passé, pour sauver des centaines d’enfants juifs pendant la Shoah.

Aujourd’hui, huit décennies après la mise en place par des résistants d’une « voie ferrée clandestine » qui avait permis de mettre en sécurité 120 enfants juifs venus d’Amsterdam, des habitants du Friesland recherchent les adultes, aujourd’hui âgés, pour les accueillir à nouveau – cette fois à l’occasion d’une grande cérémonie de fête.

« C’est un groupe spécifique que nous recherchons », explique Sue Smeding, une organisatrice de l’événement. « Ce groupe était constitué d’enfants qui, avec l’aide d’un groupe de la résistance formé par des étudiants d’Amsterdam, avaient été sortis et ‘trafiqués’ clandestinement depuis un externat qui se situait face au Théâtre néerlandais d’Amsterdam, quand ils n’avaient pas été emmenés depuis leurs habitations par ce même groupe », continue-t-elle, en ajoutant qu’elle estime que jusqu’à 70 d’entre eux – ils étaient 210 à l’époque – sont encore en vie.

Ce projet à multiples facettes et baptisé le « Retour des enfants juifs » comprend une pièce de théâtre musicale originale, une série documentaire en quatre parties ainsi qu’un programme qui sera étudié par deux douzaines d’écoles primaires de la province. Une exposition et certaines activités ont déjà été lancées au mois de février, même si les événements les plus importants – qui devaient avoir lieu au mois de mai – ont été repoussés en 2021 en raison des restrictions posées sur les voyages dues au coronavirus.

Depuis l’automne dernier, les organisateurs tentent de regrouper un maximum de récits de la part de ces « enfants clandestins » en utilisant les réseaux sociaux, s’efforçant notamment de remettre la main sur des photographies de classe spécifiques. Les reportages parus dans les médias sur le rôle tenu par le Friesland, une province rurale, pendant la guerre, ont permis de trouver d’autres pistes à explorer pour l’équipe de recherche.

A Amsterdam, le théâtre où les Juifs néerlandais étaient incarcérés avant la déportation (à l’extrême gauche) avec le musée de la Shoah en brique de l’autre côté de la rue, le 15 janvier 2017 (Crédit : Matt Lebovic/The Times of Israel)

Les enfants étaient discrètement extraits par les résistants d’une structure placée en face du « Théâtre néerlandais », un centre de déportation situé à Amsterdam où étaient détenus les Juifs arrêtés. Les bébés et les enfants, parmi les déportés, étaient logés dans un jardin d’enfants, de l’autre côté de la rue. Cette séparation malgré la proximité des deux édifices aidait à rendre possible une opération de sauvetage d’ampleur.

Pendant des mois, les noms des enfants étaient effacés secrètement des listes de déportation dans l’enceinte du théâtre, un enfant après l’autre. Après chaque suppression, des étudiants de l’université emmenaient l’enfant depuis la crèche vers un lieu clandestin. Lorsque c’était possible, une permission était demandée aux parents.

Ce qui est arrivé après – présenté dans une comédie musicale

Dans une comédie musicale pour le théâtre, appelée « Trafiqués », une fillette d’Amsterdam est sauvée par des étudiants et emmenée dans la province du Friesland. Tiré de l’histoire réelle de Lea Tropp, le spectacle montre la vie des enfants Juifs accueillis dans des familles néerlandaises.

Les organisateurs placent des panneaux pour le « Retour des enfants Juifs » dans la province de Friesland, aux Pays-Bas, au mois de février 2020 (Crédit : Joodsekinderen)

Un grand nombre de ces enfants devaient être traumatisés à vie – notamment ceux dont les parents ne devaient jamais revenir. Certains enfants, dont les parents étaient parvenus à survivre, étaient déchirés entre leurs familles d’accueil et leurs parents de naissance dont ils se souvenaient à peine.

« Tout commence lors d’un événement survenu pendant l’hiver 1943. Lors de cette soirée sombre, lorsque sa mère l’a confiée à l’étudiant. Les adieux faits à sa mère marqueront sa vie pour toujours. Et pour accorder une place à ce profond chagrin, elle devra se battre contre elle-même », dit le résumé de la comédie musicale intitulée « Trafiqués ».

La pièce met en lumière l’itinéraire parcouru à travers le Friesland, au terme duquel les enfants juifs étaient placés en sécurité. Certains étudiants, chefs religieux et fermiers à l’origine de ce réseau de sauvetage apparaissent dans le script.

Des jouets ayant appartenu à des soeurs juives néerlandaises assassinées pendant la Shoah au musée national de la Shoah à Amsterdam, le 15 janvier 2017 (Crédit : Matt Lebovic/The Times of Israel)

« L’histoire de Lea ressemble beaucoup aux récits des 210 autres enfants juifs – des orphelins déplacés qui s’engagent dans une longue recherche d’identité, parfois déchirante, et de construction de soi après la guerre », selon les producteurs de « Trafiqués ».

« C’était leur devoir de chrétiens »

Seule province des Pays-Bas à avoir sa propre langue, le Friesland est un cas particulier – que ce soit au niveau culturel ou géographique. Pour être clair, il y a trois langues frisonnes – chacune rassemblant un mélange de néerlandais, d’anglais ou d’allemand. Remplie de lacs, cette province, est faiblement peuplée et comprend des îles qui s’étendent entre les Pays-Bas et le Danemark.

Avant la guerre, quelques milliers de Juifs constituaient une dizaine de communautés dans la province. Ils parlaient leur propre dialecte de yiddish – un yiddish différent de celui d’Amsterdam – et avaient leur propre grand-rabbin, leurs prières particulières et leurs propres costumes de fête, avec une touche toute provinciale.

Pendant l’occupation allemande, les citoyens du Friesland étaient animés par le mienskip, ou sens communautaire. De nombreux Néerlandais, de tout le pays, venaient se cacher dans la province, notamment pour éviter les travaux forcés.

Selon les organisateurs du « Retour des enfants », ce sont les caractéristiques uniques de la province qui ont permis la création de ce réseau de sauvetage d’enfants juifs.

« Pour commencer, les réseaux eux-mêmes étaient importants », raconte Martijn van Dijk, un journaliste d’investigation qui a collaboré au projet.

Martijn van Dijk du projet « Retour des enfants juifs » mis en place dans la province de Friesland (Crédit : Joodsekinderen)

« Par le biais des relations familiales dans la province du Friesland, la région en est venue à tenir un rôle important dans le trafic de ces enfants amenés d’Amsterdam », indique-t-il lors d’un entretien avec le Times of Israel.

« L’autre partie importante de ce ‘réseau’, c’était le rôle actif tenu par les responsables religieux, hommes et femmes, des différentes églises – catholique, protestante, mennonite », continue Martijn van Dijk. « Ils demandaient à leurs communautés respectives d’accueillir ces enfants. Ce sentiment communautaire était très fort et il y avait également le sentiment qu’il fallait aider ceux qui étaient dans le besoin parce que c’était là leur devoir de chrétiens ».

Le journaliste ajoute que l’histoire du rôle tenu par la province dans le sauvetage de ces enfants juifs est « un chapitre qui mérite de l’attention. C’est en particulier le cas maintenant, alors que ses ‘enfants’ sont devenus des personnes âgées », clame-t-il.

« Beaucoup d’enfants ont été sauvés, mais il y aurait pu en avoir davantage. Tout le monde ne leur est pas venu en aide, certains avaient trop peur, d’autres avaient rejoint les nazis ».

Selon Yad Vashem, les citoyens du Friesland n’ont pas été prêts à accueillir les enfants juifs avant le mois de janvier 1943, quand les chefs religieux ont ouvert les premiers refuges pour les enfants « trafiqués » entre Amsterdam et le Friesland.

« Les premières tentatives des groupes d’étudiants résistants, en juillet et en août 1942, de trouver des cachettes dans la province du Friesland ne se sont pas heurtées au manque de volonté mais à l’incrédulité d’une partie de la population locale », selon Yad Vashem, qui a reconnu des étudiants des groupes de résistance d’Amsterdam comme « Justes parmi les nations ».

Des étudiants participent à l’exposition « le retour des enfants juifs » dans la province de Friesland, aux Pays-Bas, au mois de février 2020 (Crédit : Joodsekinderen)

« Les histoires de déportation et d’expulsion étaient tout simplement considérées comme inconcevables en 1942 », continue le musée israélien de la Shoah. « Les étudiants de la résistance ont donc tenté de contourner cet obstacle en disant que les enfants étaient des orphelins de la guerre, originaires de Rotterdam, qui avaient besoin d’une pause dans leur existence ».

Les histoires de déportations et d’expulsions étaient tout simplement considérées comme inconcevables

Les persécutions des Juifs du Friesland avaient commencé tôt, en 1940 – à l’écart des regards curieux dans les villes néerlandaises majeures. Les victimes initiales avaient été envoyées dans des camps de travaux forcés et, à partir de 1942, dans les camps de la mort d’Auschwitz-Birkenau et de Sobibor.

Seuls 200 Juifs de la province du Friesland survivront à la Shoah, et la majorité d’entre eux émigrera en Israël. Une poignée de Juifs vivent encore dans l’une des dix communautés d’avant-guerre, à Leewarden, la capitale de la province.

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