Interview

Trente ans après, un retour place Rabin redonne espoir au bras droit du Premier ministre assassiné

Cette période de novembre était autrefois très douloureuse pour Shimon Sheves, proche collaborateur d'Yitzhak Rabin. Mais alors que les jeunes honorent son héritage et que Trump promeut un accord d'Oslo 'remanié', l'avenir s'annonce meilleur

Shimon Sheves, le 6 novembre 2022. (Crédit : Moshe Shai/FLASH90)

Parmi les dizaines de milliers d’Israéliens qui se sont rassemblés à Tel Aviv, samedi dans la soirée, pour honorer la mémoire de feu le Premier ministre Yitzhak Rabin, il y avait Shimon Sheves, l’un des plus proches confidents du leader assassiné.

Debout sur la place où Rabin avait été assassiné il y a 30 ans, Sheves, qui a été pendant des années le bras droit de Rabin – il avait notamment occupé le poste de directeur-général du bureau du Premier ministre – dit avoir ressenti quelque chose de nouveau, quelque chose de différent.

Ce rassemblement de commémoration, organisé en date du 1er novembre sur la place Rabin, a été le premier à rendre hommage au chef de gouvernement défunt depuis 2021, après cinq années qui ont d’abord été marquées par les confinements induits par la pandémie de COVID-19, puis par les manifestations des opposants au projet de refonte radicale du système de la justice qui était avancé par le gouvernement et enfin, par les mouvements de protestation qui ont appelé à la remise en liberté des otages à Gaza.

« La plus grande surprise pour moi a été de constater le nombre de jeunes qui étaient présents, des jeunes qui n’étaient même pas nés en 1995 lorsque Rabin a été assassiné », confie Sheves au Times of Israel lors d’un entretien.

La scène à laquelle il a assisté samedi soir, ajoute-t-il, lui a rappelé combien la place s’était transformée après l’assassinat de Rabin, le 4 novembre 1995, qui avait été tué à l’issue d’un rassemblement pour la paix par Yigal Amir, un extrémiste de droite. Devenue soudainement un lieu de recueillement et de réflexion, les jeunes s’étaient spontanément retrouvés sur les pavés de la place pour des veillées, pour allumer des bougies, pour partager leur chagrin et leur deuil.

« Et nous voilà, trois décennies plus tard, avec des jeunes qui affluent à nouveau sur la place », dit-il. « Pendant 25 ans, les rassemblements ont principalement attiré des personnes d’un certain âge. Mais samedi soir, la place était remplie de jeunes visages aux yeux brillants qui ont écouté les discours et les chants, qui ont réalisé qu’autrefois, il y avait de l’espoir ici même, et qui ont compris que nous devons retrouver le chemin qui mène à l’espoir ».

Les Israéliens allument des bougies commémoratives pour rendre hommage, dimanche 5 novembre 1995, à l’endroit où le Premier ministre Yitzhak Rabin a été assassiné la nuit précédente. (Crédit : AP PHOTO/Nati Harnik)

Au vu de sa longue collaboration avec Rabin, les deux hommes en étaient arrivés à partager « une véritable intimité », confie-t-il. Des relations qui avaient débuté en 1984, lorsqu’il avait été nommé à un poste de conseiller auprès du ministre de la Défense de l’époque en charge des questions liées aux implantations.

Sheves était progressivement entré dans le cercle restreint de Rabin et, en 1992, il avait orchestré son retour au poste de Premier ministre pour le Parti Avoda. Au fil des ans, Sheves était resté aux côtés de Rabin, souvent 24 heures sur 24.

Des Israéliens assistent à un rassemblement à Tel-Aviv marquant le 30e anniversaire de l’assassinat de l’ancien Premier ministre Yitzhak Rabin. (Crédit : Avshalom Sassoni/Flash90)

Ils connaissaient bien leurs familles respectives et, après le meurtre, Sheves est resté proche de la famille du défunt.

Au cours des années qui ont suivi l’assassinat de Rabin, raconte-t-il, il a travaillé dans le secteur privé et en tant que consultant politique. En 2020, il a publié le livre « Ami », écrit en hébreu, dans lequel il a examiné le leadership qui était celui de Rabin, son rôle en tant que proche collaborateur et la campagne d’incitations à la haine qui avait précédé son assassinat. Sheves travaille actuellement sur La vérité sur un mensonge, un ouvrage qui analyse la manière les politiciens fabriquent, diffusent et ancrent de faux récits dans la culture politique israélienne.

Le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin, à gauche, avec le secrétaire général des Nations unies Boutros Boutros-Ghali et Gad Yaacobi, à droite, ambassadeur d’Israël auprès des Nations unies, le vendredi 12 novembre 1993, à la résidence de Yaacobi à New York. Shimon Sheves, derrière Yaacobi, directeur du cabinet du Premier ministre, écoute. (Crédit : AP Photo/David Karp)

Il s’entretient avec The Times of Israel alors qu’Israël commémore actuellement le 30e anniversaire de l’assassinat de Rabin. Le texte a été édité pour plus de clarté.

Qu’avez-vous pensé de l’anniversaire de l’assassinat de Rabin, cette année ?

Cette année, je ressens quelque chose de complètement différent. Pendant de nombreuses années, la première semaine de novembre a été émotionnellement difficile et douloureuse pour moi. J’évitais certaines commémorations. Mais cette année, en raison de la guerre, de ses implications diplomatiques et de l’engagement constant avec les Américains, mes sentiments sont différents.

Lorsque j’ai lu le plan en 20 points de la Maison Blanche auquel Netanyahu a donné son accord – et en particulier le point 19 [sur la création d’un État palestinien] – j’ai eu l’impression de lire les accords d’Oslo, mais en pire. Il y a quelques années, on parlait de « l’accord du siècle » mais c’est quasiment Oslo, quoique présenté sous une forme différente.

Des personnes assistent à un rassemblement à Tel Aviv, en Israël, le samedi 1er novembre 2025, marquant les 30 ans de l’assassinat du Premier ministre Yitzhak Rabin. (Crédit : AP/Ariel Schalit)

De toute façon, avec ou sans Oslo, il n’y a que deux options : un État binational avec sept millions de Palestiniens à l’ouest du Jourdain ou un accord de séparation, avec des Palestiniens qui seront chargés d’administrer leur vie civile et où Israël conservera la responsabilité de la sécurité régionale. Rabin appelait cette option « un État palestinien au rabais ». Si quelqu’un comme Rabin était aujourd’hui à la tête du pays, nos décisions et nos vies seraient complètement différentes.

Pourquoi n’y a-t-il pas eu de rassemblements commémoratifs sur la place Rabin au cours des cinq dernières années ?

Il y a d’abord eu la COVID-19, puis les manifestations de masse contre le plan de refonte judiciaire, et maintenant, il y a la guerre. Au-delà de tout ça, il y avait une certaine lassitude, tant sur le plan émotionnel que financier. Pendant 25 ans, les rassemblements ont été organisés entièrement par des bénévoles, sans aucun financement institutionnel.

Certaines années, les donateurs ne se sont tout simplement pas manifestés et l’événement n’a pas eu lieu.

Des Israéliens allument des bougies commémoratives à l’occasion du 25e anniversaire de l’assassinat du Premier ministre israélien Yitzhak Rabin, sur la place Rabin, à Tel-Aviv, en Israël, le jeudi 29 octobre 2020. (Crédit : AP/Oded Balilty)

Le gouvernement et le président de la Knesset ont boycotté la cérémonie officielle qui a été organisée cette année pour marquer la journée annuelle de commémoration de Yitzhak Rabin. Que pensez-vous de leur absence ?

C’est une journée nationale de commémoration qui a été établie par la loi. Le gouvernement est tenu d’être présent, et son absence revient à boycotter l’héritage de Rabin. Même le président de la Knesset, qui est tenu par la loi d’assister aux cérémonies nationales, a envoyé l’un de ses adjoints à sa place.

Nous avons vu Netanyahu soumis à des pressions intenses lors de ces mêmes cérémonies, dans le passé.

Un Premier ministre doit être capable de supporter l’inconfort. L’assassinat d’un Premier ministre est un événement traumatisant dans la vie d’une nation et il est tenu de se présenter, de prendre la parole et d’accepter les critiques. Mais certaines personnes en sont tout simplement incapables. C’est ce même manque d’empathie qui l’a empêché de se rendre au kibboutz Nir Oz pendant près de deux ans et de montrer de la compassion à l’égard des familles des communautés frontalières de Gaza, ou encore à l’égard des familles des otages.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu pendant le service commémorant les 20 ans de l’assassinat de l’ancien Premier ministre Yitzhak Rabin, le 26 octobre 2015. (Crédit : Haim Zach/GPO)

Netanyahu n’a pas appuyé sur la gâchette, mais il a été à la tête de la campagne d’incitations à la haine qui avait été lancée contre Rabin. Rabin l’appelait « l’instigateur en chef »

Netanyahu n’a pas appuyé sur la gâchette, mais il a été à la tête de la campagne d’incitations à la haine qui avait été lancée contre Rabin. Rabin l’appelait « l’instigateur en chef ». En 1995, ils étaient censés se rencontrer régulièrement en tant que Premier ministre et chef de l’opposition, mais Rabin avait refusé de le rencontrer, car il le tenait pour responsable des incitations, de sa délégitimation.

Quel est le lien entre votre dernier livre, qui a été publié en hébreu sous le titre Ils ont volé mon pays, et la situation actuelle ?

Le livre décrit la manière dont un groupe idéologique messianique a pris le contrôle de la politique israélienne mainstream, le Likud avec les factions ultra-orthodoxes et nationalistes-religieuses, et comment ce groupe a petit à petit volé le pays pendant plus de 30 ans. Ces gens ont prolongé inutilement la guerre et ils ont laissé les otages en captivité pendant trop longtemps.

Bill Clinton regarde Yitzhak Rabin et Yasser Arafat se serrer la main lors de la signature des Accords d’Oslo, le 13 septembre 1993. (Crédit : Autorisation GPO)

J’ai de mon côté un point de vue différent, qui est qu’Israël doit être un État libéral, démocratique et juif, et que ces gens sont en train de le transformer en un État qui semble avancer, pas après pas, vers les ténèbres. Il ne s’agit pas de refuser d’accepter les résultats des élections, mais de savoir très précisément qui exerce le pouvoir sur le gouvernement.

Vous avez travaillé aux côtés de Rabin pendant des années. Pouvez-vous nous raconter un moment personnel que vous avez vécu avec lui ?

Pendant la campagne des primaires de 1992, nous avons parcouru le pays en voiture et la météo hivernale était épouvantable. Un soir, nous sommes arrivés à la section d’Avoda de Pardes Hanna. Rabin détestait être en retard et il insistait pour que nous arrivions tôt. Le bâtiment était fermé et il était vide, alors nous sommes restés assis dans la voiture, Rabin, le garde du corps et moi. Il pleuvait des cordes dehors. Finalement, le gardien est arrivé et il a ouvert la porte. Quelques personnes sont entrées, peut-être dix ou douze. Rabin a pris une boisson chaude et il a commencé à leur parler comme s’il y avait trois mille personnes dans une salle bondée. Il pensait que chaque électeur méritait qu’on lui parle vraiment.

Le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin regarde sa montre lors d’une réunion du Parti travailliste à Tel Aviv, le 2 septembre 1993. (Crédit : AP/Nati Harnik)

Une autre fois, nous nous sommes rendus en voiture au village arabe de Sulam, qui est situé juste après le kibboutz Merhavia, près d’Afula. La route d’accès était boueuse, avec des égouts à ciel ouvert – tout était dans un état de négligence choquant. Rabin n’arrivait pas à croire qu’un tel endroit pouvait seulement exister en Israël. À la fin de la visite, il est monté dans la voiture et il a déclaré : « Si nous remportons les élections, la première chose que nous ferons sera de construire une route vers Sulam ». Sept mois plus tard, après avoir formé sa coalition, il m’a appelé et il m’a dit : « Vous vous souvenez de Sulam ? Appelez l’administration des routes. Je veux que la route soit terminée avant l’Aïd al-Adha ». Et cela a été fait.

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