Avant le 7-octobre, Sinwar avait averti Israël d’un « séisme » imminent
L'ex-ministre palestinien Sufian Abu Zaida revient sur les tractations secrètes et le message glaçant transmis avant le pogrom
L’ex-ministre de l’Autorité palestinienne Sufian Abu Zaida est revenu en détail sur les négociations en vue d’un échange de prisonniers menées par Israël et le Hamas pendant un an et demi avant le pogrom du 7 octobre 2023, lesquelles ont donné lieu à un avertissement du chef du Hamas de l’époque, Yahya Sinwar, peu avant l’attaque, annonçant un véritable « tremblement de terre ».
Le récit d’Abu Zaida, livré lors d’un entretien avec le réseau panarabe basé en Égypte Alghad TV, vient étayer les révélations selon lesquelles il est l’intermédiaire palestinien qui a fait passer l’avertissement de Sinwar à Israël ainsi qu’aux Émirats arabes unis, comme l’avait laissé entendre le journal Haaretz ce mois-ci. Selon ce dernier, le Premier ministre Benjamin Netanyahu avait été personnellement averti par le dirigeant des Émirats arabes unis que le Hamas préparait une offensive majeure contre Israël, sur la base des propos de Sinwar à Abu Zaida, mais que le Premier ministre avait étouffé l’information sans en informer les responsables de la sécurité israélienne.
Netanyahu a démenti mais une source émiratie au fait de la conversation l’a confirmé au Times of Israel. Abu Zaida a lui aussi corroboré ce point.
Abu Zaida a expliqué que le canal de discussion avait été lancé à la mi-mars 2022, lorsque Ghazi Hamad, membre du bureau politique du Hamas, l’avait contacté. Les deux hommes se connaissaient avant cela, a-t-il précisé, depuis qu’ils avaient fait de la prison en Israël, en 1989, pour leurs activités au sein du Fatah et du Hamas.
« Il m’a demandé de parler de la possibilité d’un échange de prisonniers », explique Abu Zaida, ex-ministre des Affaires des prisonniers au sein de l’Autorité palestinienne.
À l’époque, le Hamas détenait les civils israéliens Avera Mengistu et Hisham al-Sayed, qui s’étaient rendus d’eux-mêmes à Gaza, ainsi que les corps de deux soldats de l’armée israélienne, Hadar Goldin et Oron Shaul.
Selon Abu Zaida, les deux hommes se sont rencontrés une semaine plus tard et Hamad lui a confié que les négociations n’avaient « pas du tout progressé » en sept ans. Avant d’accepter de s’impliquer, Abu Zaida dit avoir demandé la confirmation que la démarche avait bien été autorisée par la direction du Hamas à Gaza.
« As-tu un mandat pour cela ? », se souvient avoir demandé Abu Zaida à Hamad. Selon Abu Zaida, Hamad lui aurait répondu : « Oui. J’ai obtenu l’accord d’Abu Ibrahim Sinwar pour discuter avec toi et te demander de l’aide sur ce dossier », en parlant de Sinwar par son nom de guerre.
Abu Zaida ajoute avoir contacté un officier du Shin Bet à la retraite qui avait une expérience dans les négociations et lui avoir demandé de relayer la proposition. Deux jours plus tard, l’ex-officier lui a confirmé que le message avait été transmis et que des responsables israéliens allaient le contacter.
Abu Zaida a ensuite rencontré des représentants israéliens désireux de s’assurer qu’il agissait bien sur autorisation du Hamas. Il leur a répondu que Hamad lui avait assuré que le mandat émanait de la plus haute autorité du groupe à Gaza.
En juillet 2022, Abu Zaida dit avoir rencontré Sinwar en personne et lui avoir demandé de définir ses priorités en vue d’un échange. Selon Abu Zaida, Sinwar a qualifié cet accord d’« accord humanitaire » et fait des catégories – femmes, mineurs, malades, détendus de longue date et prisonniers liés à l’accord de 2011 pour la libération du soldat israélien captif Gilad Shalit à nouveau arrêtés depuis -.
Selon Abu Zaida, le chef du Shin Bet de l’époque, Ronen Bar, a souhaité le voir pour savoir quelles étaient les conditions du Hamas. Il lui aurait dit que l’accord devait tenir compte de certaines questions de la plus haute importance pour Sinwar, à savoir les prisonniers de longue date et le refus israélien de libérer des prisonniers de sécurité palestiniens accusés d’avoir tué des Israéliens.
Selon Abu Zaida, Bar lui aurait dit que la conclusion d’un accord pourrait donner lieu à de grands changements à Gaza, notamment un plus grand nombre de permis de travail en Israël pour les Palestiniens et des mesures concernant l’électricité, la réhabilitation et la reconstruction. Selon Abu Zaida, Bar lui aurait dit qu’en cas d’accord, « tout serait possible ».
Abu Zaida dit avoir informé Sinwar, Hamad et le haut responsable du Hamas Rawhi Mushtaha, du fait qu’Israël avait levé ce qu’il avait présenté comme un obstacle concernant les prisonniers de longue date. Les contacts seraient alors passés à ce qu’il qualifie de « négociations sérieuses », portant notamment sur le nom des prisonniers susceptibles de faire partie de l’échange, bien que le processus ait piétiné à plusieurs reprises au cours de l’année suivante.
En septembre 2023, aucun accord n’avait été conclu.
Selon Abu Zaida, Sinwar lui aurait alors demandé de transmettre un message sans équivoque à Israël : « Avant la fin septembre, nous mettrons sur la table les documents qui provoqueront un véritable tremblement de terre dans le dossier de l’échange de prisonniers, qu’ils se préparent à vider les prisons. »
Abu Zaida dit avoir vérifié avec Sinwar s’il voulait réellement que ces mots exacts soient transmis. « Absolument… mot pour mot », lui aurait répondu Sinwar. Pour éviter tout malentendu, Abu Zaida a indiqué avoir transmis l’avertissement en arabe et en hébreu.
« Moins d’une demi-heure plus tard, ils m’ont appelé pour me dire : « Êtes-vous sûr que c’est le message ? » », se rappelle-t-il. Abu Zaida a confirmé et a été convoqué pour une réunion d’urgence, le lendemain à 9 heures du matin, à Ashkelon. Selon lui, un responsable identifié sous le nom d’« Oscar », décrit comme le commandant du district sud, et le chef de l’équipe de négociation Adi Rotem étaient présents : on lui aurait dit que les membres de l’équipe de sécurité israélienne n’avaient « pas dormi de la nuit ».
Les autorités israéliennes voulaient savoir ce que Sinwar entendait concrètement par
« documents » et « tremblement de terre », souligne Abu Zaida, et si le chef du Hamas était en colère ou agité lorsqu’il avait délivré le message. « Je leur ai dit que non, il n’était ni agité ni en colère. Il était tout-à-fait calme », ajoute Abu Zaida.
Pendant ce temps, Sinwar a voulu savoir si son avertissement était parvenu à ses destinataires. Ne disposant pas d’un canal de communication direct avec Sinwar, Abu Zaida dit avoir informé Hamad et d’autres responsables du Hamas que le message avait été transmis. Le mois de septembre s’est achevé sans que les « documents » promis n’apparaissent, explique-t-il, et la portée réelle de la menace de « tremblement de terre » est demeurée floue.
Abu Zaida est retourné à Gaza le 5 octobre et devait voir Sinwar le 8 octobre. C’était sans compter sur le 7-octobre, jour où des terroristes emmenés par le Hamas ont envahi le sud d’Israël, tué plus de 1 200 personnes, principalement des civils, et fait 251 otages séquestrés par la suite à Gaza.
Ce nouveau récit apporte un éclairage supplémentaire sur les informations publiées dans Haaretz par les journalistes Shlomi Eldar et Ruti Yuval au sujet de cet avertissement. Leur enquête indiquait en effet qu’Abu Zaida, un proche de l’ex-haut responsable du Fatah Mohammed Dahlan — qui vit aux Émirats arabes unis et conseille le président émirati Mohammed ben Zayed —, avait transmis le même message au dirigeant des Émirats. Ben Zayed a interprété cet avertissement comme le signe que le Hamas se préparait à la guerre et s’est empressé de le transmettre personnellement à Netanyahu.
Haaretz n’avait désigné Abu Zaida que sous le pseudonyme « Coal Eyes », avant que ce dernier ne confirme qu’il s’agissait bien de lui.
Abu Zaida a déclaré cette semaine que peu de temps avant le 7-octobre, les discussions étaient sur le point d’aboutir à un accord et que cette médiation avait vocation à éviter une détérioration de la situation à Gaza.