Un rapport d’une organisation soutenant Tsahal révèle des abus financiers et une culture toxique
Selon les critiques, le président a consolidé son pouvoir et trahi la confiance des donateurs ; l'organisation est accusée de détenir d'énormes réserves d'argent, mais de continuer à collecter des fonds
JTA – Une organisation caritative américaine ayant collecté des centaines de millions de dollars en promettant de répondre aux besoins urgents des soldats israéliens après le début de la guerre à Gaza est aujourd’hui en proie à des troubles internes en raison d’accusations de mauvaise gestion financière, de favoritisme et de culture toxique sur le lieu de travail.
Cette crise qui secoue l’organisation « Friends of the Israel Defense Forces », également connue sous son acronyme FIDF, (littéralement, « les amis de Tsahal ») se concentre sur le président du groupe, Morey Levovitz, accusé de consolider son pouvoir, d’attribuer des contrats à des associés sans contrôle et d’autoriser des dépenses somptuaires qui, selon certains, trahissent la confiance des donateurs.
Ces accusations ont été rendues publiques la semaine dernière dans un article publié par l’important média israélien Ynet, citant un rapport issu d’une enquête interne commandée par le conseil d’administration du groupe en début d’année.
À la suite des révélations de Ynet, FIDF a reconnu l’existence du rapport. L’organisation a également fait savoir qu’elle préparait une réponse à ce document de 18 pages, rédigé par une équipe de deux membres du conseil d’administration et un avocat travaillant de longue date pour le groupe.
« FIDF a ouvert une enquête interne dès qu’elle a pris connaissance des accusations qui la visaient », a annoncé le groupe dans un communiqué transmis à la Jewish Telegraphic Agency. « Nous prenons ces questions extrêmement au sérieux. Notre conseil d’administration et notre équipe de direction évaluent et traitent activement les problèmes soulevés. Ils prennent les mesures appropriées pour y répondre rapidement et de manière responsable.”
Pour faire face à la crise, le groupe a engagé un cabinet d’avocats et une société de relations publiques, selon un e-mail interne envoyé lundi aux salariés par le comité exécutif du conseil d’administration de FIDF.
« Notre comité exécutif avait déjà engagé un cabinet d’avocats spécialisé dans les organisations à but non lucratif, qu’il avait chargé d’examiner les moyens à notre disposition pour renforcer nos politiques et procédures en interne », lit-on dans cet e-mail obtenu par la JTA. « Nous avons également embauché une firme de relations publiques pour nous aider à mieux communiquer sur la situation avec nos donateurs, nos employés et les médias. »
Fondée en 1981 et basée à New York, FIDF est une importante organisation caritative juive qui collecte des fonds au profit des soldats israéliens. Le groupe compte 25 succursales à travers le pays, ainsi que des centaines d’employés et de bénévoles.
Les événements de collecte de fonds de FIDF ont attiré de nombreuses célébrités comme le boxeur à la retraite Mike Tyson, la star hollywoodienne Ashton Kutcher et le musicien Pharrell Williams. Parmi les donateurs, on dénombre certains des plus célèbres milliardaires philanthropes du pays: la famille Adelson, le fondateur de Home Depot, Bernie Marcus, le fondateur d’Oracle, Larry Ellison et le magnat du divertissement Haim Saban, qui siège au conseil d’administration du groupe.
Le groupe avait reçu des sommes sans précédent après le lancement en urgence d’une campagne de collecte de fonds en réponse à l’attaque des terroristes palestiniens du Hamas contre Israël, le 7 octobre 2023.
Le total des fonds récoltés en 2023 s’élevait à environ 280 millions de dollars selon les états financiers vérifiés de FIDF, soit presque le triple des 100 millions de dollars que FIDF avait prévu de lever au début de cette année, a révélé un document budgétaire interne obtenu par la JTA.
FIDF était déjà l’une des principales organisations de collecte de fonds parmi les institutions juives américaines. C’est en outre probablement elle qui, de tous les organismes de bienfaisance, a recueilli le plus de fonds pour soutenir Israël après le 7 octobre. La seule campagne connue pour avoir récolté des sommes plus importantes est celle de l’ensemble du système de la fédération juive, qui avait obtenu 850 millions de dollars auprès de dizaines d’organisations représentant 400 communautés juives à travers l’Amérique du Nord.
L’augmentation exceptionnelle des dons à FIDF a traduit un souhait général, chez les Juifs américains, de manifester leur soutien après la perte de centaines de soldats de l’armée israélienne le 7 octobre, et celle de centaines de victimes supplémentaires dans les combats qui ont suivi, durant une guerre encore en cours qui a exigé une mobilisation presque inédite de la réserve militaire.
« Je suis l’un des nombreux rabbins fermement convaincus par les actions de FIDF, et je m’assure que mes fidèles savent ce qu’ils ont à faire – nous nous efforçons de faire de notre mieux pour la soutenir », a déclaré l’an dernier à la JTA Joshua Kalev, qui dirige une congrégation du Sud de la Californie et entretient des liens de longue date avec FIDF.
Plusieurs membres de la congrégation de Kalev ont des enfants qui servent dans l’armée israélienne en tant que soldats seuls et reçoivent le soutien de FIDF parce qu’à l’inverse des combattants « classiques », ils n’ont pas de famille en Israël.
Ce programme est l’une des nombreuses initiatives de longue date de FIDF soutenant les soldats en dehors des terrains de combat. La campagne d’urgence de l’organisation a permis de payer du matériel médical, des articles de toilette et des vêtements, la reconstruction d’une base militaire endommagée par le Hamas et le traitement des soldats souffrant de SSPT acquis au combat. Selon le rapport de fin d’année pour 2024, le groupe a transféré 101 millions de dollars à Israël en financement d’urgence, tout en engageant un total de 250 millions de dollars sur une période pluriannuelle.
Parallèlement à l’augmentation du soutien, FIDF a également suscité des critiques visant ses communications publiques et ses dépenses.
L’année dernière, Arnie Draiman, un consultant étudiant les différents organismes de bienfaisance pour le compte de donateurs cherchant à soutenir des causes liées à Israël, s’est penché sur le cas de FIDF au nom de l’un de ses clients.
Après avoir exhumé les déclarations de revenus de FIDF, il a demandé au groupe de lui fournir des informations supplémentaires, ainsi qu’il l’avait fait auparavant pour des centaines d’autres organismes de bienfaisance. Mais certains éléments ont retenu l’attention de Draiman. Il s’est notamment demandé pourquoi une organisation à la tête de si importantes réserves continuait à solliciter les donateurs pour qu’ils offrent davantage.
« FIDF est le parfait exemple de l’organisation à but non lucratif détenant tellement d’argent qu’elle ne sait pas quoi en faire », a-t-il écrit dans une note résumant ses réflexions. « Elle s’accroche à cet argent en prévision du ‘jour de pluie’, comme le dit le proverbe… malgré le fait que l’ouragan reste à l’extérieur. Votre argent sera-t-il utilisé ? Qui sait ? Stagnera-t-il quelque part pendant des années ? Sûrement. »
Lorsqu’il a tenté d’obtenir des explications, FIDF lui a répondu que cet argent avait été assigné par les donateurs et ne pouvait donc pas être utilisé pour des besoins d’urgence.
« Je suis sidéré de voir FIDF détenir cette somme d’argent et dire ensuite: ‘On ne peut pas y toucher’. Mais avez-vous demandé au donateur si vous ne pouviez pas faire quelque chose avec cet argent ? Il y a une guerre en cours », avait à l’époque déclaré Draiman à la JTA.
Michael Pycher, un ancien partisan de FIDF, a été tellement déçu par le groupe qu’il a finalement décidé de le dénoncer dans une publication largement partagée sur Instagram.
« Des dizaines de milliers de soldats israéliens mendiaient et mendient encore des produits de première nécessité auprès de familles américaines pendant une période critique avec des besoins décuplés. Et FIDF profite d’une population juive généreuse et en proie à la panique, et récolte des centaines de millions de dollars pour elle-même », a-t-il posté en avril dernier. « C’est honteux et pathétique. »
Le critique le plus constant et virulent de FIDF est peut-être Daniel Mael, un entrepreneur basé à New York qui dirige le groupe Unit 11741, une initiative informelle visant à approvisionner les soldats israéliens en casques et autres matériels de combat à l’aide de dons.
L’action de Mael s’inscrit dans le cadre d’une initiative citoyenne mondiale, qui a fait don de centaines de millions de dollars d’équipements de protection et de combat à des soldats individuels pour remédier aux pénuries persistantes. L’armée nie officiellement l’existence de telles pénuries et interdit aux soldats de recevoir de tels dons mais, sur le terrain, les gradés avouent souvent participer eux-mêmes à des collectes de fonds non autorisées, ou avoir fermé les yeux à leur sujet.
Parce que FIDF est un partenaire officiel de l’armée israélienne, elle ne peut pas donner – et ne donne pas – d’équipement de combat, et se concentre plutôt sur le soutien dont l’armée a besoin en dehors des champs de bataille. Mais le groupe ne s’est pas toujours plié aux directives des militaires. En 2010, l’armée a demandé à FIDF de cesser de mettre des donateurs en contact avec des soldats sans autorisation. Un rapport de 2016 du contrôleur de l’État d’Israël a révélé que FIDF avait ignoré l’ordre, et poursuivi la pratique en violation des directives reçues.
Mael et d’autres critiques accusent FIDF de manquer de transparence lorsqu’elle dit répondre aux besoins les plus urgents des soldats, alors que les soldats continuent de solliciter de l’argent en ligne pour obtenir des casques, ceux qui leur sont fournis par l’armée datant de plusieurs décennies ou étant endommagés. De plus, selon ces mêmes critiques, en respectant la ligne militaire selon laquelle il n’y a pas de pénurie, FIDF dénigre également les autres campagnes populaires de dons, provoquant la réticence des donateurs à participer.
« Je ne demande même pas à FIDF d’assumer la responsabilité de régler la crise de l’équipement, même si le fait qu’elle l’évite soit révélateur », a indiqué Mael à JTA, résumant son point de vue. « Je lui demande simplement d’arrêter de manipuler les soldats et la population. Les soldats, les veuves et les orphelins méritent une organisation qui les soutient honnêtement, sans tromperie, fraude ou narratif égoïste. »
Mael a choisi de diffuser ses revendications contre FIDF via des vidéos sur YouTube et un blog sur Substack. Il est passé à l’action après que Ynet a annoncé la semaine dernière que l’organisation avait mené une enquête interne révélant des accusations de mauvaise gestion. Le rapport n’a pas abordé les préoccupations concernant les réserves de trésorerie gonflées de FIDF ou sa politique contre le don d’équipements de protection. Mael l’a toutefois cité comme une preuve supplémentaire de « l’échec moral » qu’il dénonce depuis longtemps.
« Comment FIDF a amassé une fortune, l’a thésaurisée et a distribué des tongs alors qu’Israël vivait ses heures les plus sombres », peut-on lire dans le sous-titre d’un récent article de blog de Mael.
Avec son style percutant et informatif, Mael s’est bâti une communauté au sein même de FIDF, amenant des proches du groupe à lui fournir un flux constant de correspondance impliquant des membres du conseil d’administration et des donateurs.
Dans des emails internes, FIDF a évoqué l’inquiétude croissante suscitée par l’ouverture d’une enquête en début d’année. Le groupe a reconnu que son personnel lisait les informations sur cette crise dans la presse et sur les blogs.
Selon Ynet, le rapport issu de l’enquête brosse le tableau d’une organisation aux prises avec un dysfonctionnement et une centralisation du contrôle. Au coeur de la tourmente se trouve Levovitz, le président du conseil d’administration, accusé d’avoir écarté les cadres supérieurs, contourné les contrôles internes et traité l’organisme de bienfaisance comme s’il s’agissait de sa propriété.
D’après des informations de Ynet, Levovitz a assumé le contrôle effectif quotidien de l’organisme de bienfaisance, marginalisant le PDG de FIDF, Steve Weil, et déclarant fréquemment au personnel : « Le metteur en scène, c’est moi ». Le rapport expliquerait aussi comment des contrats auraient été attribués à des personnes et des entreprises présentant des liens personnels ou professionnels avec Levovitz. Il est notamment question d’un contrat de voyages alloué sans appel d’offres à Ortra, une société israélienne ayant mis en place des délégations de donateurs pour le compte de FIDF.
Le rapport décrit également le modèle de dépenses fastueuses adopté par Levovitz lui-même, incluant près de 53 000 dollars de remboursements personnels pour des frais de voyage et d’hébergement haut de gamme – des frais qui, selon les membres du conseil d’administration, pourraient constituer une violation des propres politiques financières du groupe, a rapporté Ynet.
Ces tensions ont également touché les sections régionales de FIDF. À San Francisco, l’une des plus généreuses communautés de donateurs, la section locale a gelé ses contributions après que son directeur a été licencié sans explication. Le rapport qualifie cette décision d’échec stratégique risquant de s’aliéner les donateurs et de nuire au moral de la région, a fait savoir Ynet.
Le départ du conseiller juridique du groupe, Stephen Rubin, qui a démissionné après avoir été exclu des délibérations internes, a également alarmé les partisans de longue date, d’après Ynet. Rubin appartenait à l’organisation depuis plus de quatre décennies. Son absence, alerte le rapport, a rendu le conseil d’administration plus vulnérable aux manquements juridiques et a affaibli la veille institutionnelle.
Les employés interrogés au cours de l’enquête ont décrit un lieu de travail marqué par la peur, le dysfonctionnement et le manque de clarté de la direction, selon Ynet. Certains ont rapporté au conseil qu’ils hésitaient à s’exprimer en interne par crainte de représailles. Dans plusieurs services, le roulement du personnel s’était accéléré et des baisses de moral avaient été signalées.
Quelques donateurs ont appelé à la démission ou à l’éviction de Levovitz, mais le conseil d’administration ne s’est pas encore réuni depuis que le rapport a été rendu public.
Pour Mael, même si le rapport ne fournit pas de réponse à ses principales critiques et que des changements doivent encore être apportés, l’examen actuel de l’organisation constitue une évolution à saluer.
« FIDF a admis publiquement qu’elle connaissait certains problèmes », a-t-il récemment écrit. « C’est maintenant que débute la tâche la plus difficile : la remise en ordre. »