Une appli propose aux visiteurs d’Auschwitz des témoignages géolocalisés de survivants
Baptisée 'Les Derniers', l'application pédagogique utilise des entretiens courts avec des rescapés pour éclairer les visiteurs sur les crimes nazis dans les camps d'extermination
La vidéo ne dure que 41 secondes, mais elle laisse une forte impression. David Schaecter, rescapé de la Shoah, évoque son voyage cauchemardesque en train vers Auschwitz en 1941, alors qu’il avait 11 ans. Transféré plus tard au camp de Buchenwald, Schaecter, né en République tchèque, était le seul survivant d’une famille élargie qui comptait 105 membres. Arrivé aux États-Unis après la guerre, il s’est retrouvé à Miami Beach, où il a créé un mémorial de la Shoah avec d’autres survivants. Aujourd’hui, il fait partie des nombreux survivants qui transmettent leurs souvenirs au moyen d’une application accessible au public.
Intitulée « Les Derniers », cette application (téléchargeable sur l’Apple Store ou sur Google play) est la dernière initiative d’un projet plus vaste portant le même nom et dirigé par les françaises Sophie Nahum, la fondatrice, et Leslie Gelrubin Benitah.
Lancé en France sous le nom de « Les Derniers » — une série de courts entretiens avec des survivants de la Shoah — le projet s’est étendu à d’autres entretiens similaires dans le monde entier, y compris aux États-Unis et en Israël, et a donné lieu à un film documentaire, « Les Derniers d’Auschwitz », qui a été projeté lors du récent Festival du film juif de Miami.
Le documentaire est visible gratuitement sur la plateforme YouTube.
Selon Gelrubin Benitah, les visiteurs d’Auschwitz peuvent utiliser l’application géolocalisée « Les Derniers » pour se connecter aux témoignages pré-enregistrés des survivants concernant des zones spécifiques du tristement célèbre camp de la mort.
« Toutes les vidéos que nous avons recueillies auprès des survivants, en particulier sur Auschwitz, sont géolocalisées très précisément à l’endroit où l’histoire s’est déroulée », a déclaré Gelrubin Benitah, une juive française basée à Miami, lors d’une interview accordée au Times of Israel.
Elle espère que les utilisateurs de l’application qui se promènent sur le site de l’ancien quai de gare d’Auschwitz pourront un jour accéder, sur leur téléphone, à « cinq, six, sept témoignages, [chacun] de 30, 40 secondes, très courts, de survivants qui vous disent exactement où ils sont sortis du train pour la sélection ».
L’application a été lancée à l’occasion de la Journée internationale de commémoration de la Shoah, en janvier. Elle comprend une carte du monde que l’on peut faire défiler pour trouver 130 témoignages géolocalisés de survivants. Si l’on zoome sur la Pologne, on trouve 14 témoignages de ce type, dont 10 concernent Auschwitz.
Les quatre grands-parents de Gelrubin Benitah ont survécu au génocide en Pologne. Ses grands-parents paternels, Yitzhak et Bajla Gelrubin, ont survécu aux ghettos de Lodz et de Varsovie, ainsi qu’à Auschwitz. Ses grands-parents maternels, Nusia et Dawid Birenbaum, se sont échappés en se cachant dans une forêt.
Il y a trois ans, Gelrubin Benitah a pris connaissance du projet de Sophie Nahum consistant à réaliser de courtes interviews vidéo avec les derniers survivants.
« J’avais l’impression que rien n’avait encore été fait pour la jeune génération », a déclaré Gelrubin Benitah, ajoutant que la génération Z a « une durée d’attention très courte ».
Sa réaction au projet de Nahum ? « Je l’ai vraiment adoré, j’ai pensé que c’était une excellente approche, je l’ai soutenu tout de suite, j’ai donné de l’argent… je l’ai présentée à d’autres donateurs et à des survivants que je connaissais. »
Depuis lors, elles ont produit 160 vidéos à ce jour. De même, les deux femmes ont produit un autre projet de Gelrubin Benitah : « Milk and Honey, Blood and Tears », un documentaire sur le kibboutz Beeri, qui a été ravagé lors du pogrom mené contre Israël le 7 octobre 2023 par des milliers de terroristes palestiniens.
Lors de ce massacre, le pire pour les Juifs depuis la Shoah, plus de 1 200 personnes, pour la plupart des civils, ont été assassinées et 251 personnes ont été prises en otages dans la bande de Gaza. 59 y sont encore à ce jour.
« Au cours des 15 derniers mois, chaque fois que je parle à un survivant, je lui demande ce qu’il pense du monde d’aujourd’hui, ce qu’il ressent », a déclaré Gelrubin Benitah. « Ils sont tous tellement — j’aimerais dire ‘bouleversés’, mais le mot n’est pas assez fort — bouleversés par la montée, la vague d’antisémitisme qui sévit dans le monde. Ils n’auraient jamais imaginé voir cela de leur vivant ».
Pas seulement les horreurs d’Auschwitz
Gelrubin Benitah considère ces vidéos comme une réponse à l’antisémitisme et au négationnisme.
Le récit fait par Schaecter de son cauchemar dans le wagon à bestiaux est liée sur l’application au site de l’ancienne Judenrampe. L’application relie le site de la chambre à gaz/crématorium III, plus à l’ouest, au témoignage du Juif français Robert Wajcman, qui déclare à la caméra, en français, qu’il « était un squelette ambulant » à son retour de captivité, ne pesant que 16 kg.
Evelyn Askolovitch, Juive néerlandaise, a été incarcérée dans son enfance à Bergen-Belsen, mais elle partage un souvenir tragique lié à Auschwitz : C’est là que tous ses camarades de classe, à l’exception de quatre d’entre eux, ont été gazés à mort, comme 230 000 autres enfants au cours de l’existence du camp, d’après la vidéo.
Selon l’encyclopédie de la Shoah, le nombre total de morts à Auschwitz s’élève à environ 1,1 million, dont 960 000 Juifs. Dans ce contexte, Gelrubin Benitah a critiqué la gestion actuelle du site d’Auschwitz, ajoutant que c’est ce qui l’a motivée à créer l’application.
« Aujourd’hui, Auschwitz est sous le contrôle… de la Pologne. La façon dont ils présentent la visite est quelque peu biaisée. Ils mettent l’accent sur les victimes et les témoignages des déportés polonais, sans nécessairement se concentrer sur les Juifs. »
Gelrubin Benitah a cité une autre motivation pour développer l’application, liée au nombre décroissant de survivants encore en vie : « Dès mon premier voyage à Auschwitz, c’était un privilège de m’y rendre avec des survivants. Lorsque vous accompagnez un survivant, l’expérience est vraiment différente. Pour être honnête, en 2025, combien de survivants pourront faire ce voyage ? »
Elle attribue à un ami du milieu français de la technologie un rôle clé dans le développement de l’application : Philippe Corrot, cofondateur et codirecteur général de la société de commerce électronique Mirakl.
« Il a créé l’une des licornes les plus célèbres de France et d’Europe », a déclaré Gelrubin Benitah à propos de Mirakl. « C’est le roi de la
technologie », a-t-elle ajouté. « Et il se trouve qu’il a les mêmes antécédents familiaux que moi. Il y a un an — un peu plus — il est revenu de Pologne et a dit : ‘Je pense que nous devrions vraiment le faire, faire cette application…’ Il a adoré l’idée, il a dit que c’était génial, super utile, allons-y. »
« Il est de notre responsabilité d’utiliser tous les outils à notre disposition pour préserver ces leçons et promouvoir la tolérance, la compréhension et l’humanité », a déclaré Corrot au Times of Israel par courriel.
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