Une étude révèle comment les Cananéens transportaient les ânes d’Égypte il y a 4 700 ans

L'analyse isotopique de dents trouvées sur des squelettes d'ânes montre que des ânesses de grande valeur étaient importées pour être enterrées rituellement sous les maisons

Il y a environ 4 700 ans, quatre ânesses exotiques avaient parcouru des centaines de kilomètres pour relier l’Égypte à Canaan. Au bout de leur périple, elles avaient été sacrifiées et enterrées sous des maisons bourgeoises. Curieusement, à peu près à la même époque, dans la même colonie cananéenne, un âne local avait été dépecé et servi à la table du dîner.

Une nouvelle étude basée sur l’analyse des dents de ces animaux – une étude qui a été publiée mercredi dans la célèbre revue PLOS ONE – éclaire le regard que portaient les Cananéens sur les animaux importés et locaux. Elle prouve également les liens qu’entretenaient, à l’époque, l’Égypte et Canaan – des liens que les spécialistes ont considéré comme inexistants pendant longtemps.

Les chercheurs ont utilisé des analyses isotopiques multiples pour remonter à l’origine de quatre squelettes d’ânes datant de l’âge du bronze ancien 3 (de l’an 2900-2600 à l’an 2550 avant l’ère commune), des ossements qui ont été découverts à Tell es-Safi/Gath, un site situé dans le centre de l’Israël moderne, à une vingtaine de kilomètres de la côte. Un millénaire et quelques siècles plus tard, la ville était devenue célèbre en tant que lieu de naissance du géant philistin et ennemi juré du roi David, Goliath.

Tous les squelettes des ânes sacrifiés ont été trouvés dans des fosses peu profondes de 20 à 30 centimètres sous le sol. Le premier a été identifié en 2008 et les trois autres en 2016. La seule mandibule d’âne dépecé qui a été utilisée pour la comparaison a été découverte en 2017.

Le premier âne a été déterré avec la tête complètement coupée, placée sur l’abdomen. Les trois autres ont été retrouvés intacts, les membres rassemblés. Tous étaient orientés vers l’Est.

Photo d’illustration : Un squelette d’âne datant de l’âge du bronze ancien 3 (environ 2700 avant notre ère) trouvé lors des fouilles de la ville biblique de Gath. (Crédit :Tell es-Safi/Projet archéologique de Gath)

« La première sépulture d’âne avait déjà été découverte quand j’ai rejoint les fouilles de Safi », explique Elizabeth Arnold de la Grand Valley State University à Allendale, Michigan, qui a contribué à rédiger l’article. Son domaine d’expertise porte sur les restes d’animaux et sur les analyses isotopiques.

« Lorsque nous avons procédé à l’analyse isotopique des dents de l’ânesse, il s’est avéré qu’elle était venue et qu’elle avait été sacrifiée à Safi à la fin de sa vie », commente Arnold lors d’un entretien téléphonique avec le Times of Israel par téléphone. « Je n’arrêtais pas de dire à tout le monde en plaisantant : ‘Trouvons d’autres ânes’. Et puis, de manière un peu inattendue, ils ont accepté et nous avons trouvé les autres ».

Un long trajet d’isotopes

L’analyse isotopique peut être effectuée sur des ossements ou sur des dents et elle permet d’étudier les isotopes de strontium, de carbone et d’oxygène. Ces trois types d’isotopes sont présents dans le sol, dans la végétation et dans l’eau. Les animaux et les êtres humains absorbent ces éléments par le biais de leur alimentation, et ils se retrouvent comme « enfermés » dans les dents ou dans les os, ce qui donne aux scientifiques une « empreinte digitale » des lieux où ils ont vécu.

Elizabeth Arnold de la Grand Valley State University (à droite) et Tina Greenfield de l’Université de Winnipeg (à gauche) examinent un squelette d’âne à Tell es-Safi/Gath, dans le centre d’Israël, dont l’origine égyptienne a été dévoilée dans un article publié sur PLOS ONE le 9 juillet 2025. (Crédit : Aren Maeir)

Dans le cas des ânes de Safi, les chercheurs ont analysé leurs dents, examinant les trois types d’entre elles. Ils sont parvenus à obtenir des résultats cohérents à chaque série de tests.

Arnold et son équipe ont découvert que pendant la majeure partie de leur vie, les quatre ânes avaient mangé des végétaux très secs qui étaient alors répandus dans la vallée du Nil – par opposition à la végétation locale de Safi – les signatures d’oxygène des ossements correspondant à celles de la vallée du Nil.

Les animaux étaient âgés d’environ cinq ans lorsqu’ils sont morts. (Les ânes modernes vivent jusqu’à 40 ans).

« L’une des choses qui m’ont surprise, c’est que dans la mesure où nous pensions qu’il s’agissait d’animaux de traite, je me serais attendue à ce que les isotopes montrent qu’ils allaient et venaient entre l’Égypte et Safi, mais ce n’est pas le cas », explique Arnold. « Ils ont passé la première partie de leur vie en Égypte, puis ils sont venus à Safi et ils ont été sacrifiés ».

Les résultats de l’étude démontrent également que les liens entre l’Égypte et Canaan ont persisté au début de l’âge du bronze 3. Dans le passé, les chercheurs s’accordaient à dire que, contrairement aux échanges commerciaux et autres liens qui existaient au cours des siècles précédents, ces relations avaient pratiquement disparu.

« Nous avons maintenant des preuves très claires et directes de cette association avec l’Égypte – une association qui était manifestement appréciée », indique Arnold.

Pour illustrer la grande valeur de ces équidés, la chercheuse note qu’elle a été stupéfaite de découvrir que non seulement tous ces ânes étaient des ânesses, mais qu’elles étaient également en âge de se reproduire : « Il s’agissait d’animaux de grande valeur à sacrifier », fait-elle remarquer.

Dans le cas utilisé pour comparaison – la mandibule de l’âne dépecé – les isotopes ont montré que cette mandibule, ainsi que les os de moutons dépecés et d’autres animaux trouvés sur le site, étaient tous d’origine locale.

Arnold explique que les chercheurs ont utilisé l’analyse au carbone 14 des restes organiques découverts dans les mêmes strates archéologiques que les animaux pour dater les ânes, mais qu’ils n’ont pas pu effectuer ce travail directement sur les squelettes en raison du manque de spécimens viables.

Figurines d’âne de l’âge du bronze ancien provenant d’Azor et de Tzomet Harish exposées au Musée d’Israël sur une photo non datée. (Crédit : Elizabeth Arnold)

L’absence de restes organiques a également empêché les scientifiques d’extraire de l’ADN, ce qui leur aurait permis d’en savoir plus sur l’apparence des ânes.

Ce n’est pas la première fois que des sépultures d’ânes sont trouvées dans la région.

Deux sépultures rituelles de ce type qui dataient de la même période ont, par exemple, été découvertes dans la ville voisine de Tel Azekah. C’est néanmoins la première fois que les chercheurs ont retracé l’origine géographique des animaux.

« J’espère que nos résultats encourageront d’autres chercheurs à faire de même », s’exclame Arnold.

Une mezuzah sous forme d’âne ?

Au début de l’âge du bronze 3, Safi était l’une des villes fortifiées de la région.

« C’était l’une des villes moyennes ou grandes de Canaan à l’époque », déclare le professeur Aren Maeir de l’université Bar-Ilan, l’un des auteurs de l’article et directeur des fouilles à Tell es-Safi/Gath depuis de nombreuses années.

Selon Maeir, s’il n’y a pas de preuves archéologiques ou de sources écrites précises, il est probable que les habitants de la ville étaient culturellement cananéens ou qu’ils faisaient partie de la population sémite vivant dans plusieurs cités-États de la région – une population qui, des siècles plus tard, serait consignée dans la Bible et d’autres textes anciens.

Aren M. Maeir sur le site de Tell es Safi/Gath, été 2021. (Autorisation)

Avant même de recevoir les résultats sur l’origine du premier âne, les archéologues avaient déjà émis l’hypothèse que le quartier qu’ils fouillaient abritait des commerçants.

« Sur la base de la culture matérielle, nous pensons que les résidents étaient peut-être des marchands », confie Maeir au Times of Israel par téléphone.

L’archéologue explique que les ânes étaient les animaux préférés pour le transport des charges à cette époque.

« Ce n’est que plus tard que les chevaux sont devenus plus populaires », ajoute-t-il. « On peut considérer que l’âne était la Cadillac de l’époque ».

Il fait remarquer que les bâtiments ne semblent pas avoir appartenu aux élites de la ville, mais pas non plus à ses habitants les plus pauvres – à une classe moyenne, en quelque sorte.

Il émet une hypothèse : « Peut-être que le fait même qu’ils aient enterré des ânes sous leurs maisons reflète le fait qu’ils utilisaient des ânes dans leurs activités ».

Des fragments de figurines en forme d’âne ont également été mis au jour à Safi.

Vue aérienne verticale de la zone E des fouilles de la Gath biblique (Tell es-Safi moderne), où un âne a été trouvé dans un quartier de l’âge du bronze ancien (Crédit : Skyview Inc.).

Maeir explique que la pratique des dépôts de fondation – avec des objets enterrés sous les bâtiments pour invoquer la protection divine – a été une pratique courante à travers de nombreuses périodes historiques.

« La mezuzah juive est peut-être quelque chose de similaire », fait-il remarquer.

Amanda Borschel-Dan a contribué à cet article.

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