Vente aux enchères d’une Torah de la Shoah en Norvège : Israël fait annuler la vente
Les autorités israéliennes sont parvenues à faire annuler la vente de cette Torah saisie par les Nazis, qui sera remise à une organisation de mémoire de San Diego
JTA – Un fragment de rouleau de la Torah qui aurait été utilisé comme papier d’emballage par des soldats SS nazis devrait être donné à une organisation américaine de mémoire de la Shoah après avoir été mise en vente par une maison de ventes aux enchères norvégienne la semaine passée, ce qui avait suscité un tollé.
Le porte-parole du ministère israélien des Affaires étrangères a déclaré à la JTA que le ministre des Affaires étrangères Gideon Saar avait demandé au ministère et à l’ambassade d’Israël en Norvège d’intervenir pour empêcher la vente d’un « manuscrit sacré spolié par les Nazis ».
« Grâce à l’ambassade, la vente aux enchères a été annulée et le parchemin sera donné à une organisation de mémoire de la Shoah aux États-Unis », précise le porte-parole.
Le fragment de Torah devrait être remis à Remember Us The Holocaust (RUTH), une organisation de mémoire de la Shoah dont le siège se trouve à San Diego et qui se consacre à l’établissement d’un musée permanent.
Dans un communiqué transmis à la JTA, RUTH explique avoir travaillé pendant plus de 48 heures de façon à « sécuriser le fragment en vue de sa conservation », pour servir in fine à la sensibilisation à la Shoah.
L’organisation a par ailleurs contacté Adolfo Roitman, ex-conservateur des rouleaux de la mer Morte et directeur du Sanctuaire du Livre au Musée d’Israël à Jérusalem, pour savoir quel « traitement [était le plus] approprié en vue d’une exposition respectueuse », indique le communiqué.
Moisés Salinas Fleitman, directeur exécutif de RUTH, a déclaré à la JTA que la donation avait été confirmée par courriel, mardi dernier, mais qu’elle n’avait pas encore été finalisée. Il a précisé qu’il n’y avait « pour l’instant aucune confirmation d’expert quant à la provenance du rouleau », et que le dépositaire avait indiqué à RUTH que le parchemin avait été « trouvé sur un marché en Pologne », il y a de cela une trentaine d’années.
RUTH n’a pas encore inspecté le fragment et ne dispose pas, pour l’heure, d’éléments permettant d’accréditer ce récit, a-t-il ajouté.
A Nazi celebration in Oslo.
Today in Oslo, the auction house "Valkyrie Historical Auctions" is expected to hold an auction of a fragment of a Torah scroll that was looted by German SS soldiers during the Holocaust.
It is a parchment sheet from a Torah scroll that was… pic.twitter.com/mXHzVidj9i
— Israel Foreign Ministry (@IsraelMFA) October 18, 2026
Selon Salinas Fleitman, le fragment a été retiré de la vente aux enchères, mais RUTH n’a pas pu confirmer la situation exacte, du fait d’informations contradictoires.
L’organisation s’est par ailleurs refusée à révéler l’identité de la personne en possession du fragment, pour des questions de protection de l’anonymat des donateurs.
La vérification par RUTH de l’authenticité et de la provenance légitime prend du temps, rappelle l’organisation avant de souligner qu’elle n’acceptera le fragment qu’à la condition que ces deux conditions soient réunies.
La polémique a éclaté lorsque le fragment a été mis aux enchères, le 18 octobre dernier, par Valkyrie Historical Auctions, une maison de ventes en ligne installée à Oslo, spécialisée dans les objets du Troisième Reich.
Le parchemin en peau de veau écrit à la main, estimé de 1 500 à 2 000 dollars, était présenté comme un « symbole triste et puissant » de la destruction du judaïsme européen.
Selon les informations données par Valkyrie, son président est Norbert Podlesny, historien et auteur d’une trilogie sur la Shoah. La maison d’enchères affirme que ses objets sont examinés par des experts et bénéficient d’une garantie d’authenticité à vie. Ni Valkyrie ni Podlesny n’ont répondu aux sollicitations répétées de la JTA.
Dans l’annonce initiale de la maison de vente aux enchères, il était écrit que le rouleau avait été pillé par des soldats SS pendant la Shoah, une version par la suite contestée dans un journal norvégien. Il se disait par ailleurs que le parchemin avait servi à emballer un colis envoyé en Allemagne.
Le site Internet de Valkyrie avait enregistré une offre de 8 500 dollars pour ce fragment de Torah, soit plus de quatre fois le montant de la plus haute estimation.
Sur la vidéo en direct de la vente aux enchères consultée par la JTA, on voit que les enchères n’ont cessé de monter. La vidéo ne permet pas de savoir qui a renchéri ni si une transaction a effectivement abouti.
Des versions contradictoires laissent planer le doute sur le fait que le fragment ait été formellement retiré, acheté par la maison de ventes elle-même ou simplement refusé à l’enchérisseur gagnant.
Lors de cette même vente, ont été mis à l’encan le certificat de décès d’un prisonnier polonais de Dachau, un livre de la bibliothèque scientifique d’Auschwitz et une robe portant une étoile jaune revêtue du mot « JUIF ».
La polémique a grossi et s’est propagée dans la sphère officielle lorsque le ministère des Affaires étrangères a condamné la vente dans une publication sur X intitulée « Une célébration nazie à Oslo ».
Le ministère a également critiqué la proposition de la Norvège de mettre fin aux subventions pour des visites scolaires d’anciens camps de concentration nazis, pour les recalculer aux collectivités locales.
« Ventes aux enchères de textes sacrés pillés par les Nazis : OUI. Visites de camps d’extermination : NON », a écrit le ministère.
Selon Gideon Taylor, président de la World Jewish Restitution Organization (WJRO), la maison d’enchères a pris des mesures pour retirer le fragment de la vente, ce qui, de son point de vue, ne règle « aucunement » le problème.
« Il reste de nombreuses questions sans réponse », confie Taylor à la JTA.
Il a pressé Valkyrie de révéler le nom du vendeur, expliquer comment le fragment a été acquis, donner les informations sur sa provenance et mener des recherches approfondies sur son histoire. Il a par ailleurs remise en cause le fait que la maison d’enchères ait accepté de vendre le parchemin alors même qu’elle le présentait comme un bien pillé par les Nazis.
« Il y a une contradiction profonde entre le fait de dire qu’un objet est un symbole de la Shoah et celui de le traiter comme une marchandise que l’on peut acheter et vendre », explique-t-il.
Selon lui, cette affaire est le signe du « manque de connaissance historique » du pillage systématique des biens juifs, privés et communautaires, comme composante du projet nazi d’anéantissement du judaïsme européen.
« Il ne s’agit pas seulement d’une antiquité ou d’une curiosité historique. C’est un objet juif sacré, symbole de la vie religieuse d’une communauté et de sa destruction au moment de la Shoah », ajoute-t-il.
La WJRO a demandé au gouvernement norvégien d’enquêter sur la façon dont la maison de ventes a géré ce rouleau, souligne Taylor, avant d’ajouter que la même question s’est posée au sujet d’autres objets vendus par cette même maison.
Taylor a appelé de ses voeux la création d’ « une initiative internationale » destinée à lutter contre le commerce d’objets sacrés juifs pillés pendant la Shoah et encore aujourd’hui aux mains de collectionneurs privés.
« Ce ne sont pas des collections privées, c’est la mémoire du peuple juif », explique-t-il.
La Norvège figure parmi les 35 pays ayant approuvé en 2024 les meilleures pratiques pour les principes de la Conférence de Washington sur les œuvres d’art confisquées par les Nazis.
Ces directives, non contraignantes, couvrent les biens religieux et communautaires pillés lors de la Shoah, notamment les rouleaux sacrés, manuscrits et objets de synagogue : elles recommandent de restituer aux communautés ou institutions qui leur succèdent les objets ayant appartenu à des communautés juives. Elles n’exigent pas systématiquement la restitution d’objets proposés lors de ventes aux enchères privées.
Ce cas est loin d’être la première polémique portant sur la vente et la propriété d’objets datant de la Shoah. En novembre dernier, une maison de ventes allemande a annulé la vente de plus de 600 objets liés aux camps de concentration, notamment des correspondances de prisonniers, des documents d’identité et une étoile jaune, le tout suite aux protestations de survivants de la Shoah et d’organisations juives.
Et cette année, la Pologne a restitué 91 objets religieux juifs à la Grèce, plusieurs dizaines d’années après leur saisie par les Nazis dans des synagogues de Thessalonique. La WJRO a contribué à leur restitution après des années de recherches et de négociations.