Venus en Australie en quête de liberté, les Juifs russophones les plus touchés par la fusillade

De nombreuses victimes de l'attentat terroriste de Hanoukka près de Sydney provenaient l’URSS, une communauté qui représente jusqu'à un quart des Juifs d'Australie

Le cercueil d'Alex Kleytman, survivant de la Shoah et victime de la fusillade de Bondi, est transporté lors des funérailles à Hevra Kadisha à Sydney, le 18 décembre 2025. (Crédit : Dean Lewins/AAP Image/AP)

Les parents de Matilda, 10 ans, la plus jeune des 15 personnes assassinées dimanche lors de l’attaque terroriste perpétrée pendant une fête de Hanoukka à Bondi Beach, n’avaient pas prévu de s’adresser à la foule nombreuse rassemblée pour une veillée émouvante au Bondi Beach Pavilion, quelques jours après l’attaque.

Mais lorsque son père, Michael, s’est levé pour prendre la parole mercredi, avec son accent ukrainien, il a partagé un détail poignant révélant la manière dont il percevait la place de sa famille en Australie. (La famille a demandé à ce que son nom de famille ne soit pas divulgué pour des raisons de confidentialité.)

« Je l’ai appelée Matilda parce qu’elle était notre premier enfant né en Australie », a-t-il déclaré en sanglotant. « Je pensais que Matilda était le prénom le plus australien qui puisse exister. »

« Alors, s’il vous plaît, souvenez-vous-en, souvenez-vous de son nom », a-t-il ajouté, avant de s’effondrer et de se tourner vers sa famille.

Cet instant bouleversant a brièvement placé sous le feu des projecteurs l’attitude des immigrants russes et ukrainiens au sein de la grande communauté juive d’Australie, une communauté qui s’est déplacée sur plusieurs dizaines d’années à l’autre bout du monde pour commencer une nouvelle vie dans un pays connu pour sa tolérance et ses valeurs libérales.

« La plupart des gens ici ont immigré de l’Union soviétique dans les années 1970, puis dans les années 1990, pour échapper à ce qui s’y passait », explique Anna Maylis, directrice de Kangarusski, une organisation destinée aux immigrés russophones, gérée par la Fédération sioniste d’Australie. « Notre communauté aime profondément l’Australie et s’y sent très intégrée, mais, à l’heure actuelle, nous ne voyons pas l’avenir de manière très optimiste. »

Les immigrés de l’ancienne Union soviétique représentent une part importante de la communauté juive australienne, estimée à environ 120 000 personnes. Près de 5 000 immigrés originaires de l’ex-URSS vivent à Sydney, et un peu plus à Melbourne, selon Maylis. En incluant leurs enfants nés en Australie, près d’un quart des Juifs du pays sont d’origine russe, ajoute-t-elle.

Lors de la fête de Hanoukka à Bondi Beach, qui a été le théâtre de l’attentat le plus meurtrier visant des Juifs hors d’Israël depuis des années, plus de la moitié des quelque mille participants étaient issus de la communauté russophone. Bon nombre des personnes assassinées ou blessées provenaient également de cette communauté, souligne Maylis.

Quatorze des victimes de la fusillade de Hanoukka à Sydney : rangée supérieure (de gauche à droite) – Reuven Morrison, le rabbin Yaakov Levitan, Dan Elkayam, Alex Kleytman, le rabbin Eli Schlanger ; rangée du milieu (de gauche à droite) – Edith Brutman, Peter Meagher, Tibor Weitzen, Marika Pogany, Matilda [nom de famille non divulgué à la demande de ses parents] ; rangée inférieure (de gauche à droite) – Boris Tetleroyd, Adam Smyth, Sofia et Boris Gurman. (Images Composite : Times of Israel/Réseaux sociaux ; utilisées conformément à la clause 27a de la loi sur le droit d’auteur)
« Ce n’était pas un événement russe en tant que tel, mais le centre Habad qui l’a organisé entretient des liens très étroits avec la Russie », précise Maylis. « Le rabbin Eli Schlanger [le rabbin de Habad assassiné lors de la fusillade] n’était pas russe lui-même, mais il a énormément œuvré pour notre communauté et en faisait pleinement partie. »

Le beau-père de Schlanger, le rabbin Yehoram Ulman, a dirigé pendant des dizaines d’années la branche de Bondi de l’organisation Friends of Refugees of Eastern Europe (FREE), une organisation fondée par le mouvement Habad et dédiée aux communautés de l’ex-URSS à travers le monde. Parmi ses missions figurait notamment la présidence de circoncisions d’adultes à qui cette pratique avait été interdite en Union soviétique.

Selon Maylis, la plupart des membres de la communauté russophone d’Australie ont grandi sans aucune éducation religieuse sous le régime soviétique, tout en conservant un fort sentiment d’identité juive et un lien étroit avec Israël. C’est ce qui explique la place centrale qu’occupait le mouvement Habad dans leur vie : il les accueillait chaleureusement lors d’événements juifs, sans exiger d’engagement religieux, un rôle devenu encore plus important depuis le 7-Octobre.


Fondée en 2012, Kangarusski, l’organisation de Maylis, vise à fédérer la communauté russe autour des valeurs juives et sionistes, notamment par l’organisation de camps d’été, d’événements festifs et de bar-mitzvot communautaires. Depuis le 7-Octobre, l’organisation concentre ses efforts sur le soutien aux membres de la communauté face à la montée de l’antisémitisme en Australie, ainsi que sur des programmes éducatifs et des actions de sensibilisation.

La communauté est extrêmement soudée, et pratiquement chacun connaît personnellement une personne tuée ou blessée lors de l’attaque de dimanche, explique Maylis. Elle dit connaître au moins sept des victimes, dont Matilda et sa famille.

« Ses parents sont des gens remarquables, très investis dans la communauté », confie-t-elle, précisant avoir passé la veille avec la famille, notamment pour s’occuper de la petite sœur de Matilda. « Malgré leur perte, ce sont des personnes qui ont trouvé la force d’aller présenter leurs condoléances à la famille du rabbin Schlanger, en dépit de leur propre douleur. »

Les parents de Matilda, 10 ans, tuée lors de l’attentat terroriste de Bondi Beach, suivent le cercueil de leur fille après les funérailles à Sydney, le 18 décembre 2025. (Crédit : David Gray/AFP)

C’est une période difficile pour la communauté, dont les membres assistent aux funérailles et rendent visite à leurs anciens amis et collègues pour leur présenter leurs condoléances, a déclaré Maylis.

Jeudi, la victime la plus âgée de l’attaque, Alex Kleytman, survivant de la Shoah et immigré ukrainien de 87 ans, a été inhumée. Son épouse a raconté qu’il avait été tué en la protégeant des balles avec son propre corps.

Boris et Sofia Gurman, un couple de Juifs russes assassinés alors qu’ils tentaient de repousser les terroristes avant le début de la fusillade, ont été inhumés vendredi matin. Des images de caméras embarquées montrent apparemment le couple affrontant les terroristes, un père et son fils, après que ces derniers ont garé leur véhicule, dont le pare-brise était recouvert d’un drapeau de l’État islamique.

D’autres funérailles doivent encore avoir lieu dans les prochains jours, et de nombreuses victimes restent hospitalisées. Kangarusski travaille sans relâche pour offrir un soutien émotionnel aux membres de la communauté, a indiqué Maylis, précisant que l’organisation distribue également des paniers alimentaires à environ 70 familles touchées par l’attaque.

« Nous avons énormément à faire en ce moment », conclut-elle. « Notre communauté a besoin de nous. »

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