Analyse

Vers un « 6 Janvier » à l’israélienne ? Netanyahu et le scénario du doute démocratique

Malgré les différences institutionnelles, le Premier ministre sortant et ses alliés reprennent le discours trumpiste de la fraude électorale pour tenter de retarder la transition

La police montant la garde tandis que des partisans du Premier ministre Benjamin Netanyahu manifestent contre un rassemblement appelant à la formation d’un gouvernement judéo-arabe à la suite des élections législatives, à Tel Aviv, le 31 octobre 2026. (Crédit : David Goldman/AP)

Le 11 novembre 2020, huit jours après que Joe Biden a vaincu Donald Trump à l’élection présidentielle américaine, Tucker Carlson est passé sur Fox News pour déclarer qu’il y avait « eu une fraude électorale et nous pouvons le prouver »

Plus tard ce mois-là, Carlson, alors animateur de l’émission d’information du câble la plus populaire aux États-Unis, laisse entendre que « des entreprises technologiques ont changé des millions de votes et volé l’élection présidentielle. »

Il ajoute que ces rumeurs, si elles venaient â être prouvées, seraient de loin le « plus grand crime de toute l’histoire de ce pays. »

Les émissions nocturnes de Carlson sont par ailleurs émaillées de déclarations de Trump affirmant à tort qu’il a remporté l’élection et de plaintes en justice contestant les résultats. Tout cela fait partie d’une campagne baptisée « Stop the Steal » (Arrêtez le vol).

Rien de tout cela ne fonctionne, mais cela donne lieu à des émeutes et des effusions de sang. Le 6 janvier 2021, deux semaines avant que Biden ne prenne ses fonctions, une foule pro-Trump part à l’assaut du Capitole des États-Unis, au grand dam du monde entier. Cinq personnes y trouveront la mort.

À l’époque, le Premier ministre Benyamin Netanyahu qualifie l’émeute d’« acte honteux qui doit être vigoureusement condamné. » Mais aujourd’hui, au lendemain des élections en Israël, ses alliés et lui semblent appliquer une version du manuel de Trump de 2020.

Des insurgés fidèles à Donald Trump prennent d’assaut le Capitole à Washington, le 6 janvier 2021. (Jose Luis Magana/AP)

Comme Trump, Netanyahu conteste ce qu’il estime être une « élection volée », après avoir perdu sa majorité.

Il cherche des moyens légaux pour empêcher la passation de pouvoir, demandant que la certification du vote, mercredi, soit retardée en raison des enquêtes en cours sur des fraudes électorales et des ingérences étrangères. Sa demande a été rejetée, mais on ignore dans quelle mesure les processus électoraux habituels, superficiels et routiniers, se dérouleront comme prévu.

Et tout comme Trump, Netanyahu a des alliés dans les médias de droite, notamment Yinon Magal, animateur du véhément talk-show pro-gouvernement, « Les Patriotes », sur la chaîne N12, qui est impatient de claironner les affirmations du dirigeant en exercice.

L’émission de Magal, suivie par plus de 100 000 téléspectateurs chaque soir, est un terrain de jeu pour les messages de droite. Lundi, son bandeau indiquait : « L’affaire du terrorisme des urnes. »

« Il est clair pour tout le monde qu’il y a eu beaucoup de choses ici qui ne vont pas », a déclaré Magal lundi soir, après avoir récité des allégations non étayées selon lesquelles des électeurs auraient été payés pour voter pour les deux partis à direction arabe, qui ont remporté ensemble 19 sièges à la Knesset – un record absolu.

« Ce qui est encore plus étrange, c’est qu’il semble qu’au sein des médias de gauche, il n’y ait pas de tempête, cette fois », a-t-il poursuivi. « Cela ne les perturbe pas — que l’élection, le processus démocratique d’Israël, ait été falsifié. »

Yinon Magal dans l’émission ‘Les Patriotes’ de la chaîne N12, le 2 novembre 2026. (Capture d’écran de la chaîne N12)

Ces affirmations pourraient-elles conduire à un 6 janvier israélien ?

Il y a de bonnes raisons de penser que la réponse est non, Jérusalem en 2026 n’étant pas Washington en 2021, et le processus électoral israélien devrait se dérouler comme il se doit, malgré les rumeurs conspirationnistes.

Netanyahu, contrairement à Trump, pourrait très bien rester au pouvoir indéfiniment si ses opposants indisciplinés ne parviennent pas à former un gouvernement.

Capture d’écran d’une vidéo montrant des manifestants de droite en train de crier des slogans devant le domicile du chef du parti Yashar, Gadi Eisenkot, à Herzliya, le 1er novembre 2026. (Capture d’écran, la chaîne N12)

Mais avec un champ politique israélien déjà en ébullition, des manifestants qui se rassemblent devant le domicile des hommes politiques, et chaque camp qui accuse l’autre de miner les fondements de la démocratie israélienne, ce discours ajoute de l’incertitude dans ce qui était déjà un processus chargé.

En plus de n’avoir aucune idée de ce à quoi ressemblera leur prochain gouvernement, ou de la date à laquelle il pourrait prendre ses fonctions, les Israéliens en sont réduits à se demander si leur système démocratique sera encore capable de fonctionner.

Politique américaine et politique israélienne sont bien différentes

Malgré la tentation fréquente de tout voir à travers le prisme de la politique américaine, le système d’Israël est très différent, peu susceptible de donner lieu à des émeutes violentes autour de l’élection, ou même à des troubles au niveau du strict processus démocratique.

D’abord, parce que les États-Unis sont marqués par une période de transition exceptionnellement longue, de plus de deux mois entre l’élection de novembre et l’investiture du président, en janvier, période pendant laquelle le vote passe par de multiples certifications. Cela donne au perdant le temps de tenter de rejuger le résultat, de fomonter des conspirations et de rallier ses partisans. (Au Royaume-Uni, en revanche, la transition ne dure parfois qu’un jour.)

En Israël, la transition peut durer des mois voire des années, si les partis sont dans l’impasse, ce qui s’est produit entre avril 2019 et novembre 2022, période durant laquelle se sot succédés cinq scrutins avant qu’un gouvernement n’émerge. Ce qui pourrait fort bien se reproduire aujourd’hui.

Mais peu importe si ou quand une coalition est formée, la nouvelle Knesset prête serment de manière relativement efficace. Les votes sont décomptés en l’espace d’un jour ou deux, certifiés une semaine environ après l’élection, après quoi la nouvelle Knesset s’installe une semaine plus tard.

C’est un calendrier ramassé qui accorde à Netanyahu beaucoup moins de temps pour contester les résultats. D’ici le 10 novembre prochain, malgré ses protestations, la prochaine Knesset devra prendre ses fonctions, avec une majorité de députés qui lui sont opposés.

La deuxième différence majeure est que la prise de fonction de la nouvelle Knesset n’est que le début du processus. Le moyen le plus probable, pour Netanyahu, de rester au pouvoir est de bloquer la formation d’un gouvernement d’opposition. Et étant donné que la Knesset est divisée en au moins trois blocs, dont aucun n’a la majorité, il pourrait être en mesure de le faire.

Cela signifie que, contrairement à Trump, l’annulation de l’élection n’est pas le dernier recours de Netanyahu. Il tente de retarder la certification du vote, mais même si cela échoue, il aura d’autres occasions d’empêcher ses adversaires de le détrôner. Si cela se produit, de nouvelles élections seront convoquées et il restera Premier ministre par intérim.

Le Premier ministre sortant Benyamin Netanyahu, à gauche, serre la main du Premier ministre nouvellement intronisé Naftali Bennett à la Knesset le 13 juin 2021. (Olivier Fitoussi/Flash90)

Enfin, il convient de se rappeler que Netanyahu a déjà été détrôné deux fois, et a quitté le pouvoir à deux reprises, à regret, mais paisiblement. La dernière fois que c’est arrivé, en 2021, son camp n’a pas rendu les choses faciles, traitant ses successeurs de « gouvernement de la fraude », et ses alliés ont hué le Premier ministre entrant, Naftali Bennett, au moment de sa prise de fonctions.

Mais Bennett a pris ses fonctions.

Beaucoup de choses se sont passées ces cinq dernières années, et Netanyahu, aujourd’hui âgé de 77 ans, est peut-être plus désespéré que jamais car l’horloge politique tourne. Mais sa réaction, le jour où il a été détrôné en 2021, est instructive. À son entrée dans le plenum de la Knesset, vêtu d’un masque anti-COVID, un reporter lui a demandé s’il laisserait se faire une transition normale.

« Non, il y aura une révolution », a-t-il plaisanté, affichant un regard méprisant et agitant ses mains de manière sarcastique. Il s’est arrêté, puis a dit : « Quelles questions idiotes. »

À l’époque, c’est Yinon Magal qui a publié cette vidéo en ligne.

La Knesset a déjà été prise d’assaut par le passé

Mais ceux qui estiment que jamais la Knesset ne sera prise d’assaut devraient savoir que cela a déjà eu lieu, dans un scénario étonnamment annonciateur du 6 janvier.

Le 7 janvier 1952, le député de droite Menahem Begin s’adresse à une foule en colère résolument opposée à une proposition soumise au débat ce jour-là, à savoir qu’Israël accepte des réparations financières de l’Allemagne de l’Ouest.

À la suite du discours de Begin, une foule de plusieurs milliers de personnes se masse sur la Knesset, franchissant les barricades de la police, jetant des pierres sur les fenêtres et blessant des policiers et des députés. Un mélange de gaz lacrymogène et un véritable cercle de feu parvient in fine à disperser la foule.

L’histoire de cette émeute s’est perdue dans les méandres de l’histoire, la proposition de réparations a été adoptée et Begin, devenu plus tard un Premier ministre faiseur de paix, est vénéré dans tout Israël. Mais cela prouve que des violences à la Knesset se sont produites, et pourraient très bien se produire à nouveau.

Le président Yitzak Isaac Ben-Zvi, au centre de la tribune, s’exprimant à la Knesset, à Jérusalem, le 30 octobre 1957, après avoir prêté serment pour un deuxième mandat consécutif. (AP Photo)

Est-ce que cela, ou quelque chose de similaire, va se produire aujourd’hui ?

Déjà, les partisans de Netanyahu ont manifesté devant le domicile de son principal rival, Gadi Eisenkot, un manifestant accusant Eisenkot d’être responsable de la mort de son fils au combat. Et un panneau de campagne d’un autre politicien de l’opposition, Naftali Bennett, a été incendié à Tel-Aviv.

Une telle discorde s’est déjà produite en Israël. Au sein du camp Netanyahu, nombre de personnes ont vu d’un œil tout aussi critique les manifestations de rue de 2023, et les feux de joie allumés sur l’autoroute, en opposition à la refonte judiciaire.

Différents niveaux d’incertitude

Ce qui est différent cette fois, c’est que, si Netanyahu parvenait à ses fins, le processus démocratique israélien en serait altéré.

S’inspirant de Trump, son parti, le Likud, tente de transformer les formalités de procédure en plateformes de débat — dans ce cas, en exigeant que la certification du vote soit reportée.

Et comme l’émission de lundi soir l’a montré, la chaîne N12 est prête à le soutenir, en élaborant un récit médiatique pour étayer ses affirmations.

Mais tout comme aux États-Unis, fin 2020 et début 2021, les gardiens de la démocratie semblent tenir bon. Le juge Noam Sohlberg, qui préside la commission électorale centrale, a rapidement rejeté la demande du Likud, notant à la fois que la commission n’était pas compétente pour reporter la certification de l’élection et que cela « contreviendrait aux préceptes démocratiques fondamentaux. »

La commission électorale centrale et le Shin Bet ont également affirmé que l’élection s’était déroulée correctement, et que les enquêtes pour fraude en cours n’étaient pas suffisamment importantes pour affecter le résultat.

Il y aura d’autres étapes du processus que Netanyahu pourrait tenter de perturber, en particulier lorsque la nouvelle Knesset s’installera, la semaine prochaine. Mais ses actions, ces tout derniers jours, semblent avoir alarmé ses opposants et augmenté leur désir de le détrôner le plus vite possible.

« Nous sommes confrontés à une tentative extrême et dangereuse de disqualifier l’élection », a déclaré mardi le chef de l’opposition, Yaïr Lapid.

« Ils ne sont tout simplement pas prêts à admettre qu’ils ont perdu. Ce que nous devons faire maintenant, c’est établir un gouvernement, car la conduite de ces derniers jours est un rappel que nous devons sortir Netanyahu et les siens du cabinet du Premier ministre. »

De gauche à droite : Gadi Eisenkot, chef du parti Yashar, Yaïr Golan, chef du parti HaDemocratim, Naftali Bennett, chef de Beyahad, Avigdor Liberman, chef du parti Yisrael Beytenu, et Yaïr Lapid, vice-président de Beyahad, réunis dans un hôtel d’Herzliya, le 3 novembre 2026. (Crédit : Yashar)

Dans une déclaration commune, les dirigeants des partis d’opposition dirigés par des Juifs se sont dits « unis et prêts à agir immédiatement pour remplacer le gouvernement du 7-Octobre par un gouvernement d’urgence nationale et mettre au travail la nette majorité parlementaire à la Knesset. »

La manière de vraiment se débarrasser de Netanyahu demeure incertaine.

Pour atteindre une majorité parlementaire, l’opposition devra soit créer un partenariat judéo-arabe, soit attirer des personnes du camp Netanyahu. À l’heure actuelle, ni l’un ni l’autre ne semble réaliste.

Mais les Israéliens le savaient déjà. Cela faisait des mois que les sondages annonçaient un résultat non concluant, et le jour du scrutin, c’est ce que les électeurs ont fait.

Désormais, ils doivent faire face à des questions sur le fonctionnement de leur démocratie et sur ce que les partisans et porte-parole médiatiques de leur Premier ministre sont prêts à faire s’il apparait que ses jours au pouvoir sont comptés.

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